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enfants employés du malin au soir, loin de leurs parents, aux soins de la grande culture. L'instruction pour ces enfants est chose impossible; on a beau multiplier les écoles, ils ne peuvent pas en profiter. L'apprentissage auquel les familles, inscrites sur la liste des pauvres, peuvent être forcées de livrer leurs enfants réduit ces malheureuses créatures à une condition qui ne diffère guère de celle des esclaves noirs de l'Amérique, a L'apprentissage, dit M. Faucher, est une véritable traite, la traite des enfants pauvres*. »
Mais ce qu'il y a de plus révoltant dans les pratiques de la grande culture en Angleterre, c'est le système du travail par bandes (ganrj-sijstem). Nous l'avons signalé, au deuxième chapitre de ce livre, comme une des plus grandes sources de misère des classes agricoles dans la Grande-Bretagne. Voici en quels termes M. Léon Faucher le décrit :
c( Il y a des comtés, entre autres le comté modèle de Lincoln, où les travaux agricoles se donnent à l'entreprise et sont exécutés par des troupes d'ouvriers enrégimentés dans chaque district sous la bannière d'un entrepreneur, ainsi que cela se pratique dans les travaux publics, pour les terrassements et pour la maçonnerie. Un propriétaire veut-il faire sarcler un champ de pommes de terre, défoncer une prairie ou relever des fossés, il s'adresse à un entrepreneur ((iai«j-master)^ avec lequel il traite de l'ouvrage à forfait. Dès que
* Études sur r Angleterre, t. II, p. 61,
•celui-ci s'en est chargé, il réunit tous les ouvriers qu'il peut trouver, hommes, femmes et enfants, et les envoie sur le terrain avec un contre-maître qui les surveille et qui dirige l'opération. Quand la distance à parcourir est trop considérable, on les transporte sur des charrettes, et on les fait coucher pêle-mêle dans des granges, pour ne les ramener chez eux qu'au terme du travail. Des jeunes filles demeurent ainsi pendant une semaine loin de leur famille; et, comme en choisissant les travailleurs on a égard à leur vigueur bien plus qu'à leur moralité, elles se trouvent exposées à la contagion des plus mauvais discours ainsi que des plus mauvais exemples. Il n'y a donc pas à s'étonner quand on lit dans la déposition d'un contre-maître : c< Sur 100 de ces jeunes filles, 70 sont des prostituées ^ »
Ce que M. Léon Faucher constatait il y a une vingtaine d'années, on l'a également constaté de nos jours. Une correspondance anglaise de r[/nfi;er5, que nous avons citée plus haut, s'exprimait sur ce sujet comme suit, à la fin de l'année 1859 : a Ces troupes de moissonneurs couchent pêle-mêle sur la paille des greniers et des granges. Ages, sexes, parentés, sont confondus dans les ténèbres. 11 s'ensuit d'indescriptibles mœurs où la promiscuité ajoute un trait déplus à l'horreur du vice, et l'inceste un autre à la promiscuité. A voir cette dégradation, me disait un jour un gentleman anglais, on ne peut se faire à l'idée d'un rapprochement, même
' Études sur VAtigleterre, tome II, p. 62.
dans l'autre monde, avec les malheureux êtres qui» peuplent nos campagnes. Il faut croire qu'il y aura des places réservées pour les gens de notre ville. La moisson faite, fermiers et moissonneurs, ou, pour mieux dire, patrons et ouvriers, se séparent, étrangers les uns aux autres, souvent ennemis, et nourrissant ces calmes rancunes qui n'attendent qu'une occasion pour éclater, ce qui est arrivé en plus d'un lieu pendant les dernières moissons. »
Telles sont, sur la condition du peuple des campagnes, les conséquences de la concentration excessive de la culture et de son organisation par les procédés manufacturiers \ Mais si l'extension démesurée des exploitations engendre la misère, l'extrême opposé, la petite culture poussée à outrance, peut aussi rendre la vie difficile pour les populations rurales, et les mettre hors des conditions normales de leur développement. Sur le continent, en France notamment, c'est de là que
* On a si bien reconnu en Angleterre les tâcheux effets de l'excessive concentration des cultures et de la destruction de la classe des petits cultivateurs, que plusieurs grands propriétaires de ce pays, animés de sentiments bienfaisants à Tégard des classes ouvrières, tentent d'y revenir par le système des allotments et àes land societies. Vallotment System consiste à construire pour les paysans des chaumières, auxquelles on attache une parcelle cultivable d'une certaine étendue. A l'aide des bénéfices de cette petite culture, le paysan acquitte facilement le loyer de son habitation, qu'il est souvent dans Timpoiisibilité de payer quand cette habilr.tion n'est pas accompagnée d'un terrain à cultiver. Les land societies ont pour objet de donner aux ouvriers le moyen d'acheter de leurs économies des terrains sur lesquels ils puissent construire des habitations. Les la7id societies s'adressent plus souvent aux ouvriers des villes qu'aux ouvriers drs campagnes.
viennent en grande partie les maux dont souffrent les classes agricoles. La misère des paysans en France est, grâce à Dieu, bien loin de la misère des ouvriers de l'agricultureen Angleterre. D'abord, quant aux mœurs, il y a entre les paysans de France et ceux d'Angleterre toute la distance d'une population catholique, que le zèle du clergé et la charité des classes supérieures maintiennent toujours à une certaine élévation morale, à unti population protestante, livrée sans défense, par l'indifférence de son clergé et des classes élevées, à des tentations que les conditions nouvelles du travail multiplient sans cesse autour d'elle. Les populations rurales des deux pays sont encore dans une situation très-différente quant aux rapports sociaux. En Angleterre, le fermier est d'ordinaire un gentleman qui n'a rien de commun avec la foule des misérables qu'il emploie à la culture. Quand des rapports suivis s'établissent entre les deux classes, ce ne sont que des rapports de maître à domestique, et souvent encore ce n'est que par intermédiaires. En France, sauf un petit nombre de familles supérieures par leur fortune et leur éducation, toutes les existences se rapprochent et souvent se confondent dans la vie rurale. Le fermier et le petit cultivateur, souvent même le journalier, vivent dans une véritable communauté d'idées, de langage, d'affections et de plaisirs. Les derniers rangs y sont donc moins abaissés qu'en Angleterre; ils échappent d'ailleurs à la souffrance morale que cause aux pauvres le contraste de leur dénûment avec le luxe des riches. H leur manque
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néanmoins à tous une certaine direction et un certain élan, que pourrait leur donner la présence plus fréquente des propriétaires dans les campagnes, et leur coopération directe aux affaires agricoles.
Nous avons dit, au deuxième livre de cet écrite comment le morcellement du sol en parcelles de plus en plus restreintes, et la réduction croissante des cultures, diminuent la puissance productive du travail agricole. Cette diminution de puissance dans le travail du campagnard se traduit nécessairement pour lui en une diminution de ressources, ou bien en une aggravation de la peine nécessaire pour conserver les mêmes ressources. Par l'action de ces causes, on voit se multiplier parmi nos campagnes la classe de ces propriétaires indigents, dont l'existence se consume dans une lutte continuelle contre la misère, et souvent aboutit, sous le poids de l'usure et des emprunts bypothécaires, à une ruine complète. Par l'effet des lois qui favorisent la division indéfinie du sol, une grande partie des populations agricoles se trouve réduite à cette alternative*: ou de subir une difficulté de vivre de plus en plus grande, à mesure qu'à chaque génération le morcellement du sol est poussé plus avant, ou bien de limiter le nombre des enfants pour assurer leur avenir en arrêtant le progrès de la division du sol. Dans le premier cas, c'est la misère matérielle croissant de génération en génération ; dans le second cas, c'est la
* Chap. XV.
misère morale, pire encore, dans ses conséquences, que la misère matérielle, et qui finit toujours, d'une façon ou d'une autre, par aboutir à celle-ci.
Nous avons dit également, en traitant de la puissance productive de l'industrie agricole, combien l'instabilité de la propriété, et sa division obligée par la loi sur les successions, poussaient à l'absentéisme des propriétaires, et rendaient de plus en plus rare le patronage des propriétaires sur les cultivateurs. Nous avons fait alors ressortir la nécessité d'une certaine hiérarchie des cultures pour assurer au travail agricole sa pleine puissance. Cette hiérarchie des propriétés et des cultures n'est pas moins nécessaire au point de vue du bienêtre des classes agricoles. L'équilibre entre la grande, la moyenne et la petite culture, est une des conditions sans lesquelles le patronage agricole ne peut pas exister. Or ce patronage n'est pas moins nécessaire à l'ouvrier des campagnes qu'à l'ouvrier des villes. Par cela même que le cultivateur vit loin des grands centres de population, où les idées et les connaissances se développent et se vulgarisent rapidement, il est plus exposé à tomber dans l'inertie intellectuelle et à s'affaisser dans la routine et dans 1 ignorance. Il a besoin de recevoir l'élan des classes placées plus hautquelui,de ces classes qui reçoivent l'impulsion du mouvement général delà société, et qui ont assez de moralité pour éclairer les habitants des campagnes sans les exposer aux périls des préjugés et des fausses lumières. Si le paysan était abandonné à lui-même, il arriverait que ses vertus
mêmes se tourneraient en vices. Sa simplicité deviendrait facilement grossièreté ; la prévoyance et l'économie dégénéreraient aisément en une sordide avarice ; au milieu des pénibles travaux auxquels il est livré, sous la pression de la dure nécessité qui Taiguillonne à chaque instant, et du besoin contre lequel il lutte tous les jours, l'intérêt égoïste deviendrait bientôt la seule règle de sa vie. Ajoutez que, éloigné du mouvement général de la société, vivant dans des contrées écartées, loin des lieux où se concentrent les richesses, s'il était livré à lui-même dans les temps de difficulté ou de détresse, faute de pouvoir produire ses misères, fréquemment il succomberait oublié et abandonné, ou se jetterait de désespoir dans les derniers excès.
La concentration extrême des propriétés et des cultures, et leur extrême division, sont également fatales au patronage agricole. Dans le premier cas, les riches des campagnes sont trop loin des pauvres, trop séparés d*eux par la nature des occupations et par les habitudes, pour s'intéresser à leur sort. L'abandon oii vivent en général les ouvriers de l'agriculture en Angleterre en est une preuve manifeste. D'autre part, la division des héritages, avec la mobilité dans la propriété et le morcellement indéllni des cultures qui en sont les conséquences, rend aussi très-difficile, souvent même impossible, la constitution du patronage\ Les maux que cause dans cet ordre de faits la réduction excessive des
* Voir, sur ce point, les observations Irès-concluantes de M. Lopla , Ouvriei's européens, monog. XXVI, note B.
cultures sont beaucoup moindres sans doute que ceux que cause leur excessive concentration; ils sont pourtant réels et retardent considérablement l'amélioration du sort des campagnards. Quand la propriété se divise à chaque génération, la vie agricole devient impossible aux propriétaires, qui d'ordinaire se réfugient dans les villes. Si, au lieu d'être divisée, la propriété est aliénée, comment, avec ces changements fréquents dans la personne des propriétaires, les relations du patronage pourront-elles s'établir et se conserver? Si les grandes et les moyennes exploitations sont rares, comment ceux qui s'y livrent suffiront-ils à la tâche étendue et difficile du patronage? Par la force des choses, chacun vivra à part; tandis que, si les cultures étaient réparties suivant un juste équilibre, la grande et la moyenne exploitation formeraient autant de centres autour desquels se grouperaient naturellement les petits cultivateurs. Mais, comme nous l'avons dit dans notre deuxième livre, pour arrêter la mobilité de la propriété, pour contenir dans de justes bornes la division du sol et des cultures, pour fixer dans les campagnes les possesseurs des grandes fortunes et des fortunes moyennes, il faut non-seulement l'action des lois, il faut encore l'influence des mœurs ; la difficulté ne pourra être résolue que par un retour sincère aux habitudes des sociétés chrétiennes. Il faut, du côté des petils comme du côté des grands, un changement profond dans les principes et dans la vie. Pour cette restauration du patronage agricole, autant et plus que partout ailleurs, l'esprit de renoncement
250 DE LA RICHESSE DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES, est la condition première. Rien de sérieux ne sera fait tant que le renoncement ne sera pas redevenu une habitude, et comme un instinct de notre existence. Seulement, pour l'agriculture, la tâche est infiniment moins difficile, grâce à la supériorité morale que l'ouvrier des campagnes a conservée sur l'ouvrier des villes.