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les porte à livrer leur propre sang aux ravages de la vie manufaclurière'. Cène serait donc pas assez de faire appel à l'autorité ; en ces matières, où Ton touche de si près à ce qu'il y a de plus délicat dans la liberté individuelle, elle n'exerce jamais qu'une action incertaine et limitée. 11 faut, comme Ta dit un habile publiciste que nous avons plusieurs fois cité sur cette question, faire appel à toutes les forces de la société ; il faut à la fois le concours du gouvernement, des chefs d'industrie et des travailleurs^
Les restrictions apportées sur ce point à la liberté individuelle et à l'autorité du père se justifient par des raisons supérieures d'ordre moral et de conservation sociale. C'est une loi générale de la vie sociale que, toutes les fois que le sens moral diminue, il faut que la loi étende son empire pour arrêter les abus sous lesquels la société succomberait. Quand les maîtres et les ouvriers ont perdu à ce point la notion de ce qui est dû à la faiblesse et à la dignité de l'enfant et de la femme, il faut bien que le législateur se charge de le leur rappeler, et qu'il prenne en main une tutelle dont le père de famille oublie les devoirs. Il ne s'agit pas ici de savoir si l'on produira plus ou moins, mais de savoir si les hommes, pour qui l'on produit la richesse, seront livrés dès leurs premières années à la vie de la brute, et si on laissera s'éteindre en eux, avant
' Voir, sur ce point, le témoignage très-explicite de M. Villermé, t. Il,
p. 303. Voir, dans le même sens, M. Thornton, Ovei' population, p. 52.
* M. Ducpéliaux, de la Condition des jeunes ouvriers, tome II, p. 261.
même qu'elle ait pu complètement s'épanouir, cette force morale sans laquelle aucun succès n'est possible, même dans l'ordre matériel.
Les gouvernements modernes, après bien des hésitations, ont ainsi compris leur devoir. L'Angleterre a mis des limites au travail des enfants, et plus tard au travail des femmes. Certains travaux, ceux des mines, sont absolument interdits aux femmes et aux jeunes garçons au-dessous de dix ans ; le maximum du travail se trouve fixé à dix heures par jour, pour les adolescents et pour les femmes, dans les industries où ils peuvent être admis; le travail est interdit aux enfants au-dessous de neuf ans. Des mesures semblables ont été prises dans les principaux Étals de l'Allemagne. En France, la loi du ^22 mars 1841, complétée par la loi du 22 février 1851, sur l'apprentissage, a admis pour les enfants, et étendu en plusieurs points, les principes des lois anglaises. Tout travail de nuit est interdit aux enfants au-dessous de treize ans; les dimanches et les jours de fêtes légales doivent toujours être respectés ; tout enfant admis dans une manufacture est astreint à suivre une école jusqu'à l'âge de douze ans.
Quelle a été, en pralicjue, l'influence de ces lois pour la France? M. Audiganne nous le dira. «En somme, il faut dire, pour être vrai, que si, en prenant les choses au point où elles en sont arrivées par rapport :i l'exécution générale de la loi de 1841, on trouve quelques (races de son heureuse influence, ces traces ne sont que partielles et peu profondes. 11 reste à com-
hier diverses lacunes; le bien a besoin d'être généralisé; rapplicalion de la règle a besoin de devenir uniforme. La moyenne annuelle de l'exécution, calculée pour plusieurs années, ne s'élève point ; elle a même pendant quelque temps semblé fléchir. Il suffit de songer aux nécessités de la concurrence pour reconnaître que le mal doit engendrer le mal. Dès que l'exécution n'est pas générale, la loi est condamnée à tomber en
désuélude Dans leur sens général, les observations
qui précèdent s'appliquent aux autres lois protectrices du travail, notamment à la loi sur l'apprentissage \ » M. Modeste reconnaît également que la loi de 1841 n'a reçu qu'une demi -exécution-. Dans les lieux où la loi a eu des effets sérieux, ils ont été dus principalement au concours des manufacturiers; sans eux et malgré eux, rien n'est possible^ Un des meilleurs effets de la loi est d'éveiller la sollicitude des chefs de fabrique en qui la cupidité n'a point éteint toute disposition favorable envers la classe ouvrière. Mais elle n'a et n'aura probablement jamais grande action sur ceux dont un sordide intérêt est le seul guide. La loi peut encore avoir pour effet, à défaut d'autre influence, de rappeler les ouvriers au sentiment de ce qu'ils doivent à leur famille. C'est donc en réveillant le sens moral trop
* Les Populations ouvrières, tome II, p. 293, 2* édit.
- Du Paupérisme, [). 157. — Sur les diflicultés que 1 exécution de la loi a rencontrées en Angleterre, voir les Ëtudcs sur r Angleterre, de M. Léon Faucher, tome 11, p. 99ctsiiiv. 1" édit.
5 Voir les Annales de la Cliarité, année 1859, p. 159 et suiv.
souvent assoupi qu'elle opère, bien plus que par la contrainte qu'elle impose.
La seule force qui puisse agir ici avec une pleine eflicacilé, sans compromettre les principes de la liberté individuelle si profondément enracinés dans nos mœurs, c'est encore la force morale. 11 faut que maîtres et ouvriers, par l'impulsion de l'esprit chrétien de modéralion et de sacrifice, sachent se mettre au-dessus des ignobles calculs d'une avidité sans bornes et des grossières sollicitations des appétits matériels. Là où les mobiles supérieurs de la vie exercent sur les classes manufacturières une action sérieuse, on a vu le mal notablement atténué. En plus d'un endroit, les jeunes filles livrées aux travaux de l'industrie ont trouvé, dans la vigilance charitable des maîtres, un préservatif contre les dangers de leur situation. M. Michel Chevalier nous a fait connaître, il y a déjà longtemps, dans ses Lettres sur l' Amériiiue du Nord^ les particularités de la vie des ouvrières de Lowell . M. Leplay , dans les Ouvriers européens, rapporte un exemple de mesures analogues prises en France dans l'industrie métallurgique^ Nous en trouvons un autre exemple, très-digne d'attention, dans les observations consignées par MM. de Saint-Léger et Delbet dans les Ouvriers des deux mondes*. Ces observations portent sur un vaste atelier de filature et de tissage, situé sur l'Oria, près de Saint-Sébastien. « L'établissementétant un peu éloigné des centres d'habitations,
* Monographie XXXII, note B.
* Monographie IX, noie D.
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les jeunes filles qui composent en majorité son personnel couchent dans un dortoir commun. Levées le matin à cinq heures, elles se mettent au travail après l'accomplissement des devoirs religieux. Dans le courant de la journée, elles ont, aux heures des repas, trois récréations d'une durée totale de deux heures. Pendant ces récréations, prises dans des enceintes réservées, les jeunes filles se livrent entre elles aux chants et aux danses du pays, qui sont leurs principales dislraclions. Le soir, on monte au dortoir à huit heures et demie; à neuf heures et demie, toutes les lumières sonl éteintes et le silence est ordonné. Le règlement, comme on le voit par ces indications, est à peu près celui d'un pensionnat. Les jeunes filles sont dociles en général et se soumettent assez volontiers à la règle; des femmes, à qui leur âge et leur caractère donnent une certaine autorité, sont d'ailleurs chargées de veiller à son exécution. Du reste, les jeunes ouvrières ne sont point privées de rapports avec leur famille. Le samedi, on cesse le travail à trois heures, et, après le nettoyage des machines et des ateliers, vers quatre heures, elles peuvent se retirer près de leurs parents, chez lesquels elles passent ainsi la journée du dimanche tout entière.
a Cette organisation -des ateliers de filles est analogue à celle qui a été adoptée dans l'Union américaine, et dans quelques districts français où l'esprit religieux s'est conservé, en Auvergne, par exemple. En Espagne, comme en France et en Amérique, les résultats en sont excellents; partout ces mesures assurent la conservation
DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIEiNiNES. 251
des bonnes mœurs, dans Je mênne milieu oij règne trop souvent une profonde dégradation morale. Il serait donc bien désirable qu'elles fussent appliquées en France sur une plus grande échelle; mais on doit faire remarquer que, pour réussir dans de telles entreprises, il paraît essentiel de pouvoir s'appuyer sur le sentiment religieux. » Nous avons rapporté au long cet exemple, parce qu'il montre, par la meilleure des preuves, par le fait, ce qu'on pourrait attendre d'une entente entre les maîtres elles ouvriers sous l'influence du sentiment chrétien. Nous reconnaissons volontiers que de pareilles institutions ne seraient point possibles partout; mais, sans prétendre atteindre toujours à cet idéal du patronage, n'y a-t-il pas à prendre bien des mesures qui auraient leur sérieuse utilité, et qui, si elles ne peuvent couper court au mal, en diminueraient considérablement les ravages? Los hommes les plus compétents affirment que, dans la plupart des cas, la séparation des sexes dans les ateliers n'est pas chose impraticable\ Des mesures relatives à la sortie des ateliers ont aussi leur importance et ne doivent pas être négligées. Dans plusieurs manufactures, la charité des maîtres y a pourvu. La charité n'a pas non pluslaissé sans remède cette absence de la mère de famille, absorbée par le travail de la manufacture, absence si souvent fatale aux enfants, au moral comme au physique. Les crèches, les salles d'asile, remplacent bien imparfaitement la famille; mais
* Voir M. Yillermc, tome II, p. 51. — M. Ducpétiaux, tome II, p. 58.
là où, par la force des choses et aussi par la faute des
hommes, les soins de la famille manquent, ces sortes
d'institutions, qui, en elles-mêmes, seraient un mal,
parce qu'elles constituent un affaiblissement des liens
de la famille, deviennent un bien, et souvent même une
nécessité.
C'est surtout à l'égard des enfants des manufactures que le patronage est indispensable. Les industries domestiques et les pelits ateliers ont aussi leurs sources de misère, et réclament aussi pour les apprentis la pro- ^ tection du législateur et l'intervention active du patronage. La loi du 22 février 1851, sur l'apprentissage, les comprend dans ses dispositions, et les œuvres privées de patronage les embrassent aussi dans leur action charitable. Mais combien plus les grandes industries ne réclament-elles pas ce patronage, et celte protection du législateur, à raison des périls plus grands dont elles entourent la jeunesse! La loi, en imposant la fréquentation des écoles jusqu'à un certain âge, a tenté de suppléer aux soins qui sont trop souvent négligés par les maîtres et même par les parents des jeunes ouvriers. Mais la loi, en pareille matière, ne peut pas grand'chose. Tout dépend du sentiment du devoir chez les parents et de la charité chez les maîtres. La passion des jouissances matérielles, jointe à la passion de l'indépendance, conduit facilement le père à l'oubli de ce qu'il doit à son enfant; elle mène ^ la dissolution delà famille par l'égoïsme. Ce n'est pas trop de toute l'énergie du principe du renoncement chrétien pour restaurer l'esprit de
DANS LES SOCIÉTÉS GIIRÉTlKNiNES. 233
famille quand, par malheur, il s'est affaibli dans les classes ouvrières. Sans cet esprit, le patronage des classes supérieures sur les enfants des classes ouvrières restera la plupart du temps impuissant. La charité catholique a beaucoup fait pour étendre ce patronage. Il faut mettre au rang des institutions les plus utiles, les écoles du dimanche et du soir; les œuvres qui ont pour but de pourvoir aux récréations en même temps qu'à l'instruction des jeunes ouvriers durant les jours de fête; les sociétés de bon conseil et de persévérance; surtout l'œuvre des apprentis qui s'occupe de placer les jeunes ouvriers, de leur chercher des maîtres honnêtes et intelligents, qui les surveille et les guide dans la carrière où ils sont entrés, qui, par les réunions du soir et du dimanche, pourvoit à leur instruction et leur assure des délassements sans péril pour les mœurs. On ne peut mesurer l'étendue du bien que ferait une pareille œuvre si elle se généralisait; mais l'efficacité de son action reste toujours subordonnée à deux conditions, dont on ne saurait trop rappeler la nécessité : le bon vouloir des parents et le bon vouloir des maîtres. En vain vous vous efforcerez de moraliser les jeunes ouvriers; s'ils ne trouvent dans la famille et dans l'atelier que des exemples de grossièreté, d'égoïsme et de corruption, toutes vos peines resteront stériles. Or, ces deux conditions, nous l'avons déjà dit et nous ne cesserons de le répéter, la société ne les retrouvera que lorsque la pratique du renoncement chrétien aura remplacé l'amour du gain et la passion des jouissances.
254 DK LA niCIlKSSE
L'agriculture est supérieure à l'industrie, non-seulement par le nombre de bras qu'elle emploie et par l'importance réelle de ses produits, mais encore par la nature de ses travaux et l'influence qu'ils exercent sur le sort des travailleurs. Il y a dans les occupations de l'agriculture quelque chose de salubre et de fortifiant, qui profite également à la santé de l'âme et à la santé du corps. Le cultivateur, toujours en présence des grands spectacles de la nature, toujours aux prises avec ces forces supérieures du monde physique qui font sentir à l'homme sa faiblesse, s'élève plus facilement à Dieu. Tandis que l'ouvrier de l'industrie voit toujours la matière se plier avec docilité au commandement du génie humain , l'agriculteur voit les influences de l'atmosphère dominer tous ses efforts et déjouer toutes ses combinaisons; à chaque moment, il sent Dieu présent^ aussi bien par l'assistance directe qu'il reçoit de la nature que par les résistances invincibles qu'elle lui oppose. A cette école il prend deux sentiments, qui sont la source de toute force morale : le sentiment de l'humilité et de la défiance de ses propres forces, et le sentiment de la confiance en la bonté de Dieu et en sa constan'e assistance. Tandis que l'ouvrier de l'industrie use ses forces dans l'atmosphère tumultueuse et malsaine des manufactures, l'ouvrier de l'agriculture exerce son labeur dans la paix do la vie rurale et sous les influences vivifiantes de l'air libre et pur des champs. Grâce au calme extérieur de sa vie et à l'absence des tentations qui assiègent l'ouvrier de la ville, l'ouvrier agricole se
trouve dans les meilleures conditions de perfectionnement moral. La solitude, à laquelle ses travaux l'obligent fréquemment, le convie à la méditation; en le rappelant souvent à lui-même elle le met dans les meilleures conditions pour accroître son énergie morale et discipliner sa volonté. Tout dans sa vie le conduit natu-' rellement à ce que la sagesse de nos pères considérait comme l'idéal de la vie humaine : Mens sana in corpore .sano. Ajoutons, avec M. de Villeneuve, que «l'agriculture n'offre point le danger de multiplier sans mesure, sans limite et sans transition, le nombre des ouvriers qu'elle occupe; il est dans sa nature de ne s'améliorer que progressivement, et de proportionner la demande des travailleurs aux accroissements graduels qu'elle reçoit, sans qu'on puisse craindre une brusque interruption des travaux. La terre est un vaste atelier d'industrie qui ne saurait jamaisse fermer .comme ceux des autres manufactures, et il est exact de dire que les classes manufacturières souffrent bien davantage encore des rares malheurs de l'agriculture que les classes agricoles elles-mêmes. » C'est grâce à cette supériorité morale et matérielle que l'ouvrier des campagnes, avec des salaires souvent moindres que ceux de l'ouvrier des villes, jouit en réalité de beaucoup plus de bien-être. Les consommations, vraiment profitables au bien-être de l'homme, l'emporlentchez lui sur ces consommations de luxe, dans lesquelles l'ouvrier des villes compromet également sa moralité et sa santé. Sur ce point, les témoignages abondent; nous n'en rapporterons qu'un seul ; il est
extrait d'une des monographies contenues dans les budgets économiques des classes ouvrières en Belgique. c< Toutes choses égales d'ailleurs, y est-il dit, Talimentation des ouvriers de la campagne est meilleure, plus saine et plus abondante que celle des ouvriers delà ville. L'ouvrier des campagnes, quoique ses salairessoientplus modiques, peut sepermettre l'usage de la viandeplusieurs fois, ou tout au moins une ou deux fois par semaine, parce qu'il a moins de besoins factices que celui des villes, parce qu'il est plus sobre, plus rangé, parce quel'ivrognerie et la débauche lui sont à peu près inconnues ^ o
Malgré cette supériorité naturelle, l'agriculture a aussi ses misères. Les procédés manufacturiers introduits dans la culture, l'agriculture manufacturière, comme dit M. Léon Faucher, coïncidant avec l'extension démesurée des cultures, engendre pour le travailleur agricole d'innombrables misères. D'un autre côté, le morcellement excessif des cultures et le défaut d'équilibre entre la grande, la moyenne et la petite propriété, sont aussi la cause de bien des souffrances pour les campagnes.
L'Angleterre nous offre, dans les temps modernes, l'exemple le plus frappant des fâcheux effets d'une concentration excessive des propriétés et des cultures, quant à la condition des populations agricoles. Nous avons fait, au deuxième chapitre de ce livre, le tableau de l'abaissement moral et matériel des ouvriers de la
* Budget d'une famille d'ouvriers de la commune de Gaesbcck (arrondissement de Bruxelles), présenté par M. le comte Arrivabene, p. 25.
campagne en Angleterre. Les témoignages les plus autorisés, parmi les publicistes anglais, nous les ont montrés plus dégradés encore, s'il est possible, que les ouvriers des villes. Des habitations infectes, où se développent tous les vices et toutes les maladies ; des vêtements hideux de saleté et de vétusté; une ignorance honteuse; des mœurs grossières et souvent brutales; une dégoûtante ivrognerie; la prostitution, moins répandue sans doute qne dans les villes, mais prenant néanmoins des proportions alarmantes; les crimes plus nombreux dans les populations agricoles que dans les populations urbaines; tels sont les traits sous lesquels on s'accorde à nous représenter la condition des campagnes en Angleterre.
Les populations rurales de l'Angleterre ont connu une autre situation. Au moyen nge^ dans les temps catholiques, ces populations étaient parmi les plus prospères de l'Europe. Elles comptaient un grand nombre de petits propriétaires qui faisaient la force la plus sûre du pays, et qui rendaient sa situation sociale supérieure à celle de la plupart des autres contrées^ Des causes de diverse nature, mais surtout une répartition de plus en plus inégale de la richesse, fruit de la perversion des mœurs et des influences corruptrices qui préparèrent en Angleterre le triomphe du protestantisme, commencèrent , dès la seconde moitié du seizième siècle, le mouvement de concentration delà propriété.
* Voir sur ce point Topinion motivée de M. Pashlcy, Pauperism and poor Law», \k t08.
Ce mouvement est arrivé aujourd'hui à son dernier terme. En Angleterre comme à Rome, les grands propriétaires trouvèrent avantageux d'éclaircir leurs domaines (P) char), en détruisant les habitations des campagnards, et en cliangeant les cultures en pâturages. Tant les mêmes dispositions morales amènent inévitablement, dans la vie sociale, les niémes situations. C'est à partir de ce moment que la misère apparaît dans les campagnes de l'Angleterre. Jusqu'au milieu du siècle passé, le mouvement de concentration des propriétés et d'extension des cultures s'était contenu dans de certaines limites. La propriété moyenne tenait encore à cette époque une place importante en Angleterre, et son influence fut une des principales causes de l'étonnante puissance que l'Angleterre a conquise dans le monde politique vers la fin du siècle dernier. La propriété moyenne, bien qu'amoindrie, n'a pas complètement disparu en Angleterre ; elle y tient encore aujourd'hui une place notable, et c'est, en grande partie, grâce à ce qui lui reste de vie et d'influence, que l'Angleterre a échap[)é aux dangers auxquels l'expose son organisation mercantile. C'est l'esprit de calme de la gentry, c'est le penchant de cette classe, éminemment morale et conservatrice, pour le repos dans une situation modeste mais assurée, qui oppose un certain contre-poids à la fiévreuse a<(itation des classes industrielles ^
* D'après M. de Lavcrgne, on compte juijonrd'hui en Anglelcrrc 250,000 propriétaires fonciers. Sur ce nombre, il en est 2,000 qui ont à eux seuls un tiers des terres et du revenu total, et dans ces 2,000, il en
Mais ces existences moyennes dans la propriété foncière sont toujours moins nombreuses en Angleterre que sur le continent. Les existences inférieures y sont relativement plus rares encore. Ce qui prédomine, c'est la grande propriété et la grande culture. Or, dans la grande culture, les procédés et les habitudes de l'industrie manufacturière ont prévalu, autant du moins que le comporte la nature des choses. Il en est résulté, pour les classes agricoles, des souffrances et des misères analogues à celles qui accablent les classes industrielles. M. Faucher fait ressortir ce côté social de la constitution de l'agriculture anglaise. Il en résume ainsi les traits principaux :
« L'Angleterre est une vaste manufacture s'appliquant tantôt au sol et tantôt aux produits du sol, mais suivant le même principe à travers ces diverses applications. Dans les Étals du continent européen, l'industrie agricole et l'industrie manufacturière procèdent généralement de deux principes opposés : l'une concentre les capitaux, les hommes, la puissance mécanique; l'autre divise les capitaux, isole les familles et préfère la main-d'œuvre aux machines. Les races d'hommes y diffèrent autant que les industries; au physique comme au moral, rien ne se ressemble moins qu'un paysan et un ouvrier des filatures. En Angleterre,
«îst 50 qui ont des fortunes de princes. Les autres membres de la pairie possèdent des fortunes territoriales qu'on peut évaluera S/50,000 francs de rente. Les propriétaires du second ordre possèdent les deux tiers du sol; leur lot moyen tombe à 80 hectares environ, et leur revenu foncier à 4,000 fr. [Économie rurale de V Angleterre, p. 106.)
i>40 DE LA RICHESSE
ces différences tendent de plus en plus à s'effacer. Les habitants des campagnes n'ont plus de costume qui les dislingue; on voit les laboureurs, velus de la défroque des populations urbaines, mener la charrue en habit noir. Leur existence a cessé d'être sédentaire; loin de s'attacher à la terre qui les nourrit, ils contractent les habitudes errantes des ouvriers de fabrique, émigranl comme eux de comtés en comtés, en quête de travail '. Ils ne connaissent plus ce sentiment qui localise les souvenirs, qui concentre les affections autour d'un clocher ; nulle part les occupations ne sont moins héréditaires, et l'esprit de tradition, en se fixant dans les régions supérieures, semble avoir abandonné les classes inférieures de la société.
a Même dans les contrées de l'Europe où la terre est partagée en grands domaines et possédée par un petit nombre de propriétaires fonciers, on trouve peu de journaliers travaillant pour un salaire et sans autres moyens d'existence que ce salaire. Ce sont des fermiers à prix d'argent, ou des métayers qui cultivent, participant les uns èl les autres, dans quelque mesure, aux fruits du sol. Le travail se fait en famille ; la petite ou la moyenne culture coïncide ainsi avec la grande propriété. En Angleterre, la grande propriété a fini par entraîner la grande culture. Les fermes sont de vastes exploitations, vivifiées par des capitaux considérables, qui associent au travail de l'homme celui des machines
* Parmi les habitants de cl aque comté la proportion des étrangers aux indigènes est en moyenne de 1 sur 6, et quelquefois de 1 sur 4.
ainsi que des animaux. Le fermier a de nombreux domestiques, et, dans Foccasion, il emploie des légions d'ouvriers. En un mot, tandis que, dans l'agriculture du reste de l'Europe, le travail salarié est l'exception et le travail indépendant la règle, en Angleterre le travail salarié est la règle, et le travail indépendant l'exception.
c( Le caractère essentiel des deux industries est donc le même en Angleterre. La ferme et la manufacture emploient également un grand nombre d'ouvriers qui n'ont pas d'autres ressources que le salaire de la journée, et les campagnes ont, comme les villes, leurs prolétaires à nourrir. Dans les mauvais jours, ces masses flottantes doivent nécessairement tomber à la charge de la société. L'agriculture a passé dans la Grande-Bretagne à l'état manufacturier; il ne faut donc pas s'étonner quand on voit les populations agricoles subir les conséquences de cette transformation, qui sont l'élévation mais aussi l'instabilité des salaires, l'agglomération des habitant suremploi des femmes et des enfants, le travail par bandes substitué au travail individuel, le servage et la démoralisation des travailleurs'. »
Dans l'agriculture ainsi organisée, le travail des femmes et des enfants a des effets semblables à ceux qu'il produit dans l'industrie manufacturière; il dissout la famille, et laisse croupir les enfants dans la plus déplorable ignorance. Dès l'âge de six ans, on voit les
Études sur V Angleterre, tome II, p. 56 et suiv.