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CHAPITRE VI

DES CAUSES DE LA MISÈRE QUI TIENNENT AUX DISPOSITIONS PERSONNELLES DES TRAVAILLEURS.

Les causes de la misère, en tant qu*elles résident dans les dispositions personnelles de ceux qui la subissent, peuvent être toutes résumées sous les chefs qui suivent : la paresse, l'ignorance, l'imprévoyance, le luxe, l'inconduite sous toutes ses formes; c'est-à-dire des vices ou des faiblesses; l'immoralité ou un blâmable abandon aux sollicitations de la vanité, de l'orgueil et de la sensualité; en un mot, l'oubli plus ou moins profond et plus ou moins prolongé de la loi de la vie chrétienne, de la loi du renoncement, de laquelle dérive la modération dans les désirs et la régularité dans la vie. Dans ces défaillances et dans ces désordres de toute nature, il y a des degrés; parfois il n'y aura que légèreté, entraînement, irréflexion; d'autres fois il y aura immoralité positive, habitude du vice plus ou moins enracinée,

corruption plus ou moins profonde. Mais toujours la

condition des familles, dont les chefs céderont à ces en-

traîncmenls ou à ces vices, s'en trouvera affectée; la

gêne, en tous les cas, la misère, lorsque les désordres

auront atteint un certain degré, en seront la suite

inévitable.

Ces causes personnelles de la misère sont de beaucoup les plus actives, et c'est à elles qu'il faut faire remonter, pour la plupart des cas, les privations qu'endurent un grand nombre de familles d'ouvriers. Lors même qu'elles ne produisent pas à elles seules la misère, elles s'ajoutent aux autres causes et en accroissent l'énergie; à tel point que, si les classes ouvrières étaient douées d'une sérieuse moralité, les autres causes de la misère perdraient par là même la plus grande partie de leur pernicieuse influence.

Les hommes qui ont consacré de longs travaux à l'étude des causes de la misère, et qui se sont livrés à de minutieuses observations sur la vie des classes ouvrières, sont unanimes sur ce point. M. Villermé, après s'être demandé s'il faut imputer à l'industrie la misère des ouvriers des manufactures, et après avoir signalé l'exagération qu'on a quelquefois mise dans la peinture des effets du travail industriel sur la condition de l'ouvrier, conclut en ces termes : « Partout, au surplus, l'homme condamné au travail gagne son pain à la sueur de son front; mais partout aussi la paresse, l'imprévoyance, la débauche, la corruption, produisent inévil.iblement la misère. Les ouvriers de nos manufactures

gagnent très-généralement, je pourrais dire presque toujours, de meilleurs salaires que les autres; mais très-communément aussi, chez nous et dans l'état actuel des choses, les ouvriers des manufactures manquent de sobriété, d'économie, de prévoyance, de mœurs, et bien souvent ils ne sont misérables que par leur faute ^ »

M. Hippolyte Passy s'exprime dans le même sens : « Examinez, principalement en France, la situation des classes ouvrières ; vous trouverez qu'en général les salaires, les gains matériels suffiraient, s'ils étaient employés avec réserve et sagacité, pour créer une sorte de bien-être; mais l'usage en est mal entendu. Les dépenses se font au jour la journée, sans soin, sans prévoyance du lendemain ; et Ton est amené à reconnaître que, quelque exiguë que soit la part du pauvre, c'est l'art de l'appliquer à ses besoins réels, la capacité d'embrasser l'avenir dans ses conceptions, qui lui manque, et que de là vient sa détresse, plus souvent que de toute autre cause^ »

Les faits particuliers que l'on peut alléguer à l'appui de ces appréciations générales sont nombreux. Nous citerons quelques-uns de ceux qui sont les plus remarquables par leur caractère propre et par l'autorité des écrivains qui les rapportent.

La treizième monographie des ouvriers des deux mondes nous offre à ce point de vue un type digne d'attention. Il s'agit d'un tailleur d'habits de Paris. « Cet

* De VÉtni des ouvriers, tome II, p. 550.

* Cilé par M. Villermé, 11, p. 47.

ouvrier est né à Bruxelles; son père était maître tailleur tenant un atelier de dix-sept à dix-huit ouvriers ; il a su acquérir, selon l'expression même de son fils, un morceau de pain pour la vieillesse. Son éducation fut celle des enfants des petits commerçants dans les grandes villes. A l'âge de huit ans on l'envoyait, moyennant une rétribution de 1 fr. 50 c. par mois, dans une pension où il ne paraît avoir rien appris, mais où il noua quelques mauvaises liaisons; sa première communion, faite assez légèrement vers l'âge de treize ans, n'exerça sur lui aucune influence, morale. Il partit en 4834, à l'âge de dix-neuf ans, pour commencer une vie d'aventures et de dissipation, en voyageant de ville en ville selon l'usage des jeunes ouvriers de son état. . . Les précoces désordres de sa jeunesse ont éloigné l'ouvrier de toute étude; aussi est-il peu instruit, surtout si on le compare à certains ouvriers de la même profession. Il sait très-imparfaitement écrire et n'a aucun goût pour la lecture. L'ouvrier n'est pas marié, mais il a reconnu ses enfants en les présentant à l'officier de l'état civil et au prêtre qui les a baptisés.

« La famille comprend quatre personnes, l'ouvrier âgé de quarante ans, sa concubine âgée de trente et un ans, et deux fils âgés, l'un de trois, l'autre de deux ans.

c< Élevé conformément au culte catholique et dans des habitudes religieuses que lui imposait la volonté paternelle, mais que les influences étrangères à la famille lui apprenaient à détester, l'ouvrier a depuis longtemps abandonné toute pratique, et n'a sans doute

jamais possédé aucune croyance. La religion n'est, à ses yeux, qu'une puérile faiblesse chez quelques-uns, chez beaucoup d'autres un moyen hypocrite d'enchaîner la liberté des ouvriers et de les dominer par la superstition. Ses camarades lui paraissent, comme lui, bien au-dessus d'une pareille servitude; ce qu'il nomme leur émancipation repose sur une indifférence, qui se traduit souvent en termes cyniques, et qu'il regarde comme une des plus heureuses conséquences du progrès des lumières. Tout ce qu'il peut admettre, et cela au nom de la liberté seule, c'est que l'exercice du culte soit permis à ceux qui y attachent quelque prix. Aucune pensée élevée n'a d'ailleurs pris la place de la religion oubliée par l'ouvrier. Ce dernier trait a pour cause son ignorance et sa profonde démoralisation ; il ne se retrouve pas absolument chez tous ceux qui sont atteints de la même indifférence. Souvent une sorte de morale philosophique, reflet des vérités universellement reconilues par les sociétés chrétiennes, les guide encore dans l'exercice de quelques actes charitables et leur inspire un certain désintéressement; mais ils n'y puisent pas la force nécessaire pour commander à leurs passions et se soumettre aux préceptes d'une loi morale.

(( L'ouvrier décrit dans la présente monographie a d'ailleurs une conduite fort débauchée, qui, malheureusement, est commune parmi les ouvriers de cette profession . II unit aux grossiers désordres de l'ivresse les vices pins raffinés qui s'observent dans les grandes villes. Initié dès l'âge de quatorze ajis aux déportements de

plusieurs jeunes gens de sa ville natale, transporté de bonne heure au milieu des plaisirs faciles de Paris, il y a puisé, pour le reste de sa vie, le goût des débauches sans frein et le besoin irrésistible d'une licencieuse indépendance. Ces penchants, qui n'ont trouvé chez lui aucun contre-poids, l'ont jeté de bonne heure dans les tripots et les mauvais lieux, où il n'a cessé de dissiper les gains toujours élevés que lui assurait sa grande habilité. A ce degré de démoralisation, la notion du bien et du mal est obscurcie à tel point, qu'il raconte complaisamment ses débauches comme des espiègleries d'une jeunesse aventureuse. Bien qu'il ait toujours gagné de 5 à 7 fr. par jour, quand il a voulu travailler, il a laissé dans les villes qu'il a parcourues des dettes nombreuses qu'il dit n'avoir pu payer. »

Voilà donc une famille placée dans les meilleures conditions. « L'ouvrier occupe , suivant les termes mêmes de la monographie, par son talent, un rang trèsélevé, et les ressources dontil dispose sont abondantes. » Le total du revenu annuel de la famille est évalué, dans lebudgetqui accompagne cette monographie, à 5,54ofr. La femme qui vit avec l'ouvrier a, malgré l'irrégularité desa position, de bonnes qualités : «Elle est douce, soumise, assidue au travail ; elle remplit sans murmurer la tâche que l'ouvrier lui impose; elle tolère, sans se plaindre, qu'il passe dehors toutes ses soirées, tandis que, seule, près des enfants endormis, elle continue jusqu'à onze heures du soir son travail de la journée. » Ce ménage est donc en possession de tous les éléments

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d'une véritable prospérité, sauf un seul qui est le plus important, la moralité; et, celui-là manquant, on trouve chez l'ouvrier, au lieu de la prospérité, tous les signes de la misère : a La chambre qu'occupe l'ouvrier est une pièce à peu près carrée de 4 mètres 60 sur 4 mètres; sa hauteur est de 1 mètres 40, mais le lambris qui règne dans une partie du plafond ne lui laisse qu'une hauteur moyenne de 1 mèlre 98. Dans cette pièce, qui ne mesure pas plus de 36 mètres cubes, vivent constamment l'ouvrier, la femme et les deux enfants; en tenant compte de la place des meubles et de celle des personnes, à peine reste-t-il 28 mètres cubes d'air. L'ouvrier et la femme couchent dans un même lit avec le plus jeune enfant; au pied de ce lit commun est la couchette de l'aîné. Les conditions morales paraissent aussi fâcheuses que les conditions hygiéniques, lorsqu'on songe aux mœurs de l'ouvrier, à sa position de concubinage et à cette cohabitation trop intime des enfants avec les parents. Les meubles annoncent l'incurie et le désordre de l'ouvrier, en même temps que la propreté de la femme; ils ne peuvent satisfaire qu'aux premières nécessités et ne permettent pas le plus modeste bien-être.» Enfin, pour dernier Irait, les dépenses pour assurances concourant à garantir le bien-être moral et physique de la famille, et les épargnes sont cotées , dans le budget de l'ouvrier, à zéro.

Nous avons choisi cette monographie, comme celle où les causes morales de la misère se révèlent avec la plus grande évidence; les mêmes conclusions pourraient II. 17

être tirées de plusieurs autres\ M. Léon Faucher, dans ses études sur l'Angleterre, a signalé également, à diverses reprises, cette fâcheuse influence du désordre, de la paresse et de l'imprévoyance sur des populations d'ailleurs pourvues de tout ce qu'il faut pour jouir d'un véritable bien-être. II l'a signalée particulièrement à propos des ouvriers de Wolverhampton et de Willenhal. La peinture qu'il trace de l'état de ces populations est navrante ; c'est la plus hideuse misère qu'offrel'Angleterre, si féconde pourtant en exhibitions de ce genre. Et cette misère n'a d'autre source que le désordre, qui, pendant une partie de la semaine, éloigne l'ouvrier du travail, alors que les conditions habituelles du marché le lui offrent en quantité suffisante ^

Nous rapporterons encore les observations consignées par M. Ducpétiaux, dans les Budgets économùjues des classes ouvrières. Elles ont un prix particulier, d'abord à raison de la sagacité et de l'expérience de l'auteur en ces matières, puis aussi parce que, faites dans des lieux différents, elles aboutissent toujours aux mêmes conclusions. Dans les deux provinces les plus industrielles de la Belgique, dans le Hainaut et dans la province de Liège, la position est à cet égard exactement la même. « La situation économique des ouvriers dans le Hainaut est généralement beaucoup meilleure que dans la plu-

* La monographie XL\, des Ouvriers des deux mondes, présente auss à ce point de vue un type digne d'être étudié.

* Éludes sur V Angleterre, tome II, p. 167 et suiv.

part des autres provinces , et particulièrement dans les Flandres. Les districts où se trouvent des mines, des usines métallurgiques, qui assurent aux ouvriers un travail continu et bien rétribué, sont les plus favorisés sous ce rapport. Et, pour ces ouvriers si favorisés, d'ordinaire les ressources et les dépenses se balancent, et pour en venir là, il faut que le ménage s'impose des privations pjus ou moins sensibles. L'épargne y est inconnue. Faute d'économies, la famille de l'ouvrier est toujours dans une situation précaire ; le renchérissement des denrées, le ralentissement du travail, l'abaissement des salaires , le chômage plus ou moins prolongé, les maladies, les infirmités, les accidents, la mort du père ou de la mère, sont autant de menaces incessamment suspendues sur sa tête. Qu'on ajoute à ces causes de détresse l'imprévoyance, le défaut d'ordre et surtout l'ivrognerie et l'inconduite, et l'on comprendra comment, avec des salaires relativement assez élevés, tant d'ouvriers vivent misérablement, onl souvent recours à l'emprunt et aux expédients, et finissent par solliciter la faveur d'être inscrits au nombre des indigents\ » Les résultats de renquête pour la province de Liège sont les mêmes : « Les ouvriers en général ont peu ou point de prévoyance ; à mesure qu'ils gagnent davantage, ils sont entraînés par un penchant presque irrésistible à dépenser ce surplus et au delà, et cela sans le moindre souci de l'avenir. Des quatorze budgets four-

* Budgets économiques dès classes ouvrières en Belgique, p. 83 et 88*

nis par des ouvriers industriels, un seul est non-seulement en équilibre, mais présente encore un boni annuel de 41 fr. 68. C'est celui d'un ouvrier qui est renommé pour l'ordre qu'il apporte dans sa manière de vivre et pour sa prévoyance ^ »

En sens contraire, on a remarqué que, partout, l'ouvrier dont la conduite était régulière, et les désirs contenus par une sage modération, parvenait, même avec des salaires médiocres, à se faire une existence toléra ble. La pauvreté peut alors être sa condition, la misère jamais, si ce n'est quand survient quelqu'un de ces accidents qui déjouent toute prévoyance et toute habileté humaines. M. Villermé a fait cette remarque sur les ouvriers du canton de Zurich, où il y a très-peu de pauvres, bien que les salaires y soient très-bas; mais « ce sont des hommes simples, qui n'étendent pas leurs désirs au delà de ce qui nous paraît, à nous, être seulement de première et absolue nécessité \ » La même observation a été faite par le même écrivain sur des ouvriers français, et dans des conditions où le contraste avec des populations ouvrières vivant dans les mêmes lieux, mais de mœurs très-différentes, la rend plus frappante et plus décisive. Nous avons dit, au deuxième chapitre de ce livre, d'après M. Villermé et M. Blanqui,

* Budgets économiques des classes ouvrières en Belgique, p. 9G.

2 De fÉtatdes ouvriers, tome I, p. 428 à 434. — Tous les détails relevés par M. Villermé concourent à établir que cette situation des ouvriers du canton de Zurich tient principalement à la simplicité et à la régularité de leurs mœurs. M. Thornton confirme ces données de M. Villermé sur la condition des paysans suisses Voir. Over-populalion, p. 158 et suiv.

DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. m

quelle était la condition des ouvriers fîlatours de Lille. A côté d'eux, les filtiers offrent un aspect tout différent : c( La classe des filtiers ou retordeurs de fil, dit M. Villermé, est très-remarquable par sa propreté, ses mœurs, ses habitudes, et par sa conduite ordinairement trèsbonne, surtout si on la compare aux ouvriers en coton. Ils ne touchent que de très-modiques salaires; et cependant leur sobriété, leur économie, font qu'ils sont trèsgénéralement moins misérables que des ouvriers d'autres industries qui gagnent davantage'. »

Un autre fait très-intéressant, dans le même sens, a été rapporté au congrès de bienfaisance par M. Ackersdyck, en ces termes : « J'ai parcouru toute la Suède, et notamment les provinces du nord de ce pays trois fois grand comme la Belgique, et je dois dire que je n'ai pas rencontré un seul indigent, un seul mendiant. Et cependant ces populations sont des plus pauvres. C'est le pays auquel la nature a donné le moins. Il n'y a pas de blé; il y a un peu d'avoine et de seigle. Si néanmoins toutes les familles jouissent d'une certaine aisance, c'est «parce qu'elles ont des habitudes d'économie, et que l'instruction est tellement répandue dans ce pays, qu'on n'y trouve jamais personne qui ne sache bien lire et écrire. Les habitudes d'économie sont telles dans ce pays, où il y a peu de ressources, peu de bétail, on y pourvoit si bien à tous les besoins de l'avenir, qu'il est extrême-

* De VÊial des ouvriers, t. II, p. 89.— Il résulte du tableau des salaire dans le département du Nord, dressé par M. Villerraé, que, tandis que leiilateur gagne 2 fr. 50 h 3 fr., Toiivrier filtier gagne an plus 1 fr. 50.

ment rare qu'une personne soit dans l'indigence. Ceci confirme l'observation que j'ai déjà faite, que la cause principale de la misère de la famille n'est pas dans les circonstances matérielles oii elle se trouve ^ »

Les heureuses conséquences de Tordre, de l'activité, de la simplicité et de la régularité des mœurs sur le bien-être de Touvriernous ont été retracées parM. Louis Reybaud, dans ses études sur la condition des ouvriers qui vivent du travail de la soie. Il nous fait de la situation d'un ménage d'ouvriers vertueux et laborieux une peinture pleine de vérité et de charme, que nous aimons à rapporter au long, comme la confirmation la plus décisive de tout ce que nous venons de dire sur ce sujet.

« Parmi les ouvriers de Lyon, dit M. Reybaud, il y a deux catégories bien distinctes, l'ouvrier d'autrefois et l'ouvrier d'aujourd'hui. L'ancien ouvrier, celui qu'on désignait sous le nom de canut^ est à la veille de disparaître; le temps en emporte peu à peu les derniers débris. Autant qu'il est possible, de s'en assurer par le témoignage des contemporains, c'était un homme paisible, économe, honnête, content de peu, ne se mêlant point des affaires de l'Etat et soumis à tous les régimes, pourvu qu'on le laissât aller le dimanche sur les coteaux deSaint-Just ou dans la plaine des Brotteaux, se régaler en famille, entre une pièce de rôti et une bouteille devin. Ce n'est pas qu'il n'eût le sentiment de sa

* Congrès international de bien faimnce de Bruxelle.^, tomo I, p. I.'S.

dignité ; seulement il l'entendait d'une autre façon que la génération actuelle. Il était surtout religieux, et il le prouva dans la tempête révolutionnaire; on le vit combattre à côté de Précy et disputer le terrain pied à pied aux armées de la République.... Voilà l'ouvrier d'autrefois.,.. Par bien des points il diffère de l'ouvrier d'aujourd'hui. J'attachais quelque prix à en connaître et à en interroger quelques-uns. Malheureusement ils sont rares ; le travail de la soie use promptement l'organe de la vu(3 par ses délicatesses, et ne saurait être poursuivi dans un âge avancé. Enfin une occasion se présenta et je m'empressai d'en profiter.

a Un de mes amis m'avait signalé un couple d'ouvriers dont la position était touchante et originale. C'était un homme de quatre-vingt-six ans et une femme de quatre-vingt-quatre, qui, malgré le poids des années, agitaient encore la navette et poussaient le battant du métier. Ces deux vieillards habitaient le quartier de Saint-Georges, berceau de la fabrique, situé sur la rive droite de la Saône et à peu de distance de son confluent. Nous nous y rendîmes. La maison était de pauvre apparence ; le logement n'avait qu'une seule pièce qui formait rez-de-chaussée sur une façade et entre-sol sur l'autre. Ni l'air ni la clarté n'y manquaient pourtant; les croisées à grand châssis prenaient jour sur la rivière. C'est de ce côté et dans la meilleure exposition qu'étaient placés les deux métiers, ajustés et tenus avec soin, mais dont le bois vermoulu attestait les longs services. En face était une alcôve avec le lit masqué par

des rideaux en cotonnade bleue ; dans un coin, un poêle en fonte et un fourneau de cuisine portatif. Quoique la pièce fût bien enfumée, il y régnait de l'ordre, et cette propreté qui est l'indice de mains vigilantes et actives, a L'entretien s'engagea, et le vieillard me raconta son histoire; elle était courte et peu chargée d'incidents. Bien jeune, et à l'époque des premières réquisitions, il s'était enrôlé sous les drapeaux et avait fait, sous Custine, les campagnes malheureuses du Rhin. Blessé devant Mayence, il avait obtenu son congé, s'était marié peu de temps après son retour, et depuis lors n'avait pas quitté son métier. Ainsi, pendant soixante-cinq ans, il était demeuré fidèle à sa tâche avec une activité qui ne s'était pas démentie. Il ne s'en plaignait ni ne s'en étonnait, tout cela lui semblait naturel. Il avait eu des enfants et les avait convenablement établis; et s'il ne lui restait que ses bras pour fortune, ces bras avaient encore la vigueur nécessaire pour ne pas le trahir; il espérait bien qu'il en serait ainsi jusqu'au dernier moment et qu'il mourrait comme un soldat, les armes à la main. Des sentiments si dignes, exprimés simplement, étaient de nature à émouvoir, et en m'y associant, je témoignai ma surprise qu'une ville comme Lyon, si humaine et si bien pourvue d'institutions de bienfaisance, n'eût pas songé à fonder une maison de retraite pour les vétérans de son industrie. J'avais touché à un point sensible, et je m'en aperçus à la manière dont le vieillard s'anima : « Une aumône, monsieur, me dit-il, une au- « mône, jamais! tant que le travail est possible, point

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ù d'aumône! c'est ma querelle avec mes enfants. Ils ce sont à l'aise et voudraient m'aider. Us voudraient a que mon ancienne et moi nous quittions la partie. « Non, je suis né sur le métier et je finirai sur le métier; a la force y est, les yeux aussi ; je donne mon coup de « navette comme un autre, et, s'il plaît à Dieu, je le c( donnerai quelque temps encore. » A un homme aussi obstiné dans le devoir, il n'y avait pas d'objection à faire, il n'y avait qu'à l'applaudir....

« Et maintenant, veut-on savoir à combien se montait le budget de ce ménage, humble dans sa condition, mais grand par le cœur? J'ai recueilli là-dessus des chiffres précis ; tout en poursuivant sa tâche, la femme me mettait au courant. L'étoffe qu'ils avaient sur le métier était très-simple et des plus petites largeurs ; elle se composait de soies de rebut, de mélanges et de déchets. Le prix des façons était en rapport avec le prix des matières, très-modique par conséquent. Pour un mètre d'étoffe, la femme recevait 50 centimes, le mari 55; chacun d'eux, en ne s'y épargnant pas, parvenait à faire deux mètres par jour et en douze heures de travail. C'était donc 60 centimes d'un côté et 70 centimes de l'autre, en tout 1 franc 50 centimes. Voilà sur quelles ressources s'appuyait cette indépendance que l'aumône eût blessée, et qui résistait aux défaillances de l'âge et à des privations dont ce couple gardait fièrement le secret'. »

* Journal de^ Economùtes, 15 mai 18.^8, p. 187.

Quelle différence entre cet ouvrier d'autrefois, chrétien, avec toutes les vertus que donne la pratique du christianisme, laborieux, rangé, économe, content de son humble condition, fier même de sa noble pauvreté, avec l'ouvrier d'aujourd'hui, tel que toutes les enquêtes nous le dépeignent, portant, dans la révolte et dans la misère, le j.oug de l'orgueil et des appétits matériels!

La conséquence dernière et la suite inévitable des faiblesses et des désordres de l'ouvrier, c'est l'imprévoyance. Elle est la cause la plus directe de ses embarras et de ses souffrances. L'ouvrier instruit, rangé, actif, serait prévoyant et économe, car, en même temps qu'il comprendrait la nécessité de songer à l'avenir et à ses chances toujours redoutables, il serait exempt des convoitises qui le portent à consumer en jouissances éphémères tout le fruit de son labeur. M. Leplay fait remarquer, en comparant entre eux les différents types d'ouvriers sur lesquels ont porté ses études, « que le rang occupé par ces divers types d'ouvriers dans la vie sociale est toujours en rapport avec le développement qu'ont pris chez eux les sentiments de prévoyance \ » On peut affirmer que, sauf des cas assez rares, où des accidents graves privent les familles de la plus grande partie de leurs ressources, moyennant la prévoyance et l'économie, les ouvriers échapperaient à la misère; un grand nombre pourrait avoir à subir la pauvreté, mais la misère ne serait plus qu'une exception.

* Les Ouvrieta européens^ p. 41 .

Nous avons dit, dans notre deuxième livre, en trailant de la fornfiation et de la conservation du capital, quelle était la condition de toute prévoyance et de toute économie. Nous avons reconnu que là où le renoncement n'était point pratiqué, l'économie était impossible. Nous avons montré, par les preuves que fournit l'histoire, que la doctrine de l'amour de soi et de l'intérêt bien entendu, alors même que tout semble concourir à en assurer l'influence, est impuissante à engendrer l'économie. Les observations faites sur la vie privée de l'ouvrier aboutissent à la même conclusion que les observations tirées de l'histoire. La passion du bien-être, que prêche le sensualisme économique, tue l'esprit d'économie; le développement indéfini des besoins est une source indéfinie de misère. A mesure que l'esprit de renoncement décroît dans les classes ouvrières, à mesure que grandit parmi elles la passion du bien-être, on remarque que l'esprit de modération et d'économie s'en va Cette observation a été faite par des hommes qui ont passé leur vie au milieu des ouvriers, notamment par M. Chale, carrier et fabricant de blanc d'Espagne, dans la monograpliieXIXdes Ouvriers des deux mondes : « Le nombre de ces natures d'élite, parvenant à l'épargne à l'aide du travail et des privations, diminue de plus en plus parmi les ouvriers que ne soutiennent pas certaines influences morales. Trop souvent chez eux, le travail seul est impuissant à créer l'épargne, malgré les encouragements que certaines institutions donnent à leur économie. Toute la philan-

ihropie des particuliers et du gouvernement est impuissante à créer une richesse, lorsque les sentiments moraux qui en sont la source ont disparu*. »

De toutes les sociétés contemporaines, la société anglaise est celle où le développement des besoins, l'amour des jouissances, la passion du bien-être, ont fait le plus de ravages. La conséquence en est que l'économie disparaît de plus en plus des mœurs anglaises. Ici encore on peut signaler, dans les témoignages d'origines diverses, une coïncidence qui leur donne les caractères de la rigoureuse vérité. « Je demandai, dit M. Léon Faucher, à M. Ashton, si les ouvriers de ses manufactures, recevant des salaires beaucoup plus élevés que les journaliers et les laboureurs, trouvaient le moyen de faire des économies. — Quelle est la classe en Angleterre, me répondit-il, qui fasse des épargnes sur ses revenus? En effet, nous exigeons des ouvriers des vertus dont les maîtres ne donnent pas l'exemple. On veut que les classes inférieures économisent sur leur nécessaire, dans un temps où les classes supérieures ne savent pas économiser sur leur superflu \ »

L'auteur de England as it is, M. Johnston, parle làdessus comme M. Faucher : a Au milieu d'un accroissement factice de tous les moyens de vivre, et par l'emploi des sommes empruntées par le gouvernement, les fortunes se sont rapidement accumulées ; il en est résulté, parmi les classes moyennes, une apparence de prospé-

' Ouvriers des deux m omica, nmoll, p. 485. ^ Éludes, tome I, p. 404.

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rite sans précédent jusqu'ici. Une des plus déplorables conséquences du changement complet qui s'est introduit dans les mœurs de ces classes, c'est une ruineuse profusion, le dédain de la vie retirée et modérée, une manie de singer la vie des classes aristocratiques pernicieuse au plus haut degré. Dans les temps antérieurs, Texlension de la richesse avait, à certains moments, fait apparaître en Angleterre des symptômes de ce mal. A présent, il s'y répand comme une peste, et il a complètement changé tous les usages de la vie sociale \ »

Les études détaillées faites par M. Leplay, sur la vie privée de quelques-uns des principaux types de la classe ouvrière en Angleterre, donnent les mêmes résultats. L'ouvrier, dont le budget est dressé dans la monographie XXÏI des Ouvriers eîiropéem^ est dans une condition des plus favorables quant aux revenus, quant à la régularité du travail et quant aux dispositions personnelles. L'ouvrier et sa femme sont dans la force de l'âge ; le premier a trente-quatre ans, la seconde trente-trois; ils ont quatre enfants. La famille a recueilli et soutient depuis longtemps la vieille mère du mari, âgée de quatre-vingt-deux ans. Le revenu annuel de la famille est de 2,497 fr. « Les alternatives de privations et de bienêtre auxquelles la famille est soumise sont moins graves que celles qui pèsent sur la majeure partie des ouvriers anglais. Cette situation, comparativement favorable, est due, en premier lieu, à ce que le chômage

' Englartdas itis,\s. 49. Édit. de Paris, 1851.

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sévit moins dans la coutellerie de Londres que dans la grande industrie de l'Angleterre, et, en second lieu, à ce que, dans sa propension aux jouissances physiques, la famille montre une retenue assez rare chez les ouvriers de ce pays,.. Les deux époux se recommandent par la régularité de leurs mœurs : ils traitent leur vieille mère avec affection et respect. Le ménage ne fait aucun usage d'eau-de-vie, et le mari en boit fort rarement au dehors de la maison . » Mais le frein des croyances et de la pratique religieuse manque à cette famille. « Tous les membres de la famille appartiennent à la religion anglicane; mais ils sont peu assidus aux exercices du culte, et se montrent même à peu près dépourvus de sentiments religieux. » D'autre part, la famille est possédée au plus haut degré de cet amour du confortable et de cette passion du bien-être, dont le sensualisme économique voudrait faire le principal mobile du progrès des classes ouvrières. « L'abondance de la nourriture et le confort du logement sont les jouissances que recherche surtout la famille, et qui l'excitent incessamment à élever ses dépenses au niveau de ses recettes. C'est ainsi que, la mort d'un frère valétudinaire ayant supprimé une charge qui pesait lourdement sur elle, la famille, qui se contentait précédemment d'un logement à 5 fr. par semaine, s'est empressée de prendre une maison entière, pour laquelle elle paye 11 fr. 25 c. w La conséquence de cette passion du bien-être, à laquelle l'ouvrier ne cède que dans les choses licites, et dans laquelle il porte une certaine sagesse, la voici : « Le sen-

liment de la prévoyance manque presque entièrement; la famille ne fait jamais de placements à la caisse d'épargne; c'est tout au plus si, à la fin des périodes d'activité les plus soutenues, la femme peut mettre en réserve 60 fr. pour prévenir les privations imposées par les époques de chômage. L'esprit de prévoyance ne se révèle chez la famille que par la souscription hebdomadaire à une société de secours mutuels. » Ces contributions à une sociélé d'assurances ne dépassent point par an 25 fr. Survienne un accident de quelque gravité, et cette famille, laborieuse et rangée, sera livrée à la misère. Sur les quatre types d'ouvriers anglais qu'a décrits M. Leplay, une seule famille pratique l'épargne, « grâce aux exemples moralisants que les deux époux, élevés à la campagne, ont eus sous les yeux dans leur enfance, et en partie à l'influence du club dit Land society. » Ces ouvriers appartiennent encore, par leurs traditions, à cette vieille et généreuse race des ouvriers des campagnes que les progrès de l'industrialisme rendent de plus en plus rare en Angleterre. Pour les trois autres, ils sont, ou au niveau, ou au-dessous de la famille dont nous avons tout à l'heure résumé les principaux traits; ils sont, pour nous servir des expressions de M. Leplay, (( imprévoyants, comme les ouvriers anglais le sont pour la plupart; ils élèvent toujours leurs dépenses au niveau de leurs recettes, sauf à souffrir, avec une complète résignation, les privations qu'impose le ralentissement des travaux delà fabrique ^ »

' Voir les Ouvriers européens, monog. XXII à XXV.

Du reste, il faut reconnaître que très-souvent l'épargne est très-difficile pour les classes ouvrières, à cause de l'exiguïté de leurs ressources. Comme ledit très-bien M. Dufau, c< à celui qui n'a qu'à peine les ressources du jour, il ne faut pas parler du lendemain; il ne voit que le présent, et le temps à venir, même le plus rapproché, n'existe pas pour lui... 11 est dérisoire de recommander à ceux qui n'ont pas le nécessaire d'économiser le superflu \ »

Mais qui assignera la limite qui sépare le nécessaire du superflu? Qui dira jusqu'où l'énergie morale de l'homme, l'empire qu'il exerce sur lui-même, peuvent restreindre ses consommations sans nuire à sa vie et sans rien ôter à sa dignité? N'avons-nous pas tout à l'heure admiré ces deux pauvres vieillards de Lyon, qui savaient trouver dans un salaire plus que modeste des ressources suffisantes pour leur conserver, avec la santé du corps, l'indépendance de la vie. Parle progrès des convoitises, et surtout par le progrès de l'orgueil et de la vanité, les besoins factices tiennent une place de plus en plus considérable dans l'existence des classes ouvrières, et finissent par être comptés dans le nécessaire. Le luxe devient une habitude d'autant plus dangereuse qu'elle se dissimule davantage, et que ceux qui y cèdent finissent par n'en avoir presque plus la conscience.

* Essai sur la science de la misère sociale, p. 43. Nous avons dit plus haut, au chap. iv de ce même livre, comment les fluctuations auxquelles Texistence de l'ouvrier est soumise, par suite des crises industrielles, rendent pour lui réconomie diflicile. — Voir, dans le même sens, Porter, Progress of thc nation, p. 459 et suiv.

Le luxe est, dans les sociétés de nos jours, une plaie générale. Ceux mêmes qui en redoutent et en déplorent le plus les effets en subissent souvent à leur insu la tyrannie. Les classes élevées et les classes moyennes en donnent tous les jours l'exemple aux classes ouvrières. Il n'y a de différence des unes aux autres que la différence des raffinements de la vie élégante et cultivée à la grossièreté des habitudes populaires. Le luxe est chose essentiellement relative, et ne peut point se définir rigoureusement et absolument. Le seul caractère général qu'on puisse lui reconnaître, c'est qu'il consiste en dépenses qui ne sont point en proportion avec les ressources de celui qui les fait. Proportionner ses désirs à sa condition et à son revenu, telle est la règle dont la pratique peut mettre une limite aux abus du luxe. Mais, les désirs de l'homme étant naturellement infinis en toute chose, il faut, pour les contenir, une force infinie. Si celte force fait défaut à une société, si les hommes n'ont, pour s'appuyer et se guider, que leur propre force, ils se laisseront infailliblement aller au courant. Telle est précisément l'origine des entraînements auxquels nous cédons aujourd'hui.

Est-il besoin d'insister sur le mal que le luxe fait aux classes ouvrières. Ce mal est visible, et lous ceux qui ont donné la moindre attention à l'état de ces classes en ont été frappés. Le luxe diffère suivant les pays et suivant le caractère des populations. Le luxe du Midi ne ressemble pas au luxe du Nord. Dans le Midi , l'ouvrier se ruine pour les parures, la musique, les spectacles, n. 18

les farandoles; dans le Nord, c'est, avec le goût de la toilette, la passion de l'ivrognerie qui est le grand écueil des familles ouvrières. Les apparences du mal peuvent donc être différentes, mais le mal en lui-même est général ; on en signale le progrès dans tous les pays. Ce que nous avons rapporté plus haut de l'existence des ouvriers placés dans les meilleures conditions prouve que M. Leplay n'exagère rien quand il dit, que « l'attrait du luxe l'emporte, même auprès des ouvriers les plus moraux et les plus prévoyants, sur les réflexions que suggèrent la prudence et la prévision de l'avenir ^ » La réforme devrait commencer ici surtout par les classes supérieures, dont les classes ouvrières ne font, en celte matière, que suivre les pernicieux exemples. Souvent dans les classes aisées, comme parmi les ouvriers, le luxe, sous les apparences delà richesse, introduit la misère ; il a pour conséquence un égoïsme toujours croissant, et il entre pour beaucoup dans cette séparation, qui s'accuse de plus en plus, entre les classes supérieures et les classes inférieures, l'envie d'un côté, le dédain de l'autre, mettant entre elles d'insurmonlables obstacles. Le luxe est donc une cause de désorganisation sociale, aussi bien qu'une cause de ruine pour les individus. Par le luxe, à force de vouloir s'élever, on s'abaisse. Bien loin de grandir les peuples, le luxe les avilit; par lui, grands et petits abdiquent également leur dignité et leur indépendance. Jouir et

* Ouvriers européens^ monog. XVJII, m.

paraître, lel est le seul but de la vie. La vraie grandeur, la grandeur morale, avec la liberté qui en est la première condition, cède devant la passion de la fausse grandeur et de l'éclat extérieur que procure la fortune ; tout le monde alors est esclave de la richesse et de ceux qui la donnent.

Nos sociétés, sans avoir l'intelligence des véritables causes des excès du luxe et des moyens de les conjurer, ont néanmoins le sentiment des dangers qu'il leur fait courir. Tout le monde se préoccupe de la nécessité de rendre aux classes ouvrières l'esprit de prévoyance dont elles sont présentement si profondément dénuées, et de leur rendre l'épargne plus facile. Depuis un certain nombre d'années, les tentatives se multiplient dans ce but. Les pouvoirs publics secondent dans cette tâche les efforts des individus, et les institutions de prévoyance se multiplient en même temps que décroît l'esprit de prévoyance. L'impuissance de ces institutions pour déterminer l'économie chez les ouvriers est un fait énoncé, à plusieurs reprises, par les hommes les plus compétents, a Trop souvent chez les ouvriers, dit un honorable industriel que nous avons déjà cité, le travail seul est impuissant à créer l'épargne, malgré les encouragements que certaines institutions donnent à leur économie. Toute philanthropie des particuliers et des gouvernements est impuissante à créer une richesse, lorsque les sentiments moraux qui en sont la source ont .disparu, et tous les établissements qu'elle enfante ne produisent d'effet qu'à la condition de demander

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au public des subventions, sous la forme d'impôts, ce qui n'est plus la question \ » M. Villermé se prononce dans le même sens% et M. Ducpétiaux affirme « que la participation des ouvriers aux institutions de prévoyance, aux caisses d'épargnes, de secours mutuels, de retraite, forme une rare exception '. »

Mais si l'action du gouvernement est impuissante par les institutions de prévoyance, elle le serait bien davantage par les lois somptuaires. Ces lois ont été à diverses reprises essayées dans les temps anciens et dans les temps modernes; quelquefois, sous forme de j)rohibilions directes, d'autres fois sous forme d'impôt frappant les consommations de luxe. On est d'accord pour reconnaître aujourd'hui que ces lois apportent à la liberté d'inutiles et dangereuses entraves. Elles deviennent parfois une nécessité, quand la décadence des mœurs, l'abaissement des âmes, ramollissement des volontés ont tout envahi, et quand les passions orgueilleuses et sensuelles, que résume la manie du luxe, régnent sans frein dans la vie sociale. Alors, faute de la force morale qui pourrait comprimer les excès du luxe, la société recourt à la force de l'autorité civile. Mais les difficultés et les impossibilités se rencontrent ici en foule. Comment définir le luxe? Comment constater les infractions à la loi en des choses qui se rattachent le plus souvent

* M. Chale, dans la monographie de l'ouvrier débardeur de la banlicuo de Paris. — Ouvriers des deux mondes, loine II, p. 485.

* Etal physique et moral des ouvriers, tome II, p. 11)2. ^ Budgets économiques des classes ouvrières, p. 136,

aux faits intimes de la vie privée? Comment saisir ce Protéequi, vaincu sous une forme, reparaît sous une autre? Comment atteindre le luxe des classes inférieu" res, tout aussi dangereux que le luxe des classes supérieures, mais bien moins apparent et bien plus étroitement lié aux consommations ordinaires de la vie^? Toutes les tentatives faites dans ce sens n'ont servi qu'à démontrer combien il est impossible de remplacer les mœurs par les lois. La question du luxe, comme toutes les questions que fait naître la misère, relève essentiellement des influences de l'ordre moral. Pour la résoudre, c'est dans les consciences qu'il faut pénétrer, ce sont les volontés qu'il faut réformer. Or, la seule puissance de laquelle on puisse attendre cette réforme, c'est la puissance des convictions religieuses, car elles seules ont le don de pénétrer dans les âmes, et de leur imposer, par le renoncement, une discipline sérieuse. En fait comme en principe, la puissance du renoncement chrétien pour contenir les vices et les passions, qui sont les principales sources de la misère, est d'une frappante évidence. La misère ne disparaîtra jamais complètement de ce monde, parce que ces vices et ces passions auront toujours, par la faiblesse naturelle de l'humanité, une certaine part dans notre vie. Comme le dit fort bien M. Villermé, « il y aura toujours parmi les ouvriers beaucoup d'indigents, parce que le dénûment est l'état naturel, la riphesse l'état artificiel de

* V. Koscher, Principes (Véconomie politique, § 235 et suiv.

l'homme, et que jamais le malheur ol le vice ne pourront être extirpés complètement d'aucun pays^ » La question est donc, pour les causes de la misère personnelles à l'ouvrier comme pour toutes les autres, non d*en empêcher absolument l'action, mais de restreindre cette action dans les bornes les plus étroites possibles. Ici, peut-être plus que partout ailleurs, l'influence du renoncement chrétien est décisive. Il faut éclairer les intelligences, rectifier et fortifier les volontés ; à Tune et l'autre tâche, le renoncement seul peut suffire. En principe, toutes les tendances de l'esprit chrétien sont favorables à la propagation des lumières; en fait, l'Eglise catholique a toujours tenu la première place dans le mouvement intellectuel de l'Europe, et on l'a vue partout travailler, avec une activité infatigable, à la propagation de l'instruction dans le peuple. Ces points ont été établis dans notre deuxième livre. Mais il ne suffit pas de répandre l'instruction dans le peuple pour améliorer sa condition, il faut que l'instruction reçoive une direction telle, qu'elle ne soit point un instrument de plus mis au service de l'improbité et de l'immoralité; qu'elle aide à'connaître et à accomplir le devoir, non à l'oublier et à le mépriser. Malheureusement, l'instruction ne se présente pas toujours de notre temps avec ces caractères. Très-souvent, au lieu de moraliser elle démoralise, parce qu'elle tend a nier, ou du moins à laisser en oubli, le principe de toute moralité, le

* État physique et moral des ouvrien ♦'»"^ ' p. 192.

DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. 279 principe du renoncement. Un écrivain protestant, homme de conscience autant que de talent et de savoir, M. Naville, pasteur à Genève, s'exprime sur ce point avec autant de force que d'autorité : c< Entre les moyens préventifs de la misère, dit-il, nous avons placé l'instruction.Néanmoins les faits ne répondent pas complètement à cet égard aux espérances que l'on est porté à concevoir.... En effet, il faut d'abord reconnaître qu'une instruction mal entendue, non-seulement ne peut servir que très-imparfaitement les intérêts, du bien-être matériel des peuples, mais qu'elle doit même, à quelques égards, augmenter la misère. C'est ce qui arrive si elle crée des besoins au delà des moyens qu'elle donne pour les satisfaire; si, en stimulant la vanité ou en développant avec excès l'imagination, elle inspire à la population des prétentions ou des goûts qui l'éloignent des professions mécaniques ; si elle est dirigée de manière à rompre l'équilibre qui doit exister entre nos facultés, et à favoriser ainsi des dispositions qui peuvent devenir une source de funestes écarts.

(( 11 faut reconnaître encore que, si l'instruction est dépouillée de toute influence religieuse et morale, elle ne peut contribuer que bien faiblement au soulagement de la misère, puisqu'elle ne tend pas à détruire le vice, qui en est une des causes principales. Aussi, tant de beaux projets d'instruction publique, faits en France depuis 1 789, lors même qu'ils auraient été exécutés, n'auraient pas augmenté le bien-être des classes pauvres. Mais c'est une erreur de croire que, pour as-

surer à l'instruction cette salutaire influence, il suffira de lui ajouter, comme appendice, une sorte de religion mécanique, qui consiste à faire marmotter à l'enfant quelques prières, à lui faire débiter de mémoire un catéchisme inintelligible, à le soumettre à des pratiques extérieures. L'exemple de l'Angleterre semblait jusqu'à ces dernières années pouvoir être allégué en faveur de ce système; mais depuis que les habilants de ce pays sont divisés en sectes, dont plusieurs usurpent le nom de Jésus-Christ pour propager dans toutes les parties du monde la discorde et le fanatisme; depuis que, dans le parlement, des débats récents ont donné lieu à d'importants aveux sur les résultats de l'instruction populaire dans la Grande-Brelagne; depuis que des excès de tout genre ont révélé que les classes inférieures y sont livrées à une immoralité profonde; depuis qu'une enquête solennelle a établi qu'il s'y trouve des manufactu • riers qui, pour satisfriire à leur avidité monstrueuse, déforment, mutilent, pervertissent une foule de malheureux enfants, conduite si abominable qu'à peine peut-on trouver rien à lui comparer dans l'histoire des peuples les plus féroces; il est impossible de méconnaître la puérilité et le danger de cet enseignement de mots et de signes que l'on avait pris sottement pour de la religion ^ »

Les Anglais reconnaissent eux-mêmes cette impuissance de l'éducation populaire dans leur pays. M. Ali-

* Naville, de la Charité légale, tome II, p. 269.

DANS LKS SOCIÉTÉS CfIRÉTIENNES. 281

son dit à ce sujet : « Il a éié complètement établi, par les différentes enquêtes auxquelles il a été procédé devant les comités du parlement, que l'éducation des basses classes n'a en aucune manière arrêté les progrès du crime^ » Nous avons vu plus haut, au deuxième chapitre de ce livre, quels étaient, en Angleterre, les résultats de cette éducation populaire où la religion n'entre que de nom. Le mal est bien loin d'avoir pris en France les proportions qu'on lui voit en Angleterre; toutefois, l'impuissance de l'enseignement qui ne s'appuie pas sérieusement sur la religion y est également constatée. « Longtemps, dit M . Dufau , on a exagéré dans notre pays l'importance de l'instruction primaire, de celle qui est destinée aux populations laborieuses. 11 n'y a point, certes-, dans les premiers éléments de nos connaissances, dans la lecture, l'écriture et les quatre règles, la vertu qu'on semblait leur attribuer pour former le moral de l'homme. On est aujourd'hui revenu à des idées plus raisonnables, et l'on apprécie l'instruction primaire à sa juste valeur; on avoue que des habitudes de rigide moralité, d'existence douce et paisible, se rencontrent chez des populations complètement illettrées; on reconnaît même, et c'est le grand point, que, lorsqu'il y a chez une population absence de principes, de croyances, cette instruction à peine commencée deviendra souvent l'auxiliaire du mal plutôt que du bien. Si l'on consulte les statistiques de la justice criminelle,

• Cité par M. Johnston, England as, it is, p. 52.

on voit, par une triste coïncidence, que, depuis trente ans, la progression du nombre des jeunes prévenus a suivi l'accroissement du nombre des écoles. Enfin, au dire d'un recommandable inspecteur des prisons , M. Moreau-Christophe, ce n'est presque jamais parmi les prisonniers ignorants, mais parmi ceux qui sont instruits, que figurent les plus effrontés, les plus indisciplinables, ceux sur lesquels il semble le plus difficile d'exercer une heureuse influence, pour les déterminer à entrer dans une voie d'amendement \ »

Évidemment, la puissance traditionnelle des mœurs, résultant de convictions fortes, transmises par l'éducation de la famille de génération en génération, est infiniment préférable, au point de vue du bien-être comme au point de vue de la moralité, à l'instruction où domine l'indifférence religieuse. Cette éducation traditionnelle attache l'homme au bien par les liens les plus forts de la vie, tandis que l'autre développe en lui, avec l'orgueil et l'esprit de suffisance, toutes les sources du vice. M. Leplay a été amené à cette conclusion par la comparaison de l'état moral et matériel des diverses populations de l'Europe. «. On apprécierait, dit-il, d'une manière inexacte la situation d'une grande partie de l'Europe, si l'on attribuait à l'instruction, telle qu'elle est aujourd'hui donnée dans les écoles publiques, une importance trop absolue. Plusieurs populations complètement illettrées offrent aujourd'hui un développement

* Essai sur la science de la misère, p. Ah.

remarquable de bien-être, d'intelligence et de moralité ; souvent même on constate, chez les pères de famille appartenant à ces civilisations arriérées, beaucoup de finesse, de discernement et d'ascendant moral, et ces qualités s'y transmettent sans effort de génération en génération, par l'exemple des vieux parents, par la simple pratique de la vie, en un mot par la seule influence de la tradition ^ »

La tradition, en effet, a un caractère positif, et c'est ce qui fait sa puissance sur le cœur et les actions de l'homme. Elle se fonde sur l'autorité, sur la foi à un ordre moral qui s'impose à l'homme et qu'il n'est point maître de changer à son gré, au profit de ses passions. Si grossière et si imparfaite qu'elle soit, elle vaut mieux pour la moralité de l'homme, et, par conséquent, pour son bien-être même matériel, que les notions incertaines et les aspirations indéfinies d'une vague religiosité. Il faut à l'homme une discipline sérieuse et positive, qui contienne son orgueil et comprime l'expansion désordonnée de ses instincts corrompus. L'instruction séparée de la religion exalte l'orgueil; au lieu démettre un frein aux passions, elle les surexcite , parce qu'en étendant le champ des connaissances elle étend aussi le champ des désirs. C'est surtout quand les conditions générales de la vie sociale tendent à constituer à part chaque existence, et à livrer l'homme à ses forces individuelles, en l'émancipant de plus en plus, en brisant

* Les Ouvners européens, p. 42.

les liens extérieurs des institutions et des habitudes qui sont comme le moule sur lequel se forme sa vie, c'est alors surtout que l'autorité des principes religieux est nécessaire pour soutenir l'homme, pour le guider, le redresser et le contenir. .Plus l'homme est libre, plus il est livré, par les institutions sociales, à l'empire de sa propre volonté, plus il a besoin d'être vertueux. Mais, pour être vertueux, il faut que l'homme se renonce; or, nous l'avons vu, l'homme ne se renonce que lorsque la foi en Dieu et en la vie future lui fournit un motif 'suffisant d'accomplir, à tous les instants de la vie, cet héroïque sacrifice de lui-même. Si la vérité de cette proposition résulte de la considération de l'homme dans les traits généraux de son être moral, combien n'estelle pas plus frappante encore lorsqu'on l'envisage dans les actes de sa vie de chaque jour? Tous les faits que nous avons rapportés sur l'existence de l'ouvrier n'en sont-ils pas la confirmation éclatante? Il nous reste, pour compléter cette démonstration, à faire voir, par quelques exemples, ce que peuvent être les familles de la classe ouvrière dans lesquelles régnent des habitudes sincèrement et sérieusement religieuses. Ce sera la contre-épreuve, en quelque sorle, de tout ce que nous venons de dire sur les funestes influences qu'exercent sur la condition de l'ouvrier les vices et les passions que la religion condamne. Nous prendrons nos types dans les ouvrages qui, par leur méthode, reproduisent avec le plus de vérité la vie de l'ouvrier avec toutes ses particularités, dans les Ouvriers européens, de M. Leplay,

et dans les Ouvriers des deux mondes, rédigés, suivant le procédé de M. Leplay, par la Société internationale d'économie charitable. Nous commencerons notre exposé par les familles où l'influence de la religion ne se fait sentir qu'imparfaitement à raison des conditions inférieures du culte auquel elles appartiennent, par les familles protestantes. Nous verrons que, là même où la religion est dénuée de ses moyens les plus efficaces d'action sur la vie, elle exerce pourtant encore sur les habitudes une influence marquée et des plus salutaires. Les familles qui vivent dans la soumission à la foi et à la discipline de l'Eglise catholique nous montreront tout ce que peut, pour la condition morale et matérielle de l'ouvrier, l'influence religieuse dans sa pleine puissance.

La monographie XVllI des Ouvriers européens nous offre, dans un ouvrier horloger de Genève, un type particulièrement digne d'attention, à notre point de vue. c< Les deux époux professent la religion réformée de Calvin; la ferveur religieuse et l'assiduité au culte sont remarquables, surtout chez la femme.. . Des visites pastorales, faites dans toutes les familles à des époques rapprochées, et tout au moins une fois l'an, ont une heureuse influence sur la tenue des habitations, et, en général, sur la moralité des populations ouvrières. »

Mais cette famille allie à un fonds de foi religieuse un certain goût trop prononcé des récréations, et un entraînement vers le luxe qui nuit à son bien-être, a La l)rincipale récréation du mari est la fréquentation d'une

société de cours publics, dont Tenlrée est gratuite, mais dans laquelle les assistants prennent ordinairement quelques boissons; plus rarement, il va au café, en compagnie de quelques amis. Dans la belle saison, il prend, en compagnie de sa femme, le plaisir de la promenade dans les beaux sites de la banlieue de Genève, et ce plaisir consiste en partie à s'y montrer bien vêtu. Les deux époux vont ensemble, une ou deux fois par an, au théâtre. La femme trouve une agréable distraction dans la culture des fleurs; une autre de ses récréations favorites est la lecture de quelque livre de piété, plus ordinairement de livres amusants, loués dans les nombreuses bibliothèques privées de la ville; les romans et les récits de voyages sont les ouvrages les plus recherchés. Les repas et les fêtes de famille, les cadeaux faits aux parents à l'occasion des principaux anniversaires, complètent les moyens de récréation delà famille. Lorsque l'on considère la dépense considérable qui est faite dans le ménage pour l'acquisition d'objets de luxe, appartenant à la catégorie des meubles et des vêtements, on reconnaît que la possession de ces objets a un trèsvif attrait pour les ouvriers des villes. » Le goût du luxe nous est donné, dans cette monographie, comme assez fréquent chez les ouvriers protestants de Genève. Il en résulte que l'épargne, qui est pratiquée par les jeunes ouvriers avant leur mariage, diminue aussitôt qu'ils sont entrés en ménage. « Souvent elle cesse tout à fait quand la tendance au luxe dépasse certaines limites, et quand les naissances d'enfanls se succèdent fréquem-

ment. » La famille qui fait l'objet de cette monographie, sur un revenu de 1540 fr. ne fait que 80 fr. d'économie. En résumé, il y a dans cette famille de l'ordre, de la distinction , des aspirations élevées, mais il y manque un certain sérieux et une certaine solidité dans la piété, une pratique plus réelle de la loi du renoncement, que le protestantisme est inhabile à donner, et qui serait pourtant nécessaire pour assurer complètement le bienêtre delà famille par l'économie.

La famille étudiée dans la monographie XIX, et qui est prise également parmi les ouvriers protestants de Genève, présente les mêmes caractères. « La famille montre une grande ferveur religieuse, entretenue par l'assiduité aux exercices du culte, et surtout par des lectures de piété, qui sont la récréation presque unique du père de famille. Le développement remarquable des sentiments religieux se fait sentir dans toutes les habitudes de la famille, dans une condition toujours gênée descendant parfois jusqu'à l'indigence. Il donne une véritable distinction au père de famille et lui communique un caractère touchant de résignation. La plus grande sollicitude des époux est d'assurer le développement intellectuel et moral de leur fils unique; dans ce but, ils s'imposent les sacrifices les plus pénibles. Placée incontestablement, par sa valeur morale, au premier rang parmi les ouvriers européens, la famille rentre complètement, pour ce qui concerne le défaut de prévoyance, dans les habitudes dominantes des populations ouvrières. On peut remarquer cependant que

l'amour paternel, qui, avec l'esprit religieux, domine dans cette famille tous les autres sentiments, donne aux dépenses du ménage une direction qui deviendra un acte de haute prévoyance, si l'enfant répond, par le succès, aux soins qu'on lui prodigue. »

Dans la monographie XV des Ouvriers des deux mondes^ M. Robert nous décrit une famille d'ouvriers protestants d'Hérimoncourt, dans le déparlement duDoubs, pratiquant sincèrement leur culte, a Ils ne savent, ditil, ni lire ni écrire; et, livrés fort jeunes à eux-mêmes, ils n'avaient reçu qu'une éducation fort négligée. Mais, soutenus par une véritable piété, ils ont pu traverser des jours difficiles avec résignation et courage. Les époux ont l'un pour l'autre une vive affection, et consacrent au travail les forces qui leur restent, sans souhaiter autre chose que la conservation de leur santé et la prospérité de leurs enfants. L'ouvrier n'exécute qu'un travail d'un ordre inférieur, mais sa vie irréprochable, l'énergie avec laquelle, aidé par les efforts de sa femme, il est parvenu, à force de patience et d'économie, à s'élever à la propriété immobilière, lui attirent, de la part de ses concitoyens et de ses camarades, des égards qu'il mérite. Son obstination à épargner, quelque restreint que fût son salaire, l'a conduit à transformer le plus modeste héritage en une propriété d'une valeur plus que triple. »

L'auteur do cette monographie, M. Robert, fait au sujet des ouvriers d'Hérimoncourt les observations suivantes : « Si l'on examine attentivement cette popu-

lation ouvrière, au point de vue des tendances et des senliments, on distingue immédiatement deux groupes d'individus se conduisant bien à l'usine. Le premier se compose d'ouvriers qui ont de fortes convictions évangéliques; leur conduite est exemplaire; ils ne mettent jamais les pieds au cabaret, sont d'un commerce doux et agréable et peuvent être^cités comme modèles aux autres; leurs rapports avec leurs camarades et avec tous ceux qui les approchent sont fraternels et affectueux; ils sont, aussi biendans la famille qu'à l'atelier, toujours fidèles à l'accom-plissement de leur devoir et pratiquant l'obéissance. On comprend que, pour les chefs d'industrie, de tels hommes sont inappréciables. Le second groupe contient :'es ouvriers assidus au travail, économes et sobres (mais sobres par économie); l'amour du gain est leur seul mobile. Parmi ceux-ci, plusieurs sont loin d'être irréprochables dans leur vie privée. Après avoir distingué ces deux groupes, on peut encore diviser le reste en deux catégories : la première est formée d'individus marchant passablement bien, mais se faisant rappeler au devoir de temps à autre; en un mot, d'individus qui ont besoin d'être stimulés; la deuxième catégorie, peu nombreuse, comprend ceux qui, s'abandonnant à leurs mauvais penchants, aiment par-dessus tout le cabaret, et sont des hommes de désordre dans l'usine comme dans la famille. » Le contraste est ici frappant et des plus instructifs.

i\I. Leplay, dans la monographie XXXI des Ouvriers européens^ signale, dans la famille d'un ouvrier fonn. 19

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deur de la Nièvre, cette même coïncidence des habitudes religieuses avec le bien-être de la famille.

c< Les deux époux professent la religion catholique romaine et pratiquent régulièrement les devoirs religieux. Ils se sont toujours distingués, aussi bien avant qu'après le mariage, par d'excellentes habitudes morales. Ils sont laborieux et élèvent leurs enfants avec sollicitude. La femme, douée d'un excellent jugement et d'un caractère ferme, exerce de l'ascendant dans les affaires de la famille. C'est surtout par suite de celle influence que le budget se résume chaque année en une épargne. Celle-ci vient régulièrement accroître chaque année un capital placé à intérêt* et qui sera un jour consacré à l'acquisition d'une petite propriété. Cette constante préoccupation est, avec le sentiment religieux et les conseils donnés par le patron, la base de toutes les vertus de la famille.

« La nourriture de la famille est succulente et copieuse. L'amélioration du régime alimentaire est commandée parla nature même de la profession, qui impose journellement à l'ouvrier une dépense eonsidérable de force musculaire. Contrairement à ce qui s'observe en Grande-Bretagne, dans la plupart des districts de forges, cette nécessité d'un régime relativement dispendieux n'empêche pas le fondeur français de réaliser chaqueannée une épargne notable, parce que la famille sait se procurer à bon marché, au moyen de combinaisons variées, et en partie par sa propre industrie, plusieurs des aliments qu'elle consomme. L'ouvrier, con-

tenu par l'influence de sa femnne, n'est pas, d'ailleurs, soumis à l'empire des besoins physiques aussi complètement que l'ouvrier anglais. Ainsi, la famille, qui, dans les années d'abondance, achète pour sa consommation une provision de vin, renonce complètement, dans les années de cherté, à l'usage de ce spiritueux. »

Tel est l'ouvrier à qui les habitudes religieuses donnent la force de maîtriser ses convoitises et de régler sa vie. L'ouvrier français est catholique et, même quand il semble accorder trop peu d'importance aux choses de la religion, il reste, malgré lui, catholique dans ses habitudes, et pratique instinctivement la loi du renoncement \ L'ouvrier anglais est protestant et livré, par un culte impuissant à s'emparer des âmes, à ses penchants désordonnés; de là cette différence si marquée que signale M. Leplay, et que nous avons déjà eu occasion de faire remarquer ailleurs.

M. Leplay fait, à propos d'une famille de moissott' nciirs émigrants et propriétaires cultivateurs ^ du Sois-

* M. Villermé, qui a étendu ses observations sur les populations ouvrières des différentes parties de la France, constate celte influence sérieuse de la religion sur le peuple. « Il n'est point vrai, dit-il, que la religion ne soit plus partout en France, comme le soutiennent beaucoup de personnes, qu'un vain mot, et que, dans les campagnes mômes, elle ait perdu son empire. Cela peut être à Paris et autour de celte capitale, dans un rayon malheureusement trop étendu ; cela peut être encore dans quelques grandes villes et dans leur voisinage. Mais nos départements du Midi, ceux de lu Bretagne, de la Vendée, la plupart des autres, et même les villes manufacturières de Sedan, de Nîmes, de Lodève, de Saint -Etienne, de Tarare, etc., ont conservé des sentiments religieux fort sincères; et, avec ces sentiments, les ouvriers y ont aussi de meilleures mœurs. » Tableau de Vctat physique et moral des ouvriers, tome II, p. 69.

sonnais (monographie XXX, des Ouvriers européens)^ des observations également très-significatives. « La famille professe la religion catholique romaine. L'amour du travail et la tendance à l'épargne, qui distinguent si honorablement cette famille, ne dégénèrent pas, ainsi qu'il arrive souvent ailleurs, dans les mêmes conditions, en une avarice sordide, ou en défauts d'une nature plus grave. En général, les familles placées, dans cette localité, aux premiers échelons de la propriété, obéissent, sous ce rapport, à l'influence de la religion ; elles concilient les qualités qui les distinguent avec les entraînements naturels à l'humanité, et particulièrement avec l'esprit de charité. » Les chiffres du budget de celte famille en disent plus que tout le reste : sur un revenu de 977 fr., la famille réalise une épargne de 185 fr. Nous trouvons dans la monographie III des Ouvriers des deux mondes^ un type, qu'on pourrait presque dire accompli, de famille heureuse et prospère, dans une condition médiocre, par la pratique des vertus chrétiennes; à raison de l'intérêt spécial qu'elle nous offre, nous exposerons sa situation plus au long que nous ne l'avons fait pour les autres. Cette famille, qui habite la commune de Cauterets, dans les Hautes-Pyrénées, se compose de quatorze personnes vivant sous le régime des anciennes communautés agricoles, qui ont résisté, jusqu'à ce jour dans ce pays, à l'influence du Code civil. « Le bien de famille, conservé intégralement de génération en génération, réunil, dans une complète communauté d'existence, tous les membres qui n'ont pas

voulu s'établir au dehors. Le bien est toujours transmis à l'aîné des enfants (garçon ou fille); le nom de famille est lui-même religieusement conservé; il est donné, par la coutume, au gendre qui épouse l'héritière de la maison. » Il faut, comme nous l'avons dit ailleurs, pour pratiquer ce régime de communauté, à la fois une souplesse et une solidité de mœurs qui ne peuvent résuller que de la puissance des convictions religieuses. Ces convictions, avec les habitudes qui en dérivent, la famille dont nous nous occupons les possède au plus haut degré.

c< Toute la famille, élevée dans la religion catholique romaine, en observe régulièrement les pratiques. Les enfants reçoivent au catéchisme, dirigé par le curé, une instruction religieuse prolongée; ils ne font guère la première communion avant quatorze ans. Pendant l'hiver, à la fin de chaque veillée, la prière est faite en commun et récitée à haute voix. Tous les membres de la famille communient à Pâques; plusieurs d'entre eux, les femmes particulièrement, à toutes les grandes fêtes. Le repos du dimanche est scrupuleusement observé; mais le clergé accorde toutes les dispenses nécessaires pour les récoltes de foin et de céréales. Le maître de la maison et son beau-frère, Jean D...,sont membres d'une confrérie religieuse dite de Saint-Laurent, qui prend part, surtout dans les processions, à l'exercice du culte; la maîtresse et sa tante, Marie D..., sont affiliées à cette même confrérie. Le souvenir des parents morts est pieusement conservé; dos sommes

considérables sont consacrées à faire dire des messes h leur intention.

c< Ces habitudes se lient à des mœurs fort recommandables; le maître et la maîtresse exercent sur tous les membres de la famille l'autorité indispensable à la conduite des travaux et au maintien de l'ordre intérieur. Les enfants, voyant les membres de la communauté obéir à ses chefs en toute circonstance, s'habituent, dès leur plus jeune âge, à accorrler aux supériorités sociales le respect, à défaut duquel il ne peut y avoir de stabilité dans l'État. Mais, en même temps, les sentiments d'affection que développe la vie de famille contribuent à alléger, pour tous les subordonnés, le poids de cette autorité. Les enfants sont traités avec douceur, et l'on fait de grands sacrifices pour leur éducation. Nonobstant l'urgence des travaux confiés aux adultes, ils se livrent en toute liberté aux jeux de leur âge. Bien que les mariages soient peu précoces, les mœurs des jeunes gens sont exemplaires. Les membres de la famille qui gardent le célibat, et qui laissent dans la communauté la dot à laquelle ils auraient droit, sont traités avec beaucoup d'égards. Le domestique lui-même est logé, nourri et vêtu exactement comme un membre de la famille. Sa situation, qui est évidemment la conséquence d'anciennes habitudes, forme un contraste frappant avec celle qui est faite maintenant aux domestiques dans la plupart des classes de la société française. Les tendances religieuses du pays, fondées sur une foi traditionnelle, se main-

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tiennent, nonobstant le contact des étrangers, par suite de l'influence dont le clergé jouit dans cette localité. L'événement le plus heureux que puisse désirer une famille est de faire arriver à la prêtrise un de ses enfants. Le jeune prêtre, en effet, renonce toujours, en faveur de l'aîné, à sa part d'héritage ; il contribue ainsi à prolonger, pendant une nouvelle génération, la conservation intégrale du bien de famille. Souvent il apaise, par son ascendant, les dissentiments qui tendent à s'élever dans la communauté.

« Propriétaire d'une habitation agréable ; jouissant, en raison de son existence frugale, d'une honnête aisance ; contribuant à accroître la force de l'État par ses nombreux rejetons et par sa production agricole ; ayant toujours réussi, à chaque génération, à établir tous ceux de ses membres qui ont désiré sortir de la communauté, la famille jouit dans le pays d'une considération méritée. »

Dans cette famille à laquelle sont données, comme conséquence et comme récompense de ses vertus, l'aisance assurée avec l'estime générale, la frugalité et le travail vont de pair :

c( Tous les membres de la famille, à l'exception des deux plus jeunes enfants, exécutent en commun la culture et la récolte des champs, et quelques travaux spéciaux, tels que l'abattage des cochons, la tonte des brebis et la préparation des pailles pour la couverture des granges. Les enfants sont peu chargés de travail ; les deux filles, de quatorze et de douze ans, consacrent

une grande pfîrtie de leur temps à l'école et au catéchisme; les deux plus jeunes enfants, âgés de neuf et de sept ans, suivent toute l'année ce double enseignement. On ne les emploie jamais aux travaux qui pourraient excéder leurs forces. Leurs occupations principales sont : le filage, le tricotage, la garde des brebis et la récolle d'herbes destinées aux cochons; elles sont pour eux une récréation autant qu'un travail.

a Le régime alimentaire de la famille, suffisante la rigueur pour entretenir les forces des travailleurs, est néanmoins soumis aux règles de la plus sévère économie; on n^y voit jamais apparaître le superflu, même aux principales fêtes de l'année. Ce régime a pour bases essentielles les céréales, la graisse et la viande de porc, le beurre, le sel et quelques légumes. Le travail, la frugalité, l'esprit d'ordre et de prévoyance de la famille se traduisent en une épargne annuelle de 755 fr. sur un revenu annuel de 4,243 francs, lequel doit fournir à l'entretien de quinze personnes. »

Les récréations de la famille ont le caractère de foi simple et douce que donnent la pureté des mœurs et l'application courageuse aux travaux sérieux de la vie :

c( La famille, composée de quinze personnes, trouve dans la vie commune, dans les jouissances et dans les devoirs delà propriété, des moyens suffisants de récréation, et l'on y songe rarement à s'en créer d'autres au dehors. Les principales circonstances qui rompent agréablement pour la communauté le cours ordinaire de l'existence, senties exercices du culte, auxquels tous

les membres de la famille assistent successivement les fêtes et les dimanches ; les repas composés de viande de boucherie et de vin, qui ont lieu les jours où la famille exécute, seule ou avec le concours des voisins, certains travaux extraordinaires ; enfin les excursions faites aux foires de Lourdes et d'Argelès pour la vente ou l'achat des bestiaux. Pendant les journées d'hiver, les femmes qui ne sont pas obligées de vaquer aux travaux du ménage prennent plaisir à filer, en compagnie des voisines, dans les thermes de Cauterets. Elles se plaisent surtout, pendant les veillées d'hiver, près du foyer domestique, à entendre les récits amusants que fait le père de famille en vue de prolonger la durée du travail. Les hommes s'abstiennent absolument de l'usage du tabac et des spiritueux. Ils vont, trois ou quatre fois par an, faire une consommation modérée de café dans les auberges de Cauterets, de Lourdes et d'Argelès. »

Voilà certes une famille heureuse; heureuse d'un bonheur vrai et solide, parce qu'il se lie intimement à l'accomplissement des devoirs essentiels de la vie ; de ce bonheur que seule la pratique du renoncement chrétien donne à l'homme, parce que seul le renoncement, en élevant l'homme à Dieu, peut donner à l'âme le calme et la simplicité, rendre léger le fardeau de la vie, et faire prendre en affection, par l'amour du sacrifice, ses obligations les plus sévères.' On souhaiterait pour tous les travailleurs cette même existence, ou du moins quehjue chose d'approchant. On voudrait leur voir à tous, dans les situations diverses que les cir-

constances extérieures leur font, cette aisance et ce bonheur fondéssur le travail, la prévoyance, la simplicité des goûts, l'amour de la vie de famille et de ses saines distractions. Mais pour cela il leur faudrait à tous les douces et fortes vertus du chrétien, q ue tant d'entre eux ont perdues au souffle du matérialisme et de l'impiété ^

On peut voir, par les exemples nombreux que nous avons cités, en sens contraire, d'après les autorités les plus accréditées, si nous avions raison de dire, au début de ce chapitre, que,de toutes les causes qui influent sur la condition des classes ouvrières, les dispositions personnelles des hommes, leurs vertus et leurs vices, sont les plus importantes. Modifier ces dispositions, rendre l'esprit et les habitudes de la vie chrétienne à des populations en qui elles sont depuis longtemps affaiblies ou perdues, est une œuvre difficile et longue. Ce n'est qu'ainsi pourtant qu'on pourra leur faire recouvrer l'intelligence, l'application au travail, l'ordre, la prévoyance, l'économie, sans lesquelles il n'y a pour elles ni bonheur, ni bien-être, et avec lesquelles elles peuvent trouver une existence supportable, même dans

* Au moment où ces pages s'imprimaient, la Société internationale des études pratiques d^économie sociale faisait paraître le tome III des Ouvners des deux mondes, dans lequel se trouve un exemple des plus frappants de ce que peuvent, pour le bien-être des familles d'ouvriers, les habitudes de la vie chrétienne. Cet exemple nous est fourni par la monographie d'un ouvrier paysan et bavomiier de la Basse-Frovence (ii" 21 ). Nous reproduisons, à la fin de ce volume, dans la note B, les principaux traits de cette intéressante monographie.

les conditions matérielles les plus défavorables. Dans l'état présent des mœurs, pour rendre à nos populations cet esprit et ces habitudes, ou pour les conserver chez celles qui ne les ont point encore entièrement perdues, ce n'est pas trop du concours de toutes les forces delà société, soutenues, animées et guidées par l'apostolat du clergé. Comment vaincre les tentations dont les travailleurs sont aujourd'hui assaillis de tous côtés? Comment surmonter ce courant presque irrésistible de vanité, de mollesse et de vices, qui entraîne tous les rangs? Comment, si ce n'est par l'appui que se prêteront les uns aux autres, dans l'association, tous ceux qui, parmi les classes ouvrières, ont encore l'habitude, ou au moins le sentiment et le désir de la vie laborieuse et sincèrement chrétienne; et aussi par l'appui que trouveront les classes ouvrières dans la charité des classes à qui la Providence a donné, avec des lumières plus étendues, une moralité mieux assurée par les conditions matérielles de leur existence contre les tentations de la vie, et, par conséquent, une dignité et une autorité qui prédisposent les masses à accepter plus facilement leur impulsion. Association et patronage, telles sont toujours les dernières conclusions auxquelles on est conduit dans la recherche des moyens de remédier à la misère.

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