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CHAPITRE VII

DES CAUSES ACCIIiKNTKI.LES DE LA MISÈRE

Les accidents qui troublent la vie humaine et privent de ses ressources l'homme qui vit péniblement de son travail sont nombreux et de nature diverse. Ils exercent à tous les moments leurs funestes influences sur la condition des classes ouvrières, frappant tantôt l'un, tantôt l'autre, et traînant partout la misère à leur suite. Quelquefois même ils atteignent en masse dos populations entières, et répandent, pour un temps assez long, la souffrance, souvent même la détresse, sur de vastes contrées. Mais, si graves que soient leurs effets, comme la volonté humaine ne saurait les prévenir, et qu'elle ne peut en modérer l'action que dans une Irès-faible mesure, il n'y a que peu de chose à en dire; il suffira de montrer que la prévoyance et la charilé sont les soûles forces qui puissent en tempérer la rigueur.

DE LA RICHESSE DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. 501 Les accidents dont les conséquences affectent tout Tensemble d'une population sont les perturbations de Tordre physique , dans lesquelles le genre humain a toujours vu l'action d'une puissance supérieure imposant à l'homme, en traits plus frappants que d'habitude, le châtiment de quelque grande faute. Sous l'impression de terreur qu'ils lui causent, il les a nommés des fléaux. Les épidémies, les inondations, les années de stérilité, avec la disette ou le renchérissement des subsistances qui en sont les conséquences, appartiennent à cet ordre de faits. On a remarqué, pour ce dernier cas, qu'il y a dans la nature des choses une certaine puissance de fécondité qui répare assez promptement le dommage, et permet de combler en assez peu de temps le déficit. Propriétaires et cultivateurs redoublent d'efforts pour forcer la terre à leur rendre ce qu'elle leur a refusé passagèrement, en sorte que l'on voit d'ordinaire les années de stérilité suivies d'une grande abondance. Mais, si les souffrances qui proviennent de cette cause se réparent promptement, c'est surtout pour l'agriculteur. La misère qu'une année de stérilité engendre dans les classes industrielles a des suites plus prolongées et plus difficiles à faire disparaître.

Contre les maux qui naissent de ces fléaux, les ressources ordinaires de la prudence et de l'énergie humaines sont peu de chose. Elles peuvent y apporter quelque adoucissement, mais elles ne sauraient ni les prévenir ni en arrêter complètement les effets. Toutefois, la prévoyance et l'économie seront toujours ici d'un

grand secours; elles pourront ôter à ces calamités ce qu'elles ont de plus douloureux. Grâce à leur salutaire action, il y aura pauvreté, pauvreté extrême peut-être, mais il n'y aura que rarement cette misère et cette détresse, qui menacent l'homme dans sa vie même, et qui, si elles le laissent vivre, portent néanmoins un coup fatal à ses forces et à son avenir. Les combinaisons les plus heureuses de l'esprit de prévoyance, celles qui, dans bien des cas, peuvent remédier, dans une l«irge mesure, aux maux causés par les accidents de la vie, les combinaisons de l'assurance mutuelle restent impuissantes ici. Que peut faire la mutualité quand tous à la fois sont frappés et réclament également assistance? C'est à la charité qu'il faudra faire appel. A force de sacrifices et d'industrie, on l'a vue plus d'une fois apporter du soulagement à des misères qui semblaient, parleur intensité et leur étendue, défier ses efforts. Mais la tâche est immense et surpasse souvent les forces du zèle le plus ardent et le plus intelligent. Si les classes qui souffrent n'ont pas su trouver par elles-mêmes, dans leur énergie morale, dans leur modération et dans leur économie durant les temps de prospérité, un moyen de se dérober aux derniers excès du mal, la charité ne parviendra pas à les leur épargner.

Les accidents qui n'atteignent que les individus n'ont point pour la société ces terribles conséquences, mais souventils jettent les familles sur lesquelles ils s'abattent dans la plus cruelle détresse. A quelle extrémité ne 8(; trouvent pas réduites les familles ouvrières dont les

chefs succombent à une mort prématurée? En perdant celui dont le travail fournissait à leurs besoins, elles passent tout d'un coup, par la transition la plus soudaine et la plus douloureuse, de la vie aisée et indépendante à la vie misérable et dépendante. Les maladies, les blessures, si fréquentes dans les travaux de l'industrie, réduisent aussi, mais seulement pour un temps, les travailleurs à la misère. Les infirmités physiques et morales dont certains membres de la famille peuvent être atteints dès leur naissance; le déclin de l'âge, avec la diminution des forces ou l'impuissance absolue de travailler qui en sont la suite ordinaire; voilà encore des sources de misère qui, bien qu'individuelles, répandent néanmoins de grandes difficultés dans la vie des classes ouvrières, et les assujettissent à de pénibles épreuves. Ici, du moins, l'activité, la prévoyance, l'ordre, l'économie, toutes les vertus de l'ouvrier, ne sont point impuissantes, comme elles le sont quand il s'agit de lléaux qui étendent leurs ravages sur la société tout entière. L'ouvrier laborieux et économe trouvera d'ordinaire de puissantes ressources dans l'épargne pratiquée avec suite et appliquée avec intelligence. Sans doute, ces ressources de l'épargne ne le sauveront pas de toutes les fâcheuses conséquences qu'entraînent fatalement les accidents et les infirmités de la vie; mais elles l'aideront à se soutenir au-dessus de cet abîme delà misère où disparaissent promplement, au moindre revers, ceux qui n'ont pas su mettre à profit pour l'avenir les ressources des temps de prospérité. La charité fera le reste.

Comme elle n'aura plus qu'à achever ce que l'économie de l'ouvrier aura déjà fait, pour la plus grande part, sa tâche n'aura rien qui dépasse les ressources humaines, et son action sur le sort de l'ouvrier sera sérieuse et efficace.

Nous n'hésitons pas à affirmer que, dans une société où les masses pratiqueraient, dans la mesure où la faiblesse humaine le comporte, les vertus de la vie chrétienne, et où la charité serait généralement et activement exercée, ces accidents, ces infirmités, tous ces revers qui tiennent à l'ordre naturel des choses, et que la volonté humaine subit sans pouvoir jamais les dominer, n'aboutiraient que très-rarement à la misère. Leur action sur la vie humaine se bornerait à ces vicissitudes et à ces difficultés qui sont inséparables de notre existence. Dieu n'a pas voulu nous accorder la vie facile ; il nous a assujettis, en punition de la faute de notre premier père, à une vie sans cesse traversée et sans cesse incertaine. Les maladies, les infirmités, la mort, avec tous les malheurs qui les suivent, peuvent à chaque instant nous atteindre. La menace continuelle qu'elles nous font nous oblige à nous rappeler sans cesse que notre destinée est plus haut que cette terre; les privations et les vicissitudes, qui en sont la conséquence dans l'ordre matériel, concourent à nous maintenir sous cette loi de renoncement et d'expiation, qui domine tout l'ordre moral, et que l'ordre matériel reflète partout. En nous créant des difficultés, elles nous offrent des occasions de manifester, par le déploiement de notre

énergie personnelle en face de l'adversité, et par notre empressement à secourir les misères de nos frères, les vertus qui font la grandeur de l'homme. Mais, partout où ces vertus se trouveront, partout où le renoncement qui en est le principe régnera sur les âmes, les misères qui ont leurs sources dans les accidents de la vie humaine perdront ce qu'elles ont de plus grave. Par l'énergie morale de ceux que leur condition expose davantage aux revers de la fortune, et |)ar l'assistance charitable que leur prêteront ceux qui rencontrent dans la vie des chances plus favorables; par l'union de ces deux forces, dont l'une sans l'autre resterait sans efficacité, l'homme soutiendra l'effoi't de ces puissances ennemies qui troublent à chaque instant son existence; s'il n'échappe pas à la peine et à la lutte, il échappera du moins à la misère.

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