‹ De la Richesse dans les Sociétés ChrétiennesChapitre 13 sur 74 · II. M · texte numérisé non relu

II. M

<ju'aux impulsions générales de la vie sociale. A la sûreté des relations, à l'esprit de solidarité et d'action commune que donne aux peuples l'habitude du renoncement, substituez l'esprit d'individualisme qu'engendre la préoccupation, nécessairement égoïste, des jouissances et de la grandeur par la richesse, et bientôt à une prospérité qui semblait inébranlable vous verrez succéder une irrésistible décadence, avec la misère du grand nombre pour dernière et inévitable conséquence. Ce que peuvent pour la grandeur et la prospérité des peuples la liberté civile et la liberté politique, avec le respect de la propriété qui en découle, l'histoire de tous les peuples nous le dit assez haut. L'esclavage est pour i'homme le dernier degré de la misère; il lui inflige toutes les tortures du dénûment physique et de l'abjection morale en même temps qu'il éteint son énergie. La privation de la liberté politique engendre des maux moins extrêmes, mais elle pèse néanmoins d'un poids, parfois très-douloureux, sur le sort des classes ouvrières. Ce qu'était devenu le travail, à quel état étaient réduits les travailleurs, dans la servitude universelle de l'empire romain, nous l'avons dit au deuxième livre do cet ouvrage ^ Quand on a tenté, dans les sociétés chrétiennes, de revenir, autant que le permettaient les mœurs essentiellement libérales de ces sociétés, au système païen du pouvoir absolu, on n'a pas tardé à voir le travail s'engourdir et le bien-être des masses décroî-

* Chap. V, VIII et x.

tre. La centralisation, dans le système de la monarchie absolue de Louis XIV, a promptement abouti à cette conséquence*. Les abus dans le régime financier, l'exagération des taxes imposées aux travailleurs, sont ordinaires dans les sociétés où régnent l'absolutisme et là centralisation. Ces abus furent une des causes principales de l'épuisement de la France durant la première moitié du siècle dernier; ils seront toujours, dans toute société 011 la liberté n'a pas ses garanties naturelles, une des sources principales de la misère.

La surabondance de la population dans le sens absolu, prise comme un fait général dans la vie sociale à un moment donné, est considérée par beaucoup d'économistes comme la causqla plus fréquente de la misère, et notamment comme une de ses causes principales à notre époque. Nous croyons qu'on a souvent exagéré l'action de cette cause, surtout quant à notre temps. Si la population est surabondante aujourd'hui, ce n'est que partiellement, sur certains points, par suite de circonstances propres à certains genres de travail, et non d'une façon absolue. La plupart du temps il y a bien plutôt déclassement des travailleurs que surabondance. L'agriculture n'occupe pas tous les bras qui pourraient s'y appliquer utilement; des causes diverses, que nous avons indiquées précédemment, font affluer le travail

* Tous les écrivains qui ont Ir.iilo do l'histoire de ces temps, au point de vue social, sont unanimes la-lessus. Voir particulièrement .M. de Tocquoville, V Ancien Hégime et la Révolution française, et M. Darcstc de U (^liavaime, Histoire des classes agricoles.

vers l'industrie manufacturière, au point qu'il y devient facilement surabondant. D'autre part, par suite des révolutions qui se sont si frétiuemnicnt opérées depuis un siècle dans les procédés du travail manufacturier, il arrive que certaines classes d'ouvriers se trouvent, pendant des périodes assez prolongées, privées de travail et réduites à des salaires fort au-dessous de leurs besoins. Mais, encore une fois, ce défaut d'emploi pour les bras n'est que spécial et passager et n'accuse en aucune façon, ni une impuissance générale du travail, ni une surabondance de population. Enfin, par suite des vices de notre état social, les crises industrielles rendent le travail momentanément surabondant, et entraînent périodiquement dans les salaires des dépressions dont les effets se font longtemps sentir après que la crise a cessé. Appauvri par ces crises, obligé de couvrir péniblement, par un travail exagéré durant les temps d'activité, l'arriéré des époques de chômage, le travailjeur se trouve constamment soumis à la loi d'un travail prolongé, qui semble accuser une surabondance constante de travail. Outre la nécpssité de trouver dans les profits des temps d'activité une compensation aux peites des temps de crise, il faut encore tenir compte ici de la passion de l'ouvrier pour les jouissances matérielles, passion que surexcitent les privations mêmes endurées par les classes ouvrières pendant les époques de chômage, et dont la domination est telle que, pour la satisfaire, l'ouvrier ne recule ni devant la fatigue d'un labeur exagéré, ni devant les funestes conséquences que

ce labeur forcé entraîne inévitablement pour sa santé.

Celte durée excessive du travail est un des signes et une des causes les plus graves et les plus générales de la misère de nos classes ouvrières. Non-seulement elle énerve l'ouvrier au physique, mais encore elle détruit en lui toute vigueur morale; en le tenant séparé de la famille , elle lui ôle les douceurs et les salutaires influences du foyer, en même temps qu'elle lui rend impossible l'accomplissemeTit de ses devoirs de père. L'ouvrier ainsi enchaîné au travail n'est plus un homme libre, c'est un esclave, et il nourrira dans son cœur, avec l'esprit d'indépendance que donnent aux peuples des institutions libres, toutes les passions, toutes les bassesses et toutes les révoltes de la servitude.

Tous les écrivains qui ont décrit l'état de nos populations ouvrières ont insisté sur la réalité et sur la gravité du mal. M. Léon Faucher, dans ses Etudes sur PAiigleterre, l'a caractérisé plus énergiquement que personne : « 11 y a, dit-il, dans les agglomérations industrielles un caractère qui leur est propre ; je veux parler de cette alliance, en quelque sorte contre nature, (între la misère et le travail, entre les excès du vice et ceux de l'activité. En général, les populations ne sont pauvres que lorsqu'elles manquent d'industrie, et la moralité des races est en raison de leur application. Les livres de morale sont pleins d'axiomes destinés à mettre cette vérité en lumière. Je sais que le travail est la loi même de l'existence; cependant il ne faut pas plus abuser du travail que du loisir. L'abus du travail

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chez les peuples du Nord mène droit à la dégradation de l'âme et du corps, tout aussi sûrement que le far niente chez les peuples du Midi. Je pourrais puiser à pleines mains dans les enquêtes parlementaires, administratives ou locales, publiées en Angleterre depui*^ quinze ans, pour démontrer ces affligeants résultats.

« Dans l'enquête relative à l'ivrognerie, plusieurs médecins ont déclaré que l'excès de la fatigue devait nécessairement porter les ouvriers à recourir au stimulant des liqueurs fortes. D'autres affirment que cette lassitude dispose à rechercher les plaisirs des sens. Les femmes partageant le travail des hommes ne tardent pas à se jeter dans les mêmes écarts. Il y a des filatures à Manchester qui les occupent dix-sept heures par jour, sur lesquelles on compte quinze heures et demie de travail effectif. Quant aux enfants, on les voit, en Ecosse principalement, après une semaine laborieuse, passer la journée du dimanche au lit. Il n'y a plus de devoirs ni d'éducation dans les familles. Les mères, pour n'avoir pas à s'occuper de leurs enfants pendant les heures où la Mule-Jenny les réclame, leur donnent, au lieu de lait, une préparation d'opium; d'autres laissent leurs nourrissons sous la garde de leurs jeunes frères ou sœurs, et c'est ainsi que, sur quatre cent sept morts violentes, on a compté à Manchester cent dix enfants brûlés par l'eau chaude ou par le feu. Ceux qui échappent aux accidents ne reçoivent ni principes ni culture. On voit, dans les ivynds de Glasgow, et il doit s'en trouver aussi à Manchester, des enfants qui, réduits à une con-

(Jition purement animale, n'ont pas même reçu de nom.

(( Le travail excessif, Vovencorkimj^ est une maladie que le comté de Lancastre a inoculée à l'Angleterre, et l'Angleterre à l'Europe. Manchester en est le symbole; malheureusement ce funeste système s'étend au pays tout entier et fait partie de sa constitution. La politique, sur ce point, va de pair avec l'industrie. « L'extrême excitation , dit M. Farr, qui aboutit fré- « quemment à l'ivrognerie en Angleterre, dans toutes^ a les classes de la société, n'est que le résultat du sys- (( tème anglais, qui porte tout à l'excès \ »

Cette durée excessive du travail tient principalement à l'ardeur des cupidités, à la fièvre d'industrialisme, qui règne en Angleterre plus que partout ailleurs. Ce n'est point parliculièrement à la surabondance de la population qu'il faut l'attribuer; elle a sa cause dans l'ensemble des influences pernicieuses qui gouvernent les sociétés livrées au mercantilisme. M. Faucher a raison de dire que c'est dans ces sociétés un mal général^ ef nous avons vu, en décrivant, dans ses traits principaux, le fait de la misère en Angleterre, sous quelles couleursles écrivains les plus compétents de ce pays nous le dépeignent. Ce mal qui vient des mœurs, les mœurs seules pourraient le guérir, ou dû moins, sinon le guérir, l'atténuer. On a quelquefois essayé d'y opposer la puissance des lois, mais l'expérience, confirmant les prévisions de ceux qui avaient étudié sérieusement la ques-

* Études sur V Angleterre, 1"" édit., tome I, p. 571 cl suiv.

lion, a montré que l'intervention de l'autorité, dans les cas oiî elle ne resterait pas inefficace, ferait naître des ennbarras aussi graves que les maux qu'elle tenterait de prévenir. On a proposé aussi de recourir à l'intervention bienveillante des conseils de prud!hommes; on a recommandé surtout la constitution de syndicats, formés par les ouvriers eux-mêmes et ayant mission de traiter, au nom des ouvriers, entre autres questions qui intéressent leur bien-être, celle de la durée du travail \ Ces moyens ne sont point à dédaigner ; mais, encore une fois, à quoi aboutiront-ils, s'ils ne trouvent dans les mœurs leur point d'appui? Tant que vous n'aurez pas subslitué à l'esprit de l'industrialisme l'esprit du christianisme, c'est-à-dire l'acceptation franche et la. constante habitude du renoncement, vous verrez toujours des mêmes vices sortir les mêmes maux.

C'est encore aux mœurs, aux impulsions générales de la société, qu'il faut rapporter les misères qui naissent des crises industrielles et commerciales et des excès de la concurrence. Nous avons déjà dit, en traitant de la production, combien les ressources des populations pouvaient se trouver réduites , par suite des désordres qui affectent de ce chef la vie de la société. Mais nous n'aurions qu'une idée insuffisante de ces graves maladies de notre corps social, et de leurs terribles conséquences, si nous nous bornions à les envisager à ce seul point de vue de la puissance productive

* Voir M, Du^bu, Essai sur la science de la misère sociale, p. 80.

du travail. Par les perturbations qu'elles jettent dans* la vie des populations ouvrières, elles sont une des causes les plus générales et les plus actives de leur misère; il faut donc que nous les considérions de plus près, dans leurs effets sur la moralité et les conditions de l'existence matérielle des travailleurs.

Les crises, et les chômages qui en sont la conséquence, sont d'autant plus intenses et d'autant plus fréquents, que la société est livrée davantage aux habitudes de l'industrialisme. Elles sévissent de temps en temps sur le continent, et tous nos pays industriels savent ce qu'elles causent de souffrances aux populations ouvrières. Mais , pour apprécier le mal dans toute son étendue, c'est sur la terre classique de l'industrialisme, en Angleterre, qu'il faut les étudier. Un habile écrivain anglais, M. Thornton, nous fournit, par des chiffres, le tableau de l'effrayante misère à laquelle la crise qui a éclaté en Angleterre vers 1S40 réduisit les travailleurs. a Des milliers d'ouvriers, dit-il, étaient dans l'impossibilité absolue de se procurer de l'ouvrage. On les voyait stationner, au milieu des rues , dans une oisiveté forcée, ou bien on les trouvait dans leurs sombres demeures, courbés sur un pauvre feu, la tête penchée sur la poitrine, entourés d'êtres pâles et amaigris demandant du pain qu'ils ne savaient où aller chercher. D'autres, un peu moins malheureux, obtenaient de l'ouvrage, mais d'une façon irrégulière , et avec des salaires considérablement réduits. A peine pouvait-on rencontrer de temps en temps un ouvrier qui eût entièrement échappé

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•à la détresse générale et pour qui elle ne se fît pas sentir^ du moins par une diminution de son bien-être accoutumé. Il n'y a, dans nos expressions, aucune exagération oratoire, ni rien qui vise à l'effet. Ce sujet est trop sérieux pour donner lieu à de pareilles bagatelles. Nous ne faisons qu'exprimer , avec modération , la simple vérité, sur la condition où se trouvaient réduits les ouvriers de la manufacture, en Angleterre, et nos assertions sont appuyées, comme nous Talions voir, par les preuves les plus minutieuses et les plus sûres.

c( Au mois de janvier 1 842, au moment où la misère des districts manufacluriers était parvenue à sa plus grande intensité, les commissaires de la loi des pauvres crurent opportun d'ouvrir une enquête sur la situation d'une des villes situées dans ces districts. Stockport fut choisie comme étant dans la plus déplorable condition de toutes. Les commissaires y envoyèrent deux de leurs assistants, avec mission de s'enquérir de l'étendue, de la nature et des causes du mal.

« Stockport est un des principaux centres de la fabrication du coton; cinq ans avant la visite des délégués de la commission delà loi des pauvres, cette ville était vraiment florissante. Le revenu hebdomadaire d'une famille d'ouvriers de la dernière classe y était rarement au-dessous d'une livre sterling, et parfois il s'élevait au double ou au triple de cette somme. Depuis cette époque jusqu'à 1842, pas moins de dix mille ouvriers se virent réduits à l'inaction. Dans ce nombre, beaucoup qui étaient venus d'autres parties de l'Angle-

terre retournèrent dans leurs paroisses; d'autres quit. tèrent volontairement la ville, cherchant partout de l'ouvrage ; ils parcoururent quelquefois le Lancashire et le Yorkshire tout entiers. Ceux qui demeurèrent luttèrent vigoureusement contre le besoin avant de recourir à l'assistance de la paroisse. Ils commencèrent par épuiser les épargnes faites dans de meilleurs jours ; ils vendirent ou mirent en gage leur mobilier, en ajoutant à l'argent qu'ils réalisaient ainsi le salaire de quelque travail qu'ils parvenaient par extraordinaire à se procurer. « Ils n'eurent recours à nous, dit le président du « bureau des pauvres de Stockport, que lorsque leurs « petites économies furent consuméesetque leurs usten- G siles de ménage et presque tout ce qu'ils possédaient « de vêtements et de literies, eut été vendu ou engagé. « Ils espéraient toujours des temps moins désastreux. c< Cette espérance, ils la gardèrent et s'y cramponnèrent « jusqu'à ce qu'ils sentirent leur vie défaillir; jusqu'à « ce que les plaintes de leurs femmes épuisées de besoin (( et les cris de leurs enfants affamés les mirent dans « l'alternative ou de recourir à l'assistance, ou de laisser c< leur famille mourir de faim. » On vit de ces pauvres gens mourir avant le temps, par suite des privations qu'ils s'étaient ainsi volontairement imposées. Malgré cette noble fierté, et bien qu'une notable partie de la population de Stockport se composât d'étrangers qui n'avaient pas droit aux secours de la paroisse, le nombre de personnes de toute catégorie qui avaient droit à ces secours et qui furent forcées de les réclamer s'éleva,

en décembre 1841, à près de sept mille, c'est-à-dire à un douzième de la population de V Union. A cette masse de misérables on ne put accorder que de très-minces secours : pas plus d'un sbilling par têleet par semaine. La taxe des pauvres s'accrut en proportion ; mais la détresse des contribuables accrut tellement le nombre des non-valeurs, que les recettes furent constamment insuffisantes; elles ne s'élevèrent jamais au-dessus des deux tiers des prévisions. En fail, sur 7,464 maisons soumises à la taxe dans la commune de Stockport, à la date du rapport, i,652 étaient inhabitées, et plus de 3,000 durent être classées parmi les non-valeurs^

« Dans beaucoup de familles, suivant le rapport du président du bureau des pauvres, les femmes étaient réduites à n'avoir plus pour tout vêlement qu'une chemise ou quelque robe en lambeaux; elles ne possédaient plus ni jupes de laine, ni rien qui pût les préserver du froid rigoureux de l'hiver. Le manque de literies était plus général encore; un peu de paille jetée dans le coin de la chambre ou de la cave, avec un seul drap ou un lambeau d'étoffe de laine pour toute couverture, voilà ce qu'avaient pour lit un grand nombre de ces pauvres créatures. Beaucoup couchaient pêle-mêle, à six, sept, ou huit même, sur la même paille, sans distinction de sexes, recouverts de quelques vieux sacs ou de quelque

* Les maux causés par les crises sont tels, que la charité privée est aussi impuissante que la charité légale à y porter remède. Voir, sur ce point, les chiffres donnés par Porter, Progress of the nation. London, 18i7, p. 461.

vieux haillon. La nourriliire de ces pauvres gens consistait communément en un peu de gruau d'avoine, ou quelques pommes de terre, ou quelquefois une petite quantité de pain. « Les familles qui avaient coutume c< d'acheter de la farine, dit un marchand de comes- « libles, n'achètent plus à présent que du gruau d'ace voine; elles viennent demander une ou deux livres de a ce gruau par jour et vivent de cela. » Un fripier, qui fut aussi entendu parles commissaires, s'exprima ainsi : c< On vieut à présent m'offrir des objets d'une valeur « si médiocre, qu'auparavant on n'aurait pas même c( songé à les présenter à la vente. Les pauvres gens c( m'apportent des couteaux, des fourchettes, des mor- « ceaux de vieux fer, tout ce qu'ils ont autour d'eux, <( en me disant qu'ils ont besoin d'un peu d'argent pour « acheter quelques pommes de terre, juste ce qui est c( nécessaire pour atteindre la semaine suivante. Quant « aux vêtements, je n'ai jamais vu les enfants si pauc( vrement habillés. Souvent les enfants viennent me c< trouver avec leurs mères, priant celles-ci de vendre (( quelques petits objets pouracheterun morceau de pain « ou quelques pommes de terre. »

« La détresse fut aggravée à Stockport par des circonstances locales, mais elle se produisit la même, à peu de différence près, dans les autres villes manufacturières. Elle sévit particulièrement dans le Lnncashire et dans les parties du Yorkshire oii l'industrie du coton a ses principaux centres. A Manchester, on affirme que 9,000 familles furent réduites h un salaire d'un

shilling par semaine; à Bolton, sur 50 manufactures qui employaient précédeinmcnl (S, 1^24 ouvriers, 50 manufactures, occupant 5,0(31 ouvriers, furent réduites à un chômage absolu ou à quelques rares journées d'activité. Les salaires hebdomadaires des tisserands en piqués furent réduits à moins de la moitié de ce qu'ils étaient en 1838. Ceux des tisserands à la main, quoique déprimés depuis longtemps, étaient tombés de 6 shillings à 5 shillings 7 1/2 d. Le dénûment des ouvriers et les embarras des maîtres étaient largement partagés par les commerçants et les artisans dont ils formaient la clientèle. A Bolton, il y eut une diminution de 5,651 livres sur les salaires hebdomadaires de douze métiers. Sur 150 charpenliers, gagnant auparavant 25 shillings par semaine, 25 seulement restèrent pleinement occupés, et 15 à demi occupés; le nombre des maçons fut réduit de 140 ouvriers gagnant 54 shillings par semaine, à 50 gagnant seulement 10 shillings G d. Tout aussi mauvaise était la condition de l'industrie des tissus dans le Yorkshire et le Wiltshire, de l'industrie de la soie de Spitalslield et de Macclesfield , de la fabrication des dentelles du ^'ottinghamshire, de la poterie du Slaffordshire, de la quincaillerie de ce même comté, ainsi que dans le Warwicksliire et à Sheffield. Dans cette dernière ville, où il n'y avait pas, en 1836, un seul homme valide sans emploi, il se trouvait, en 1842, un millier de familles entretenues aux frais des métiers auxquels elles appartenaient, à raison d'un shilling 3 d. par télé, chaque semaine, en même

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temps que plusieurs centaines furent réduites à recevoir les secours de la paroisse. A Leeds, 4,025 familles formant le cinquième de la population, tombèrent à la Hîharge de la taxe des pauvres. Mais il est inutile de multiplier les exemples, car personne ne peut avoir oublié les formidables insurrections qui désolèrent les comtés du centre dans l'ité de 1842, lesquelles attestaient suffisamment la condition désespérée à laquelle les ouvriers étaient réduits. Presque partout, et dans presque toutes les manufactures, les plaintes des ouvriers étaient les mêmes sur la difficulté d'obtenir du travail, et sur l'entière impossibilité de gagner un salaire qui pût suffire à l'existence \ »

Celte crise de 1840 fut une des plus terribles qui aient jamais sévi sur les classes manufacturières. Toutes sn'ont point cette gravité; néanmoins, si elles ne réduisent pas toujours les ouvriers à l'état de détresse où l'Angleterre les a vus en 1842, toujours elles affectent trèssérieusement leur bien-être, et les jettent la plupart du temps dans une démoralisation dont toute leur vie se ressent. Une des choses qu'il importerait le plus d'assurer à l'ouvrier, au point de vue moral comme au point de vue matériel, c'est la fixité des salaires; tout ^u moins faudrait-il que les fluctuations auxquelles ils «ont inévitablement sujets fussent contenues dans des limites étroites. Or, par l'effet des crises industrielles et iîommerciales, qui alternent continuellement avec des

' OverpopuUition and Us remedy, p. 31 et siiiv.

périodes de grande activité, les salaires s'abaissent par moments aussi rapidement et aussi considérablement qu'ils s'élèvent à d'autres moments. De là il résulte que l'ouvrier contracte, dans les temps de prospérilé, des habitudes de confortable et de luxe qui ne font qu'ajouter au sentiment de ses souffrances, dans les temps d'inactivité et de réduction des salaires. Comment voulez-vous d^ailleurs que ce malheureux ouvrier, qui ne peut jamais être sûr que l'aisance dont il jouit aujourd'hui ne lui sera pas enlevée dans six mois et remplacée par une profonde misère, conserve dans sa conduite cet esprit de suite, de régularité, de prévoyance, qui est la première condition de l'aisance pour toutes les classes et surtout pour les classes inférieures. Ne pouvant compter sur rien, avec la perspective de voir les petites économies qu'il pourra réaliser durant les temps de prospérité promptement épuisées dans les temps de chômage, l'ouvrier se dégoûtera de l'épargne; il deviendra indifférent à l'avenir et vivra au jour le jour. Poussé d'un autre côté dans cette voie fatale par la passion du bien-être qui accompagne partout les progrès de l'industrialisme, il profitera des hauts salaires des temps d'activité pour se livrer à des consommations hors de toule proportion avec sa condition. Son imprévoyance et sa corruption grandiront donc en raison même de ses ressources, et quand viendront les temps difficiles, il aura perdu l'énergie morale dont il aurait eu besoin pour les traverser avec calme et dignité. Loin de lui profiter, ces épreuves ne feront qu'accroître son découragement;

elles le porteront de plus en plus à s'attacher uniquement aux jouissances du moment, lesquelles seront toujours autant de pris sur une vie d'incertitude et de misère. Le désordre deviendra chez lui une habitude, et, le dénûment matériel accompagnant, comme toujours, la dégradation morale, on le verra pauvre et misérable au milieu même de l'abondance.

Nous avons dit plus haut qu'il n'y avait qu'un remède à ces crises. Elles ont pour cause l'insatiable cupidité, la fièvre de richesse et de bien-être qui s'eiripare des sociétés où Dieu est mis en oubli ; ce n'est donc qu'en revenant à Dieu par le renoncement qu'on pourra en préserver la société, ou du moins lui épargner leurs effets les plus désastreux. Ce ne serait aussi qu'en rendant aux classes ouvrières les habitudes de la vie chrétienne, lesquelles se résument toutes dans la pratique du renoncement, en leur inspirant la régularité, la sobriété, la prévoyance, qu'on parviendrait à réduire aux proportions d'une gêne, très-pénible parfois, mais du moins passagère, les crises qui exercent aujourd'hui une influence désastreuse sur toute la vie de l'ouvrier. Ainsi atténuées en elles-mêmes par la modération générale de la société, amoindries dans leurs effets par la sagesse et la moralité des classes ouvrières, elles ne seraient plus ce mal sans remède dont nous signalions tout à l'heure les ravages. La charité, si elle ne pouvait les guérir, pourrait du moins les adoucir. On ne la verrait plus réduite, comme aujourd'hui, à n'y opposer que des efforts presque toujours stériles, la n. 12

ténacité et l'étendue du mal défiant les sacrifices de là

chanté la plus ingénieuse et la plus empressée.

Les crises qui désolent périodiquement les sociétés industrielles sont, la plupart du temps, l'effet de la concurrence effrénée et déloyale que se font les producteurs par l'impulsion de cupidités insatiables. G*est par les spéculations de cette mauvaise concurrence que les populations industrielles sont déclassées ; c'est cette concurrencé qui, après livoir enlevé les travailleurs à l'industrie des champs par l'appât de gros salaires, les laisse sans travail et sans ressources, au moment où elle succombe sous ses propres excès. C'est à cette mauvaise concurrence qu'il faut faire remonter, pour la plus grande part, la responsabilité de ces fréquentes réductions des salaires, dont les conséquences sont si douloureuses pour les classes ouvrières. La première chose à faire, pour remédier aux effets les plus désastreux de celte concurrence désordonnée sur les salaires, serait donc cette réforme radicale des mœurs par l'action du principe chrétien dont nous signalions, il n'y a qu'un instant encore, la nécessité. 11 faut que, par cette réforme, les entrepreneurs de l'industrie reprennent le sentiment de leur devoir envers ceux dont ils occupent les bras; il faut qu'ils comprennent que leur intérêt bien entendu, aussi bien que l'intérêt de leurs ouvriers, condamne ces enlreprises hasardées, ces extensions inconsidérées de la production, qui ne peuvent aboutir qu'à une suspension plus ou moins prolongée du travail. C'est là qu'est la source du mal, et c'est là

que doit porter le remède. Qu'on ne se fasse à cet égard aucune illusion, tant qu'on n'aura point attaqué le mal à ses origines, on n'aura rien fait de sérieux. Les mesures par lesquelles, à diverses reprises, on a essayé de le combattre, ne sont que des palliatifs. En certains cas elles peuvent l'atténuer, mais elles restent impuissantes alors qu'il importerait le plus, à raison même de sa gravité, de le combattre efficacement.

Supposez la société replacée, par l'influence de l'esprit chrétien, dans ses voies naturelles; supposez que les chefs de l'industrie aient, avec la modération dans les entreprises, le sentiment de leur devoir envers leurs ouvriers; alors les fluctuations dans l'offre du travail et dans les salaires seront contenues en des limites assez étroites, pour qu'une entente entre les patrons et les ouvriers puisse préserver ceux-ci des conséquences les plus fâcheuses de ces fluctuations. Dans ces termes, on pourrait espérer beaucoup des mesures qui auraient pour but d'éclairer les classes ouvrières sur les faits qui affectent leurs salaires en hausse ou en baisse, et den institutions qui auraient pour objet, à l'aide de renseignements sûrs et suffisamment étendus, de déterminer la moyenne probable des salaires et d'arriver, par un sacrifice durant les temps de grande activité, à compenser les pertes des périodes de ralentissement dans le IravaiP. A ces institutions on pourrait ajouter utilement

* M. Audiganne rajiporte à ce sujet les idées cmises par un écrivain lyonnais, M, Frédéric Terme, « Nous voudrions, dit-il, que dans chaque centre important de l'industrie française il soit formé une commission permanente

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les tentatives faites pour organiser des bureaux de placement ou, d'une façon plus générale, des comités de patronage, ayant pour objet de porter secours aux ouvriers à qui le travail manque, en les aidant à trouver promptement un emploi avantageux de leurs bras*. Si des instilutions de cette espèce étaient fondées sur le principe d'un patronage désintéressé et vraiment charitable, elles pourraient avoir sur la condition de l'ouvrier, et sur ses rapports avec les entrepreneurs d'industrie, les plus heureux effets. En outre, l'association des ouvriers entre eux, rétablissement de syndicats pour les diverses professions, pourraient ici encore amener les plus utiles résultats, à la condition toutefois que l'esprit chrétien ait chassé du cœur des ouvriers les exigences et les instincts de révolte dont l'in-

de statistique des tarifs du travail. Les éléments de cette commission élective seraient pris parmi les intéressés, et dans une proportion qui réunirait toutes les conditions d'une égalité parfaite entre les ouvriers, les chefs d'ateliers et les fabricants. Cette assemblée serait présidée par un conseiller départemental ou par un magistrat de Tordre judiciaire inamovible. Les opérations consisteraient à recevoir les documents les plus détaillés sur les tarifs, et elle publierait mensuellement le résultat raisonné de ses recherches. Sans doute elle ne saurait résoudre délinitivement la question, mais el'e lui enlèverait ce caractère douteux qui laisse tant de portes ouvertes aux accusations dont elle est la cause. La raison d'être des tarifs s'expliquerait, et, peu à peu, patrons et ouvriers en viendraient à une entente, qui ne laisserait plus qu'aux calamités involontaires du commerce le rôle douloureux d'excuser les mécom[>tes et les angoisses des disses industrielles. » Ceci n'est sans doute qu une idée qui serait susceptible de modifications; suffisamment mûrie et étendue dans ses applications elle pourrait avoir d'utiles effets. — Les Populations ouvrières, 2" édit., t. II, p. 590. * M. Dufau cite un exemple d'une institution semblable existant à Strasbourg. — Voir Essai sur la science de la misère, p. 8C.

dustrialisme les a remplis. Nous nous occuperons spécialement plus loin de l'organisation de ces associations et de leur puissance quant au bien-être de la classe ouvrière.

C'est de la modération des uns et de la charité des autres qu'il faut tout attendre. Le patronage, généreusement pratiqué d'un côté et franchement accepté de l'autre, peut seul donner la solution de ces difficultés capitales de notre époque. Ce n'est que par le concours des grands et des petits, dans un même esprit de justice, de sagesse et de réciproque bienveillance, que les avantages de la concurrence, quant à la production des richesses, pourront être conservés aux sociétés, sans qu'il faille les acheter au prix du repos et de la vie même des classes ouvrières. Hors de là, la concurrence n'offre plus qu'anarchie, exploitation des faibles par les forts, ruine de tous par les cupidités insatiables et presque toujours stériles de quelques-uns. Si les forces morales nous faisaient défaut, nous n'aurions plus de recours que dans l'intervention de l'autorité, et tout le monde sait qu'il y aurait dans ce remède autant de péril que dans le mal lui-même. Mais, tout en reconnaissant ce péril, qui oserait dire que, les choses étant ce qu'elles sont, il faille repousser pour tous les cas cette intervenlion de l'autorité! Beaucoup de bons esprits, beaucoup d'hommes sincèrement attachés à la liberté, inclinent aujourd'hui à penser qu'une intervention modérée de l'État est, en certains cas, nécessaire. Beaucoup admettent, par exemple, qu'une loi qui limiterait

les heures de travail pour les adultes, comme on Ta déjà fait pour les enfants, et en Angleterre même pour les femmes, remédierait à quelques-uns des abus auxquels les surexcitations de la concurrence exposent lesclasses ouvrières. Il y a là matière à de sérieuses réflexions. Quelle que soit la conclusion à laquelle on s'arrête, on voit sortir de tout ceci la confirmation d'une vérité incontestable et souvent énoncée en politique : c'est que, toutes les fois que la force morale d'un peuple diminue, il y a nécessité que l'autorité pèse d'un poids plus lourd sur la vie de ce peuple. La liberté, encore une fois, est au prix de la vertu. Les cupidités de l'industrialisme accroissent inévitablement les entraves administratives dont notre vie sociale n'est déjà que trop chargée. Laissez-les régner sans frein sur les mœurs, et elles nous conduiront fatalement à la servitude.

Et pourtant, il est triste de le dire, mais rien n'est plus certain, les éléments de réformation morale de la société, loin de grandir, n'ont fait, dans ces dernières années, que décroître. Notamment cette entente, cette bienveillance réciproque entre les petits et les grands, cet esprit de charité et de patronage des maîtres envers les ouvriers, n'ont guère fait de progrès. On signale au contraire de tous côtés, comme une des causes principales de la misère qui désole nos sociétés, la séparation, l'indifférence, l'éloignement même de plus en plus marqué dans lesquels vivent, les uns à l'égard des autres, les maîtres et les ouvriers. C'est l'exploitation païenne des faibles par les forts, qui menace de

renaître aujourd'hui, par suite de l'invasion des vices du paganisme : de la passion des jouissances et de l'orgueil des richesses. Nous avons dit, en caractérisant, dans ses traits généraux, la misère de l'Angleterre, à quel point cette séparation et cette hostilité des classes y étaient portées. Dans l'agriculture, aussi bien que dans l'industrie manufacturière, l'exploitation égoïste des travailleurs est la règle. Sauf d'honorables mais rares exceptions, propriétaires, fermiers et industriels Ja pratiquent avec une égale inflexibilité. On voit des propriétaires chasser en un même jour de leur domaine, par la destruction des petits cottages qui leur servaient d'abri, des centaines de pauvres familles, réduites à errer sans asile et à subir désormais toutes les chances corruptrices de la vie des travailleurs nomadesV De là cette pratique du travail agricole par des bandes que rassemble au hasard un fournisseur de bras, et que le fermier emploie selon qu'il en a besoin, sans qu'aucune relation permanente rattache à aucun maître cette tourbe errante de misérables (gang -sy stem). De là encore, dans le travail manufacturier, non-seulement l'indifférence du maître envers l'ouvrier, mais souvent aussi l'exploitation de l'ouvrier par le maître à l'aide des procédés les plus iniques et les plus révoltants. Ce n'est point encore aseez d'épuiser les forces du travailleur par un labeur sans mesure, et de le jeter sur le pavé quand les excès mêmes de ce travail amènent les

* Le diap. xiv du livre de M. Pashley, Pauperism and poor laivs, est rempli de faits de ce genre.

184 DE LA RICHKSSE

chômages; il faut encore que, par les plus odieuses combinaisons, le maître enlève à l'ouvrier une bonne partie de ce salaire qu'il s'est acquis souvent aux dépens de sa santé et de sa vie. On connaît les indignités désignées en Angleterre sous la dénomination de tnick- System. « Les manufacturiers font des avances à leurs ouvriers sur leurs salaires; une fois endettés, ces malheureux ouvriers ne sont plus libres ; force leur est de prendre les marchandises du maître, quelle qu'en soit la qualité, au prix tixé par lui. On assure que, dans plus d'un cas, les profits du magasin établi par le maître surpassèrent les profits de la manufacture à laquelle il était annexé, et que des centaines de mille ouvriers se trouvèrent ainsi frustres du tiers et quelquefois même d'une plus forte partie de leur salaire'.» Quand le manufacturier ne fait pas lui-même cet ignoble trafic, il se trouve, pour le faire, à côté de la fabrique, des commerçants qui pratiquent à la fois le négoce et l'usure, et qui, à l'aide des ventes à crédit, enlacent le malheureux ouvrier dans des lions dont il lui est impossible de se tirer. « Ordinairement, dit M. Lemire, ces maisons ont avec les chefs des établissements industriels des relations telles, qu'elles obtiennent de ceux-ci toutes les garanties désirables contre les chances de perte. Au moyen de ces facilités apparentes de paye-

* Voir M. Villermé, de VÈlal des ouvriers, II, p. 138.

Ces abus ne sont pas nouveaux en Angleterre; dès le temps de la reine Anne le Parlement était obligé de prendre des mesures pour y remédier. — Voir M. NichoUs, History of the English poorlatv, tome I, p. 382.

ment, le marchand vend cinquante pour cent plus cher que l'on ne fait payer aux gens aisés. Il trompe à loisir et presque à découvert sur le poids et la qualité. L'ouvrier indigent, pressé par les besoins impérieux de la faim, est obligé d'en passer par toutes les conditions, et s'estime même heureux d'obtenir à ce prix ce qu'il serait incapable de se procurer partout ailleurs^ »

En France, les choses ne vont pas à ce point-là ; cette exploitation, disons plus vrai, ce brigandage exercé par les maîtres sur les ouvriers se renconire rarement ; la séparation, l'indifférence des classes supérieures de l'industrie envers les classes inférieures sont moins générales et moins profondes. Ce mal toutefois n'y est pas inconnu, et il a pu être caractérisé en ces termes par un des hommes qui ont étudié de plus près, et avec le plus de conscience, l'état des populations industrielles : « Les maîtres n'ont-ils aucun reproche à se faire? A-t-il bien le droit de se plaindre de l'ingratitude, de la haine même de ses ouvriers, celui qui ne s'informe jamais de leur position, de leur santé, de celle de leurs femmes et de leurs enfants? celui qui, lorscjuela maladie vient les atteindre, les abandonne complètement, et les remplace aussitôt par d'autres, sans leur réserver leur emploi ou leur métier pour le temps où ils pourront le reprendre? celui qui saisit la première occasion pourneplus donner d'ouvrage au vieillard dont le bras devient faible, la main moins habile, et le tra-

* Coup d'œil sur V Angleterre, p. 53.

186 DE LA RICIIKSSK

vail j)lus lent, et cela juslemont à l'époque de la vie où il aurait besoin de gagner davantage? Si l'ouvrier, si le fileur, par exemple, parvenu à un certain âge, ne peut pas ordinairement conserver son métier, parce que son travail n'en payerait pas le loyer et causerait des pertes au propriétaire de la manufacture, ne peut-il, et c'esl ici un devoir, l'employer à autre chose? Aussi les manufactures dans les ateliers desquelles il y a beaucoup de vieillards témoignent-elles toujours en faveur du maître, comme celles où l'on n'en voit point témoignent contre lui.

(c Et que dire encore de l'indifférence de ces maîtres qui n'ont jamais un mot d'encouragement pour leurs ouvriers, qui ne les voient jamais hors de leurs ateliers, ne leur adressent jamais la parole, ne répondent à leurs questions que par un monosyllabe dur ou offensant, qui ont enfin poussé la naïveté de leur égoïsme jusqu'à m'avouer que, dans l'intérêt de l'ouvrier lui-même, il était bon qu'il fût toujours aux prises avec le besoin, parce qu'alors, me disaient-ils, il ne donne pas de mauvais exemples à ses enfants, et que sa misère est le garant de sa bonne conduite; joignant ainsi un mauvais raisonnement à un mauvais cœur, et oubliant que, pour l'honneur de l'humanité, le respect, l'affection, le dévouement des ouvriers sont en général la récompense des maîtres qui leur montrent de l'attachement... Comment demander de l'intérêt, du zèle, en retour d'une éternelle indifférence et d'un froid égoïsme? de la reconnaissance, de l'affection, de l'at-

lâchement, en retour de l'abandon et de la dureté^? » Les abus vont quelquefois plus loin que l'indifférence, ils vont jusqu'à la corruption préméditée. Écoutons là-dessus M. Leplay : « Beaucoup de propriétaires et de fabricants voient avec indifférence une dégradation morale dont les peuples les plus arriérés ne pourraient concevoir la pensée. Cette indifférence existe même dans plusieurs villes [de fabrique, oii les chefs d'industrie montrent d'ailleurs pour le bien-être matériel de la population ouvrière une véritable sollicitude. L'opinion publique, manquant sur ce point à la haute mission qui lui est assignée chez les peuples libres, n'a point assez de délicatesse ou d'énergie pour protéger de pauvres jeunes filles contre des tortures morales du caractère le plus odieux. Dans quelques districts manufacturiers, le mal est arrivé à ce point que les agents directs de la corruption sont les chefs d'industrie eux-mêmes, c'est-à-dire ceux que les lois divines et humaines chargent de la conservation de l'ordre social. Cette dépravation, il faut le dire, est plus souvent décelée par la vaniteuse indiscrétion des coupables que par la réprobation des gens de bien. En certaines localités, les personnes ayant conscience de la honte que ces désordres impriment à la civilisation française ne pourraient même protester sans encourir le ridicule". »

Repoussé par l'égoïsme et la cupidité des maîtres,

' De VÈtat physique et moral des ouvriers, tome II, p. 57. ^ Les Ouvriers européens, monog. XXXII, note B.

Touvrier s'enferme à son tour dans son égoïsme et dans ses corruptions, et se refuse systématiquement à toutes les influences qui pourraient exercer sur sa vie de salutaires effets. Alors « il suffit, dans la plupart des occasions, que les chefs d'établissement agissent d'une manière pour que les ouvriers adoptent iinmédiatement la conduite opposée ^ » Confondant tout ce qui est audessus de lui avec les maîtres impitoyables sous la main de qui il consume son existence, il voue aux classes aisées et à la sociélé tout entière une haine implacable. Si les maîtres ont leur égoïsme, leur orgueil, leurs appétits coupables, lui aussi il a les siens ; il s'y attache avec d'autant plus de ténacité que l'exemple des maîtres l'y encourage; il met un certain point d'honneur à se montrer, dans la satisfaction de ses caprices, aussi libre que son maître, et ce penchant, trop bien secondé par les corruptions naturelles du cœur humain et par les tentations du milieu où il vit, le plonge dans des désordres oii se perdent inévitablement la paix et l'aisance de la famille. Ce ne serait pas trop pour contenir l'homme de travail, au milieu des sollicitations coupables qui l'assiègent à chaque instant, des bons exemples du maître joints à sa constante sollicitude ; au lieu de cela on n'offre à son imitation que les calculs d'un froid égoïsme au service d'une cupidité insatiable.

A toutes ces causes de misère qui tiennent à l'état

* M. Audiganne, les Populations ouvrières, 2' cdit., t. II, p. 398.

général delà société et aux dispositions intérieures des âmes, les lois ne peuvent presque rien. Elles parviendront bien à contenir certains abus, certaines pratiques particulièrement odieuses, telles que celles du truck- System; et encore on trouvera souvent le moyen de les éluder, même dans les cas où elles s'appliquent à des faits spéciaux, faciles à définir et à saisir; mais que peuvent-elles quand il s'agit des rapports personnels de bienveillance et de solidarité entre les patrons et leurs ouvriers? Commande-t-on, au nom de la loi, les égards et la charité envers les faibles? On ne peut rien attendre ici que des mœurs. Ce n'est que par une réforme de la vie morale, dans ses principes mêmes, qu'on pourra arrêter les progrès du mal. Or, cette réforme, quelle puissance humaine pourrait se flatler de l'accomplir? Tout le monde, depuis trente ans, en proclame l'impérieuse nécessité ; tout le monde l'appelle à grands cris; tous les pouvoirs, sous tous les régimes, ont mis en œuvre tous les moyens que la politique peut fournir; ont-ils empêché la société de s'approcher de plus en plus de l'abîme qui menace de l'engloutir? La perversion des idées et des habitudes est arrivée à tel point, en cette matière, que ce n'est plus d'une réforme que nous avons besoin , mais d'une révolution dans les mœurs. A cette révolution il faut une puissance plus haute que la puissance de l'homme. Une nouvelle et plus abondante effusion de l'esprit de charité et de renoncement du christianisme pourra seule l'opérer.

CHAPlTRb: V

DES CAUSES DE LA MISÈRE QUI TIENNENT AUX CONDITIONS DANS LESQUELLES s'eXEJICENT les INDUSTRIES.

La nature des choses nous indique en cette matière une distinction dont nous ne pourrions nous écarter sans nuire à la clarté de l'exposition, el sans manquer d'exactitude pour le fond. Le travail, dans les industries extractives et manufacturières d'un côté, et le travail de l'agriculture de l'autre, ont des caractères propres, et, à raison de ces caractères, des effets particuliers sur la condition des travailleurs. Nous procéderons donc, en trailant des causes de la misère, comme nous l'avons fait e!i trailant de la puissance productive du travail, et nous envisagerons à part l'industrie et l'agriculture. Nous continuerons d'ailleurs de suivre la méthode que nous nous sommes imposée dès le début, dans l'étude du fait de la misère et de ses causes : nous nous bornerons au rôle de rapporteur.

DE LA RICHESSE DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. 191 C'est une enquête que nous faisons; nous laisserons parler les témoins, en prenant soin de choisir les plus autorisés, et nous nous contenterons d'exprimer les conséquences qui sorlirontd'elles-mémesdeleur témoignage. Elles sont la confirmation la plus décisive de nos principes, et elles mettent en toute évidence la nécessité de faire entrer résolument ces principes dans la pratique, A toutes les époques, l'industrie a eu ses misères, ses corruptions et ses souffrances. Mais l'ancienne industrie n'avait habituellement que des misères particulières et limitées, auxquelles le remède était plus facile à apporter. Dans l'ancienne constitution de l'industrie, l'influence de la famille restait toujours très-grande; la vie individuelle était plus forte, et partant, la contagion moins active et l'action de la charité plus efficace. Celle-ci trouvait d'ailleurs, dans les mœurs de la famille et dans l'autorité et la vigilance des parents, un sérieux point d'appui. Aujourd'hui la situation est tout autre. Depuis un siècle, les conditions du travail ont été profondément modifiées. L'mdustrie, qui met en jeu les plus puissants moteurs avec les plus ingénieuses combinaisons de la mécanique, et qui groupe les travailleurs dans de vastes ateliers, a succédé au travail à la main accompli dans les ateliers domestiques. Dès le seizième siècle, les usines à moteur hydraulique avaient réuni un grand nombre de travailleurs; mais ces usines restaient toujours à une certaine distance les unes des autres, obligées de se fixer dans Jes lieux où se trouvaient les moteurs naturels et à proximité des malières

premières. Elles prirent un développement considérable durant le cours du siècle dernier, parla découverte des machines à filer la laine et le colon ; et, peu après, l'introduction de la machine à vapeur généralisa la transformation du travail et accéléra le développement de l'industrie suivant ses conditions nouvelles.

Dans l'ancienne industrie, la plupart des produits étaient fabriqués à l'intérieur de la famille. La concentration du travail dans cette industrie n'allait pas au delà de ce qu'elle était, récemment encore, dans l'industrie de la soie à Lyon, où le chef d'atelier a au plus six ou huit métiers sur lesquels il travaille avec un certain nombre de compagnons. Dans cette industrie, les enfants travaillaient sous les yeux du père, la femme sous les yeux du mari. Souvent, pariiculièrement quand les métiers s'exerçaient à la campagne, les membres de la famille s'occupaient à des travaux secondaires, par lesquels s'utilisaient les forces de tous, et qui fournissaient une précieuse ressource pour les temps où le travail principal était languissant. Dans cette organisation du travail, aucune nécessité n'obligeait les familles d'ouvriers à se fixer en masse dans les mêmes localités. Elles vivaient d'ordinaire rapprochées, mais non concentrées à ce point où il y a entassement, et par conséquent péril, aussi bien pour la santé de l'âme que pour la santé du corps.

Tout autres sont les conditions de la vie des populations ouvrières dans le régime industriel moderne. Ici, plus d'occupation accessoire. Par la division du tra-

DANS LES SOCIÉTÉS CllHÉTIENNES. 193

vail, conséquence du perfectionnement de la mécanique, l'ouvrier n'est propre qu'à une seule opération, entre toutes celles, parfois très-nombreuses, qui sont nécessaires à la confection d'un produit. Au lieu de travailler à son foyer, l'ouvrier passe toute sa journéedans les grands ateliers, où le travail est organisé sur le principe de la division, et où la puissance de la vapeur imprime le mouvement à d'innombrables métiers. Les femmes et les enfants partagent, dans ces vastes usines, le labeur des hommes, et sont exposés comme eux, et plus qu'eux encore, aux influences délétères et corruptrices des grands ateliers. Les populations ouvrières se groupent autour des ateliers qui les occupent, et ces ateliers, mus par des forces dont le développement ne dépend que de l'emploi du combustible, ont d'ordinaire avantage à se fonder dans les grands centres d'activité plutôt que dans les lieux retirés. De là cette affluence désordonnée des populations ouvrières dans les villes manufacturières, source de tant de maux et de tant de désordres. En un mot, c'est la manufacture qui a remplacé la fabrique, et de cette transformation sont sorties des causes de misère que l'on peut classer comme suit : Les difficultés qui naissent de la transformation même du travail, difticultés qui ne sont que passagères, mais qui engendrent des misères souvent Irès-intenses; l'accumulation des populations ouvrières dans les villes manufacturières; la concentration des ouvriers dans de grands ateliers; la division extrême du travail qui met l'homme au niveau de la machine; le mélange des II. 15

sexes et l'emploi des enfants dans la manufacture : tels sont les divers modes suivant lesquels l'industrie engendre la misère; et c'est dans cet ordre que nous allons les passer en revue.

Nous avons tous été témoins des souffrances produites par les révolutions dans les procédés de l'industrie. La transformation récente de l'industrie linière a été, pour le nord de la France, et surtout pour la Belgique, une source de misères souvent poignantes, et dont les dernières traces ne seront pas effacées de si lot. Depuis un siècle, ces transformations, avec les profondes perturbations qui les accompagnent, se sont fréquemment renouvelées. Opérées tantôt sur un point, tantôt sur un autre, elles ont été pour la société un mal partiel et local, mais permanent dans l'ensemble et parfois même assez étendu. Toutefois, elles ne peuvent pas être considérées comme une cause constante et générale de misère. Depuis un siècle, nous traversons une époque de rénovation industrielle. Comme toutes les grandes révolutions par lesquelles l'humanité s'ouvre des voies nouvelles, comme la découverte de l'Amérique et l'invention de l'imprimerie, la révolution industrielle a été accompagnée de secousses et de souffrances. A de nouveaux procédés du travail il faut un nouveau classement des populations, et, en un certain sens, de nouvelles formes de la vie. Le temps est en ceci une des conditions premières du rétablissement de l'équilibre de la société. Si des instincts de cupidité, qui ne sont pas à coup sûr la conséquence obligée des modifica-

lions survenues dans le travail, n'entravent pas le cours régulier des choses, si les sociétés modernes parviennent a rejeter ce poison qui menace de tout corrompre en elles, si elles savent puiser l'énergie nécessaire dans le principe par lequel elles ont toujours surmonte toutes les crises et pourvu à tous les besoins d'une vie nouvelle, dans le principe chrétien, elles pourront retrouver cet équilibre et ce repos auquel elles aspirent vainement depuis le commencement de ce siècle. Un moment viendra où le mouvement de transformation du travail, actuellement si rapide et parfois si désordonné, se ralentira et se régularisera, en telle façon que les industries, aujourd'hui livrées à une continuelle mobilité, se fixeront, pour une période plus ou moins longue, dans les conditions normales de leur existence. En attendant, et tant que dure la révolution, il faut pourvoir aux difficultés qu'elle engendre : la charité qui porte le secours où les ressources du travail font défaut ; le patronage des classes supérieures qui éclaire les classes industrielles sur leur véritable intérêt et les dirige dans le passagCj d'ordinaire si difficile à franchir, d'un genre de travail à un autre; enfin l'influence des pouvoirs publics, aidant à l'initiative individuelle, et s'associant aux efforts de tous par des conseils et des encouragements, par l'assistance indirecte sous forme de travaux ou d'avances : tels sont les moyens à l'aide desquels on peut espérer de sortir, sans trop de détriment, de ces difficultés, dont aucune puissance humaine ne saurait aujourd'hui nous préserver.

igfi DK LA RICHESSK

L'agglomëralion des populations dans les grands centres industriels a étésignalée depuis longtemps comme un fait regretlable au point de vue du bien-être des classes ouvrières. En Angleterre, celte situation est déjà ancienne, et le mouvement qui porte de plus en plus la population des campagnes vers les villes est un fait constant. Mac-Culloch le caractérise en ces termes : « Près du tiers de la population de l'Angleterre et du pays de Galles est fixé dans des villes de 10,000 âmes etau-dessus. Tandis que la population générale, durant la période de dix années qui se termine avec l'année 1840, s'accroît dans la proportion de 14,4 pour 100, la population des grandes villes croît dans la proportion de 20,2 pour 100. Mais si nous comparons la population de 1831 à celle de 1841 , déduction faite de la population des grandes villes, la proportion de l'accroissement de la population rurale, y compris les villes de peu d'importance, se trouvera être de 11,2 pour 100, c'est-à-dire de 9 pour 100 au-dessous de l'accroissement des grandes villes*. »

Un mouvement semblable a été, en France, la conséquence des progrès de l'industrie. Pour la période de 1801 à 1856, sur 38 départements où l'accroissement de la population est au-dessus de la moyenne, il y a 30 départements industriels; sur 35 départements où l'accroissement est au-dessous de la moyenne, mais de plus de la moitié de celle-ci, 3 sont industriels et

* Stalistical accouru of Ihe British empire. London, 1847, tome J, p. 404.

52 agricoles; enfin les 13 départements où l'accroissement est resté au-dessous de la moitié de raccroissement moyen général, sont des départements agricoles. M. Legoyt constate, d'après des relevés officiels, que la seule période décennale de 1836 à 1846 a enlevé aux campagnes 2,626,300 habitants, c'est-à-dire un douzième de la population totale de la France ^ Après avoir rapporté ces faits, M. Villermé ajoute : « L'accroissement de la population et le développement des fabriques marchent en raison directe l'un de l'autre. Cette vérilé serait encore confirmée si je nommais certaines villes, aujourd'hui très-populeuses, et qui n'étaient, il y a quarante et trente ans, que des bourgs obscurs ou même de simples villages. Aux exemples cités dans la prenriière partie de cet ouvrage, d'une augmentation prodigieuse de population dans plusieurs villes de fabrique en France, j'ajouterai, pour le pays d'outre-Manche, les trois grandes villes les plus renommées par leurs manufactures d'étoffes, de coton et de laine : Leeds, Manchester et Glascow, qui ont vu, depuis 1801, le nombre de leurs habitants s'accroître dans la proportion énorme de 100 à 232, 252 et 262\ »

Cet accroissement de la population des villes manufacturières prend des proportions de plus en plus inquiétantes. « Dans ces derniers temps, dit M. de Lavergne, les grandes villes se sont accrues démesurément

* V. de rÉmigration des campagnes, par Jules Brnme, député dn Nord, p. 14.

* De rElat physique et moral des ouvriers, t. II, p. 291.

et la population rurale a diminué dans des proportions considérables ^ )> F.e gouvernement français s'est ému de ce fait, et il exprime en ces termes sa sollicitude dans une lettre adressée aux chambres consultatives d'agriculture : « L'attention du gouvernement est appelée sur la diminution croissante que la population aurait éprouvée, dans certaines localités, et qui serait attribuée à la tendance fîicheuse qu'auraient les habitants des communes rurales vers les grandes villes et vers les grands centres industriels. Ce déplacement des forces actives n'est pas sans présenter des inconvénients, et la question mérite d'être étudiée*. » Le dénombrement de 1 856 a prouvé que le mal va croissant. « Ce dénombrement, dit M. de Lavergne, prouve que la population ne s'accroît presque plus en France. Mais, outre ce premier caractère, il y en a un second non moins affligeant : à la réduction dans le mouvement de la population totale se joint un phénomène de déplacement, qui prend des proportions inquiétantes. 54 départements sur 26 ont vu leur population diminuer au lieu de s'accroître; 4 sont restés à peu près stationnaires. Sur les 54 dont la population a reculé, 50 ont perdu au delà de 5,000 âmes chacun, et sur ces 30, 16 ont perdu au delà de 10,000 âmes; 16 ont beaucoup gagné, mais, au lieu de s'en féliciter, il faut plutôt s'en plaindre, au moins pour quelques-uns, car ce sont précisément ceux oii l'agglomération de la population

' Journal des Économùtes, avril 1858, p. 91.

- De r Émigration (les campagnes, par M. Brame, p. 10.

était déjà un embarras et un danger. Au premier rang, vient le département de la Seine, le plus peuplé de tous, qui a passé de 1 ,422,000 à 1 ,727,000 ; le second de nos départements, comme population, le Nord, s'est également accru, quoique dans une proportion moindre ; il a passé de 1,158,000 âmes à 1,212,000. Le troisième, le Rhône, a passé de 575,000 à 626,000. Ce n'est pas que les déplacements, et même les ralentissemènlsde population, me paraissent toujours mauvais en eux-mêmes ; mais, à les prendre dans leur ensemble, ils accusent un trouble sérieux dans les conditions générales de la société \ »

« Les populations urbaines, dit ailleurs M. de Lavergne, l'emportent de plus en plus sur les populations rurales, et tous les chiffres de la statistique rapprochés et comparés par M. Legoyt, dans le Journal des Economistes^ s'unissent pour démontrer que les premières s'abandonnent bien plus facilement que les secondes aux penchants nuisibles; la vie moyenne est plus courte, la proportion des mariages moins grande, le nombre des naissances moins élevé, le rapport des enfants naturels aux enfants légitimes plus considérable, et le chiffre des morts-nés plus fort dans les villes que dans les campagnes \ » Nous avons dit, au deuxième chapitre de ce livre, ce qu'est la condition morale et matérielle des populations que l'industrie manufacturière entasse dans les villes; il est inutile de refaire ce

* Journal des Économùtes, févrinr 1857, p. 220. 2 V Agriculture et la Population, p. 522.

triste tableau*. Nous avons dit alors quelle était lintensitédumal; les témoignagesque nous venons de produire attestent son étendue et ses constants progrès. Malheureusement, rien ne permet de penser que ces progrès se ralentissent. Le mouvement qui porte les populations des campagnes à affluer dans les villes tient à des causes profondes que nous avons exposées au quinzième chapitre de notre deuxième livre. Le peuple des campagnes a perdu le goût de la stabilité, de la vie simple et paisible, que les habitudes chrétiennes lui avaient donné. Il est de plus en plus changeant et inquiet. La mobilité en toutes choses semble un des traits de notre époque, et ce trait ne se montre nulle part plus marqué et plus alarmant que dans les populations agglomérées de la grande industrie. C'est une nécessité pour ces misérables populations de se déplacer, suivant les fluctuations du travail ; séparées de tout dans la société, privées du bien-être et des avantages de la vie morale qui attachent les hommes aux lieux oii s'est passée la plus grande partie de leur existence, on les voit trop souvent, pour le gain le plus problématique, pour le moindre caprice,

• M. Léon Faucher a résumé en ces termes les désordres qui se manifestent d;ms les agglomérations industrielles : « La destruction de la famille, Tesclavage, la décrépitude et la démoralisation des enfants, Tivrognerie des hommes, la prostitution des femmes, la décadence universelle de la moralité et de la vie. » [Études sur l'Angleterre, t. I, p. 581 .)

M. Ambroise Clément lait remarquer que « le séjour des villes, siège ordmaire de la production manufacturière, augmente les dépenses des ouvriers, non-seulement parce que la plupart des objets de consommation y sont plus chers, mais encore parce qu'il surexcite le développement de leurs besoins. » [Recherches sur les causes de iindigence, chap. v.)

s'en aller chercher la vie au loin. Elles échappent de celle façon à toute action constanle, à tout patronage sérieux de la part des classes plus élevées, et leurs vices s'accroissent de ce laisser aller et de cet oubli plus profond de soi-même, qui est un des caractères habituels des existences errantes et déclassées.

Le patronage serait contre ces maux le principal remède, si le patronage était sérieusement exercé par les propriétaires et les grands cultivateurs des campagnes; il ralentirait cette immigration perpétuelle des paysans dans les villes. Dans les villes mêmes, le patronage est rendu plus difflcile précisément parla mobilité des populations ouvrières, et par leur réunion en grandes masses dans les mêmes lieux. Plus d'une tentative pourtant a été faite : les cités ouvrières, les bains et lavoirs publics. Les cités ouvrières, à côté de l'avantage du bon marché et de la salubrité des logements, offrent le désavantage très-sérieux d'une communauté de vie si étroite entre les ménages, que les lois les plus essentielles de la famille peuvent en souffrir de profondes atteintes; ajoutez que cette vie qui implique, au moins en certaines choses , une règle commune, est antipathique à l'esprit d'indépendance de nos populations ouvrières. Si la cité ouvrière est réservée aux célibataires, ainsi que cela a été fait à Marseille, une partie des inconvénients disparaissent, mais ses plus grands avanlages disparaissent en même temps. La construction de logements isolés, affectés chacun à une seule famille, offre les avantages des cité? ou-

vrières sans en avoir les inconvénients; aussi a-l-elle complètement réussi partout où les chefs d'industrie l'ont essayée. Plusieurs manufacturiers ont aussi fondé dans leurs usines des bains et des lavoirs à l'usage des ouvriers, qui y sont admis gratuitement quelquefois, ou du moins à très-bas prix. Ces tentatives ont été habituellement couronnées de succès, et l'empressement que les ouvriers ont mis à en profiter prouve tout ce qu'on pourrait attendre du patronage, s'il était pratiqué avec dévouement par tous les chefs d'industrie*. Ces améliorations sont difficilement praticables dans les villes, quelque bonne volonté qu'on y mette, à cause de la rareté des terrains et des frais considérables qu'elles entraînent. Quand elles ont réussi c'est dans la campagne ou dans la banlieue dos villes. C'est dans cette dernière situation qu'elles ont donné à Mulhouse les heureux résultats qu'ont signalés tous ceux qui ont visité cette grande cité industrielle ^ La manufacture établie dans la campagne est supérieure à la manufacture urbaine, d'abord par ses conditions hygiéniques. L'ouvrier y peut respirer à l'aise ; il peut avoir près do son habitation un jardin qui sera en même temps un délassement et une source de profil. Les industries accessoires, impossibles à la ville, mais possibles à la campagne, seront pour les familles ouvrières une pré-

* V. Compte rendu du Congrès de bienfaisance de Bruxelles, lomo I, p. 07 et siiiv.— V. encore les Annales delacharité, 1858, p. 262 et suiv.

* Voir notamment Tintéressante description que fait des cités ouvrières de Mulhouse M. Reybaud, dans le Journal des Èeonomistes, mars 1858,

DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. 20r>

cieuse ressource. Les incitations au désordre seront toujours beaucoup moindres à la campagne que dans les villes, et la vie de famille plus respectée; ajoutez que le patronage des maîtres est bien plus facile dans les conditions de la vie rurale que dans celles de la vie urbaine. C'est cette conviction de^la supériorité de la manufacture rurale sur la manufacture urbaine qui a poussé certains manufacturiers, soigneux de l'intérêt des classes ouvrières, à fonder de préférence leurs usines à la campagne. M. Léon Faucher en cite plusieurs exemples au chapitre où il traite de la manufacture ruraky dans ses Études sur l'Angleterre. La France en offre aussi plus d'un, particulièrement en Alsace*; mais encore une fois, la supériorité de la manufacture rurale n'est réelle qu'autant que l'esprit de charité chez les maîtres, et l'esprit d'ordre chez les ouvriers, sachent faire tourner au profit de la moralité et de la santé des populafions les avantages naturels de la campagne sur la ville. Supprimez le patronage bienveillant des maîtres et la bonne volonté des ouvriers, et tous les vices et toutes les misères des grandes agglomérations urbaines infecteront bientôt les ouvriers des campagnes. Le bien ne se fait jamais qu'avec peine ; la moralité et la dignité de l'homme sont toujours au prix du sacrifice de soi-même; seulement dans les grandes agglomérations des villes les obstacles matériels sont si multipliés, et les tentations si grandes, que le succès, ton-

* V. M. Audigannn, /^,s Populations ouvrières, fomel, p. 421 ot saiv., I'*é(lit.

jours Irès-difficile, devient souvent presque impossible. Dans la manufacture rurale la réussite est plus aisée, mais toujours à la condition que tout le monde y mette du bon vouloir et des efforts.

Ce n'est pas seulement l'agglomération des villes qui est malsaine au moral comme au physique; le seul fait de la réunion d'un grand nombre d'ouvriers dans de grands ateliers est une inévitable cause de misère. Ajoutez à cela l'action énervante du travail manufacturier en lui-même, et vous aurez la raison de la dégradation où sont d'ordinaire plongées les populations qui vivent de ce travail. M. Faucher caractérise ainsi les fâcheuses conséquences des manufactures sur le physique de l'ouvrier : « Le travail des manufactures a ses conséquences nécessaires comme le travail des champs. L'homme, quand il s'applique à la culture du sol, étant exposé aux variations de la température, succombe quelquefois dans cette lutte contre les éléments, qui doit cependant le fortifier et l'endurcir. Une industrie exercée à couvert le garantit des maladies soudaines et violentes; mais elle énerve aussi et détend sa constitution. Bien que l'on ait introduit dans les manufactures une ventilation plus parfaite, le corps humain ne s'accommodera jamais de cette réclusion prolongée pendant quatorze ou quinze heures par jour, et, si l'occupation devient héréditaire, la race finira toujours par s'affaiblir. Joignez à cela que l'industrie manufacturière, dans toute branche du travail, renferme certaines opérations qui affectent directement et immédiatement la santé des travailleurs. On

DANS LES SOCIÉTÉS GHUÉTIEiNNES. 205

a fait des idylles charmantes sur l'intérieur des manufactures. M. Baines, et M. lire après lui, ont prétendu que le travail dans une filature, au lieu de fatiguer l'ouvrier, était éminemment léger et facile. 11 est vrai que l'industrie n'exige pas généralement un grand déploiement de forces musculaires; mais faut-il féliciter l'ouvrier de ce changement dans sa condition? Ce qui fatigue le corps humain, ce n'est pas la grandeur, c'est la permanence de l'effort. Nous avons besoin de lutter contre les éléments, de triompher de la résistance delà matière, d'agir, en un mot, sur la nature et sur nousmêmes, pour tenir nos forces en équilibre, et au besoin pour les développer. Les anciens, à défaut des travaux corporels, se livraient aux exercices violents de la gymnastique; ils savaient que la fatigue entre dans l'hygiène, mais à la condition des intervalles de repos.

« Dans le travail industriel, il n'y a pas un instant de relâche. Au lieu de commander aux machines, ainsi qu'on l'a dit, l'homme les sert. L'ouvrier est un esclave, obligé de régler ses mouvements sur ceux de la machine à laquelle il est attaché, avançant quand elle avance et reculant quand elle iccule, luttant avec elle de vitesse, et ne pouvant pas plus qu'elle s'arrêter. Les officiers expérimentés déclarent qu'un soldat ne resterait pas sans inconvénient sous les armes plus de six à huit heures par jour. Que sera-ce d'un fîleur,qui doit tous les jours, non-seulement se tenir debout, mais aller d'une machine à l'autre, durant seize ou quatorze heures, et dont l'attention doit rester constamment fixée, aussi bien que

les muscles se roidir? Il parcourt de celte manière, avec l'enfant qui fait le métier de rattacheur, huit milles, (trois lieues) en douze heures, selon M. Greg, et vingt milles (huit lieues) suivant lord Ashley^ »

Et telle est sur la santé de l'homme la pernicieuse influence de ce travail, que rouvrier en souffre plus que du dénûment auquel le condamne l'oisiveté des temps de chômage, a Ce n'est pas toujours, dit le docteur Twiss, le manque d'ouvrage qui est fatal aux classes ouvrières; souvent c'est le travail lui-même. C'est ainsi qu'à Paisley, au mois de mai 1832, durant une période oii le travail était presque entièrement suspendu et où la détresse était si intense et si universelle que le gouvernement fut obligé devenir en aide aux ouvriers sans travail, les médecins de l'hôpital des fiévreux remarquèrent avec étonnement que le nombre des cas de fièvre avait diminué au moins d'un huitième sur la moyenne des cinq années précédentes-. »

Les ouvriers ont le sentiment de cette dégradation de l'espèce. M. Faucher en donne comme preuve la déposition faite en 1833, devant la commission des manufactures en Angleterre, par un mécanicien âgé de cinquante et un ans, et né par conséquent dans le dix-huitième siècle, M. Titus Rowbotham. Cette déposition est trop remarquable pour n'être pas citée tout entière :

(c Lorsque j'arrivai à Manchester, en 1801, les ou*

* Éludes sur r Angleterre, tome I, p. 416, 1" édit. - On certain Tests of a thriving population, by Travers Twis.s, London, 1845, p. 78.

vriers comme moi étaient mieux nourris, mieux vêtus, plus moraux et d'une plus vigoureuse constitution. Les enfants aujourd'hui sont une race plus faible que n'était celle de leurs parents. Ils ne sucent pas un lait aussi nourrissant; leurs mères n'ont ni temps ni instruction à leur donner ; ils ont des penchants plus vicieux et sont plus démoralisés. Quand je commençai à travailler àJa manufacture de coton, les ouvriers n'étaient pas régulièrement dressés à ce travail. On prenait des menuisiers, des charpentiers, et même des charbonniers, pour en faire des fîleurs. Ils recevaient des salaires élevés, bien que ce fussent les pires des travailleurs que l'on enlevait aux antres métiers. Ces hommes, en passant dans l'industrie manufacturière, y amenaient des femmes qui avaient été habituées comme eux à travailler en plein air. Leurs enfants, élevés dans les manufactures, eurent une constitution plus faible, et les enfants de ces enfants sont encore plus faibles maintenant.

« Les impressions de ces premiers temps sont encore vivantes dans mon esprit. J'ai devant les yeux l'image de ceux qui ont vécu comme s'ils n'étaient pas couchés dans le cercueil. Les hommes que je vois aujourd'hui ne leur ressemblent pas. J'ai vu trois générations d*ouvriers. Je connais maintenant des hommes qui sont de mon âge, et même plus jeunes que moi, et qui ont passé leur vie à tourner la Mule-Jenny. Leur intelligence s'est affaiblie, et elle s'est desséchée comme un arbre. Ils sont devenus pareils à des enfants, et ne sont plus tels que je les ai connus autrefois. Je sais plusieurs exem-

208 DK LA RICHESSE

pies d'ouvriers élevés à travailler dans les manufactures, que Ton répulait intelligents dans leur jeunesse, et dont rinlelligence est aujourd'hui éteinte; pourtant ces hommes sont plus jeunes que moi. Les longues heures du travail, ainsi que la chaleur qui règne dans les filatures, produisent la lassitude et l'épuisement. Les ouvriers ne peuvent pas manger, et ils vont boire. Les uns boivent de la bière, et les autres des liqueurs spiritueuses. Voilà le premier pas. Ils finissent par s'adonner à l'ivrognerie et au jeu; leur santé se détruit et leur intelligence s'affaiblit; en outre, ce qu'ils dépensent de cette manière ne sert pas à nourrir ni à vêtir leurs enfants \ »

Ce n'est donc pas seulement au physique que l'ouvrier des manufactures souffre; c'est aussi au moral, et plus encore peut-être au moral qu'au physique. M. Villermé a signalé à plusieurs reprises cette influence corruptrice des grands ateliers; il la fait ressortir en ces termes pour les tisserands de Lille et deRoubaix : « Les tisserands qui demeurent dans les villages et travaillent chez eux ont des mœurs et des habitudes généralement très-bonjîjes ; tandis que les ouvriers des grands ateliers se jettent à l'envi dans des dépenses et des débauches qui altèrent leur santéet ruinent leur avenir. On m'a cité particulièrement, à Roubaix et à Turcoing, comme un exemple de la fâcheuse influence des grands ateliers, les peigneurs de laine, qui se font remarquer aujour-

* Études, etc., tome I, p. 569.

DAiNS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIEINNES. 209

d'hui par leur inconduite, et qui, il y a douze ou quinze ans, alors qu'ils vivaient en famille et travaillaient tous chez eux, faisaient plus d'épargnes que les maîtres fîleurs, dont les salaires élaient cependant le double des leurs'. »

Même dans les fabriques, dont les propriétaires veillent sérieusement à la conservation de la moralité de leurs ouvriers, le mal fait invasion, tant il tient à la nature des choses. M. Faucher nous en donne une preuve des plus concluantes ; elle est tirée du témoignage de manufactuiiers anglais, MM. Ashworth, qui nous sont représentés comme attachant une grande importance à la moralité de leurs ouvriers, et qui, dans les manufactures qu'ils ont fondées à Tu rton, dans la campagne, ne reçoivent pas les ouvriers mal notés. « Malgré la discipline sévère qui règne à ïurlon, dit M. Faucher, en trois ans et demi, sur une seule filature, 01) a compté vingt-quatre naissances illégitimes. M. Ashworth fait remarquer que la séduction est rarement pratiquée dans la filature même, et que les séducteurs, à l'exception d'un seul, appartiennent à des établissements voisins; mais qu'importent le nom et le lieu? Il faut bien que le régime des manufactures amollisse la vertu des femmes, puisqu'elles cèdent avec cette facilité ^ » M. Modeste, qu'on n'accusera pas de chercher à grossir les maux produits par le régime industriel, a caracléiisé, en un mot, la condition morale des grands

* Études, ], \). 109.

- IbiiL, p. 413

ateliers : « Qui a vu une fois le personnel d'une grande manufacture ne ni(''connoîlra, n'oubliera jamais à quel point les mœurs en sont perdues '. »

Dans celte action énervante et corruptrice de la grande industrie, la division du travail a une très-grande part. Tous les économistes en ont signalé les funestes conséquences. M. Buret les a caractérisées avec plus d'énergie que personne : « La division du travail est en soi un bien et un progrès. Toute opinion contraire serait assurément une sottise ou une hérésie. Désolante contradiction! c^* principe si favorable à la production, si fécond en bons résultats, devient dans l'application une cause directe de misère et d'abrutissement pour le travailleur. La division du travail, telle que nous la voyons opérée dans la grande industrie, a pour conséquence immédiate de réduire l'action de l'ouvrier à celle d'une machine, et de déprécier, de matérialiser le travail. Avec l'extrême division des fonctions, le travail devient une corvée de manœuvre; ce n'est plus une occupation; il n'y a plus de métiers, mais seulement un labeur pliysique plus digne d'une bête que d'un homme. Le travailleur ne peut plus se complaire à son œutre; il ne la voit pas naître* sous ses doigts; il fatigue sans cesse et ne crée rien*. » Est-il étonnant que l'homme réduit à l'état de machine perde si aisément le sentiment de sa dignité, et que sa volonté, qui n'a plus l'habitude de s'exercer spontanément dans le travail, se trouve si faible devant

* Du Paupérisme, \) 106.

* De la Misère des classes laborieuses, liv. 111, ch. v.

les tentations multipliées de la vie d'atelier? Il lui faut une com[)ensation à la vie de contrainte et de fatigues €ontinuelles à laquelle il est condamné par l'extrême division du travail -, abaissé par la nature de ses occupations au niveau des êtres privés d'intelligence et de liberté, il cherchera cette compensation dans les satisfactions de la brute.

La division du travail conduit donc les ouvriers à la dégradation; ajoutons que, par la dégradation, elle les conduit à la servitude. Cette remarque a été faite par un des plus grands publicistes de notre temps, a A mesure, dit M. de Tocqueville, que le principe de la division du travail reçoit une application plus complète, l'ouvrier devient plus faible, plus borné, plus dépendant. L'art fait-il des progrès, l'artisan rétrograde. D'un autre côté, à mesure qu'il se découvre manifestement que les produits d'une industrie sont d'autant plus parfaits et d'autant moins chers que la manufacture est plus vaste et le capital plus grand, des hommes très-riches et très- -éclairés se présentent pour exploiter des industries, qui, jusque-là, avaient été livrées à des artisans ignorants ou mal aisés. La grandeur des efforts nécessaires et l'immensité des résultats à obtenir les attire.

ce Ainsi donc, dans le même temps que la science industrielle abaisse sans cesse la classe des ouvriers, elle -élève celle des maîtres. Tandis que T ouvrier ramène de plus en plus son intelligence à l'élude d'un seul détail, le maître promène chaque jour ses regards sur un plus vaste ensemble, et son esprit s'étend en proportion que

.J2 DE LA UICHESSE

celui de l'autre se resserre. Bientôt il ne faudra plus au second que la force physique sans l'intelligence ; le premier a besoin de la science et presque du génie pour réussir. L'un ressemble de plus en plus à l'administrateur d'un vaste empire, et l'autre à une brute.

« Le maître et l'ouvrier n'ont donc rien ici de semblable, et ils diffèrent chaque jour davantage. Ils ne se tiennent que comme les deux anneaux extrêmes d'une longue chaîne. Chacun occupe une place qui est faite pour lui et dont il ne sort point. L'un est dans une dépendance continuelle, étroite et nécessaire de l'autre, et semble né pour obéir comme celui-ci pour commandera »

Quand la dislance est telle; quand d'un côté se trouve l'intelligence avec le capital, de l'autre l'abrutissement et la pauvreté; quand tous ces hommes, réduits à l'état de machine, ne conserveront du feu de l'activité de l'homme que les appétits les plus désordonnés, et les plus dangereuses cupidités; quand ils ne se sentiront plus de force que pour maudire ceux qui recueillent le bénélice de leur abaissement et de leurs souffrances; «juand, d'autre part, les puissants de l'industrie, ne reconnaissant de supériorité entre les hommes que celle de l'intelligence et des richesses, seront portés à ne voir dans les masses qu'ils mettent en mouvement que des êtres de nature inférieure qu'il faut contenir en les exploitant; quand les riches, s'enferinant de plus

* De lu Déinocralie en Amérique, II* pariie, chap. xx.

en plus dans leurs jouissances égoïstes et dans leur grandeur matérielle, vivront à part des travailleurs, comme deux nations dans un même peuple, ne serat-on pas bien près de la situation des sociétés païennes, où l'esclavage se justifiait en même temps par la raison d'État et par les raisons philosophiques?

Comment détourner ces maux dont nous menace l'industrie manufacturière? Encore une fois, les efforts individuels et l'intervention de l'Etat n'y peuvent rien. Interdirez-vous, de par la loi, les progrès de la division du travail? Ce serait une tentative aussi vaine qu'extravagante, car cette division progressive est dans la nature des choses; en elle-même, elle est un bien et un élément de progrès. Ce qui la rend funeste aux ouvriers, c'est principalement la durée excessive du travail divisé. Donnez à l'ouvrier un repos suffisant, et il aura le temps de réparer ses forces et de lutter contre l'abrutissement d'un travail purement mécanique; inspirez en même temps aux classes supérieures l'esprit de charité etde patronage, et l'ouvrier, instruit et fortifié dans ses heures de loisir par la bienveillante assistance des classes aisées et éclairées, surmontera les influences délétères du travail manufacturier. Mais comment réduire la durée du travail? L'intervention de l'État dans cette question rencontrerait plus d'un inconvénient et plus d'une difficulté. Les inconvénients et les difficultés seront tels, que d'ordinaire de semblables lois resteront inexécutées'. Ces lois impliquent de telles restrictions

* Sur rinexécution de la loi qui limite à douze heures le travail des

à la liberté individuelle, qu'elles conduiraient, par une autre voie, à la servitude. Rapprocher les classes, donner aux grands la charité et la modération, aux petits la résignation et le respect, n'est pas non plus l'œuvre des lois. Encore une fois, c'est une révolution sociale qu'il faut ici; non une de ces révolutions qui surexcitent toutes les passions, et donnent carrière aux aspirations les plus désordonnées ; mais une révolution qui rétablisse le calme dans les âmes, qui chasse des mœurs l'amour effréné des jouissances avec l'égoïsmequi en est la conséquence obligée, qui unisse tous les hommes dans un même sentiment de la dignité de la nature humaine et des fins supérieures auxquelles elle tend. De ces révolutions-là l'Eglise catholique en a suscité plus d'une dans le monde moderne, et l'Eglise seule est capable d'accomplir celle qu'appellent aujourd'hui de leurs vœux tous les hommes en qui se rencontre, avec la connaissance des maux du présent, le sentiment des périls de l'avenir.

Une des conséquences les plus fâcheuses de la constitution de l'industrie moderne , pour les individus comme pour la société, est l'emploi des femmes et des enfants dans les manufactures. La plupart des souffrances morales et physiques dont les classes ouvrières sont affligées, ou bien proviennent de cet abus, ou du moins s'en trouvent considérablement aggravées.

Quant aux femmes, il suffit de se rappeler quel est

adultes, voir M. Audiganne, les Populations ouvrières, loine II, p. 294 et suiv., 2" édit.

DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENiNKS. 215

leur rôle naturel dans la famille, pour comprendre combien la société souffre quand le travail manufacturier les tient éloignées du foyer domestique. C'est à elles qu'appartient cette première éducation, qui exerce sur la vie de l'homme une influence décisive. Comment, sans leurs soins de tous les instants et leur constant dévouement, pourrait-on préserver l'enfance de la contagion morale qui l'envahit de tous côtés? Comment pourrait-on lui inculquer ces principes de religion, ces habitudes de sérieuse piété, sans lesquelles l'homme reste toujours à la merci de ses passions? Rien mieux que la douce autorité de la mère, rien mieux que sa puissance naturelle d'affection et de persuasion, ne réussira à faire aimer par l'enfant les austères devoirs que la religion lui impose. Comme épouse, quelle salutaire influence n'exerce-t-elle point sur son mari? Grâce à la distinction et à la délicatesse plus grande de sa nature, elle tempère ce qu'il y a parfois d'égoïsle, et souvent d'énergique jusqu'à la rudesse, dans le caractère de riiomme. Pour le bien-être et l'ordre matériel du ménage, c'est encore d'elle que tout dépend; que peuvent être la propreté de l'habitation, la propreté des vêtements, les soins indispensables à l'alimentation, dans un ménage dont la femme est absente douze à quatorze heures par jour ^? a Dès qu'on pénètre dans la

* Les populations qui se distinguent le plus dans rOccident par la décence et la propreté des vêtements sont celles o\i lus femmes sont initiées à la pratique du tricotage et de la couture. (M. Leplay, les Ouvriers européens f p. 30.)

On aura beau faire, le bas prix des produits fabriqués dan» les manu-

vie et les mœurs des ouvriers rouennais, dit M. Audiganne, une circonstance vient affliger les regards : la famille est en général très-imparfaitement constituée; elle présente rarement cette unité que cimentent les liens d'une affection réciproque et d'une destinée commune. Chacun vit de son côté; l'union ne consiste guère que dans le fait matériel de l'habitation en un même logis; le nœud moral fait défaut. La femme n'a pas le rôle qui devrait lui appartenir. Elle est le plus souvent considérée moins comme une compagne que comme une servante, et traitée avec rudesse. Cet assujettissement tient peut-être à ce que le travail des fabriques, détournant les femmes de leur mission naturelle comme épouses et comme mères, a fait d'elles un simple rouage dans le mécanisme de la production industrielle ^ »

Jetée par l'industrie hors des conditions naturelles de son existence, la femme tombe dans une dégradation d'autant plus profonde qu'elle est appelée, dans les conditions normales de sa vie, à une dignité plus élevée et à une mission plus délicate. On a signalé partout l'abaissement moral et l'influence corruptrice de la plupart des femmes livrées à la grande industrie. Nous ne rapporterons sur ce point qu'un seul témoignage, celui de M. Villermé. Il est décisif, d'abord par le caractère et la science deson auteur, et ensuite parce qu'il résulte f ...

actures, avec le concours des femmes, ne compensera jamais les soms d omestiques dont l'industrie éloigne les femmes.

* Les Populations ouvrières de la France, I, p. 68, 1" édit.

DANS LES SOCIÉTÉS eiIHÉTlENNES. 217

d'observations faites dans les différents centres industriels de la France. « Vous mêlez les sexes dans vos ateliers, dit M. Villermé aux chefs de la grande industrie, lorsque d'ordinaire vous pourriez si aisément les séparer. Ignorez-vous donc les discours licencieux que ce mélange provoque, les leçons de mauvaises mœurs qui en résultent, même avant l'âge où les sens ont parlé, et les passions entraînantes que vous favorisez dès que leur voix se fait entendre? Et là où vous séparez les sexes, croyezvous avoir tout fait? dans les ateliers où se trouvent les jeunes filles imposez-vous la décence? Le cynisme du langage, la jalousie qu'inspire l'innocence à celles qui l'ont déjà perdue, ne sont-ils pas autant de causes de corruption que vous voyez et que vous n'empêchez pas? Chez les enfants mêmes le mélange des sexes n'amènet-il pas une licence de rapports, et jusque dans les actes les plus vulgaires de la vie, un mépris de la décence, qui doivent plus tard porter leurs fruits?

« Et si la jeune fille résiste au spectacle de la dépravation, à la corruption de l'exemple, si elle demeure dans la ligne du devoir, croyez-vous qu'elle trouve toujours la même force contre la misère? N'y a-t-il pas une foule de circonstances qui menacent de la laisser sans ouvrage? et alors, en proie à tous les besoins, jetée dans les ateliers, loin de sa mère, sans guide, sans religion, tentée par le luxe, prix du déshonneur, que déploient ses compagnes, comment ne succomberait-elle pas aux séductions qui la pressent? Eh bien! ces chutes dangereuses, presque inévitables, il y a des industries manu-

âi8 DE LA RICHESSE

facturières qui les préparent et semblent organisées pour y conduire, sans que les chefs d'établissements y aient peut-être jamais pensé; ou bien, s'ils y pensent, ils trouvent plus commode de ne rien faire pour les prévenir. Ce sont les industries sujettes à des chômages un peu prolongés.

« Tous les faits que je viens de rapporter avec une réserve dont peuvent être juges ceux qui les ont vus appelleraient plus d'une réflexion, mais j'ai hâte de finir. J'ajouterai néanmoins que le relâchement des mœurs dans les pays de manufactures fournit, dans une proportion notable, au recrutement de la classe abjecte qui se livre à la prostitution dans Paris ^ »

Ajoutons à cette effrayante peinture un seul trait de détail; ce trait se retrouve, comme l'atteste M. Villermé qui nous le fournit, dans les différentes contrées où l'industrie manufacturière emploie des femmes en grand nombre. « A Sedan, pour un assez grand nombre de jeunes ouvrières, la dépravation commence, m*a-t-on dit, dès l'âge de quinze ans; et là, comme dans beaucoup d'autres villes de manufactures, elles cèdent bien moins encore à la séduction qu'aux détestables conseils des femmes avec lesquelles elles travaillent. Pressées, poursuivies sans cesse par leurs discours, leurs railleries, leurs exemples, elles succombent; et telle est, assure-t-on, la force de ces attaques renouvelées chaque jour, qu'il n'est point rare que, pour les faire cesser,

* Les Population^ ouvrières de la France, i. Il, p. 51 .

la victime s'empresse d'avouer dès le lendemain sa chute de la veille \ »

Que peuvent devenir les enfants jetés au milieu d'une pareille corruption? Le nombre de ces enfants est considérable, malgré les lois qui tendent à le restreindre.

* Les Populations ouvrières de la France, t. ï, p. 259. — On mesurera toute rétendue du dommage que cause à la société cette dépravation des ouvrières dans les manufactures par les chiffres suivants, qui donnent une idée de leur nombre. D'abord pour l'Angleterre, d'après le rapport fait par les inspecteurs des manufactures en 1855, on employait dans les manufactures de coton, sur un total de 182,092 ouvriers des deux sexes, 04,217 femmes et jeunes filles ; sur ce nombre il y enavaitplusde 40,000 au-dessous de 18 ans. Dans les manufactures de soie il j avait, sur un total de 30,082 ouvriers, 20,494 fem., desquelles plus de 12,000 avaient moins de 18 ans. — Dans les manufactures de lin, sur 33,283 ouvriers, il y avait 2,888 femmes, dont la moitié au-dessous de dix-huit ans. — Voir Porter, Progress ofthe nation, p. 195, 223 et 235. M. Porter établit comme suit, d'après les investigations faites en 1835 et en 1839, la proportion des deux sexes pour les différents genres d'industrie :

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