CHAPITRE VIII
DE L ASSOCIATION COMME MOYEN D AMELIORER LE SORT DES CLAbSES OUVRIERES PAR LEURS PROPRES EFFORTS.
Le sentiment des périls de l'individualisme et de la nécessiléde l'association devientchaque jour plus pressant. L'esprit chrétien, qui meut nos sociétés, alors même qu'elles n'ont point conscience de. sa présence, est éminemment un esprit d'action commune, d'assistance mutuelle, d'association, en un mot. L'homme du peuple se sent mal à l'aise dans la solitude égoïste que le rationalisme révolutionnaire lui a faite. En cherchant à grandir outre mesure son individualité, on n'a fait que l'affaiblir et l'abaisser. L'ouvrier de nos jours se sent ramené, par des impulsions aveugles souvent, coupables quelquefois, mais toujours irrésistibles, vers cette puissance de l'association à l'ombre de laquelle, dans les grands siècles chrétiens, il avait si bien abrité
DE LA RICFIESSE DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. 307 sa liberté, fortifié ses mœurs et garanti son existence contre les chances toujours redoutables et toujours présentes de la misère.
L'association, en effet, est douée d'une efficacité singulière pour améliorer les hommes, et pour accroître leur dignité et leur bien-être en accroissant leurs vertus. Dans Tassociation, l'homme est convié à déployer, sous le regard de ses semblables, tout ce que Dieu a mis en lui de puissance pour le gouvernement de soimême et pour l'action extérieure. L'émulation le stimule, l'honneur l'élève et le soutient. Le sentiment de la responsabilité qu'il encourt vis-à-vis de ses coassociés fortifie en lui le sentiment de cette responsabilité plus intime qu'il encourt au fond de si conscience, pour tous les actes de sa vie. Uni à ses frères, l'homme a mieux le sentiment de la dignité de sa nature et de ce que cette dignité lui commande. Seul, il sera plus facilement accessible à toutes les suggestions de ses corruptions naturelles; appuyé sur d'autres hommes, il se sentira plus fort contre lui-même. La solidarité, l'assistance mutuelle, l'action commune, telle est la loi naturelle de la vie humaine, et plus cette loi sera pratiquée, plus auront d'énergie tous les bons instincts de notre nature, et mieux seront domptés tous ses mauvais penchants. Le travail, la sobriété, l'ordre^ l'économie, tontes ces vertus qui sont les conditions indispensables du bien-être de l'ouvrier, seront conservées, fortifiées, développées, par l'association, et l'on verra toujours la situation des classes ouvrières s'améliorer,
en raison directe (le leur aptitude pour l'association et de leur fidélité à la pratiquer.
L'esprit révolulioiinaire, c'est-à-dire l'esprit de haine contre tout ce qui tient du christianisme, s'efforce de substituer la puissance de l'individualisme à la puissance de l'association. Il ne voit dans la société que deux choses : l'État et l'individu. C'est par ses seules forces que l'individu doit s'élever et se garantir des chances mauvaises de la vie; si ses forces le trahissent, si elles ont besoin, pour se diriger et se soutenir, d'un secours extérieur, c'est à l'Etat qu'il doit le demander. (( 11 n'y a plus de corporations dans l'État, disait le rapporteur de l'Assemblée constituante, en 1791, il n'y a plus que l'intérêt particulier de chaque individu et l'intérêt général. Il n'est permis à personne d'inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire, de les séparer de la chose publique par un esprit de corporation.... C'est à la nation à fournir des travaux à ceux qui en ont besoin et des secours aux infirmes. » C'est de cette doctrine individualiste, laquelle a pour conséquence et pour couronnement l'omnipotence et l'omnigérance de l'État, que sont nées la plupart des instilutions par lesquelles on cherche à réveiller dans les populations ouvrières l'esprit d'ordre et d'économie, soit en offrant au travailleur un placement facile pour ses épargnes, soit en lui procurant, par les combinaisons de l'assurance mutuelle appliquée à un but limité et rigoureusement déterminé, une ressource contre les accidents de la vie et les infirmités de l'âge. Dans ce dernier cas,
l'individiialisine, sentant son impuissance, essaye de se couvrir des formes de l'association. Mais au fond les mobiles restent les mêmes, ce sont les mobiles de l'intérêt individuel. La communauté d'intérêts que fait naître la mutualité, ne touche l'existence de l'homme qu'à la surface et ne peut exercer aucune influence décisive sur la vie.
On a beau faire, aucune de ces institutions n'a pu conquérir complètement la faveur populaire, ni modifier sérieusement les habitudes de l'ouvrier. Les caisses de retraite pour la vieillesse ne comptent qu'un nombre de déposants peu considérables, relativement à la masse des populations ouvrières. Ceux qui fondaient sur ces associations les plus grandes espérances sont contraints de le reconnaître\ Les caisses d'épargne s'alimentent surtout par les versements qu'y effectuent les privilégiés du travail, ceux dont les salaires ou les profits répondent à une situation au-dessus du niveau ordinaire. Quant à la classe ouvrière dans sa généralité, on peut dire qu'elle y prend peu de part. « La participation des ouvriers aux institutions de prévoyance, aux caisses d'épargne, de secours mutuels, de retraite, forme une rare exception\ » Ces institutions sont bonnes en elles-mêmes, il serait à souhaiter que l'utilité en fût mieux comprise de ceux en vue de qui elles ont été créées, mais, par les conditions mêmes de leur
^ V. Congrès international de bienfaisance de Biiixeltes, tome l, p. 18^2.
* M. Ducpétiaux, Biulgets économiques des classes ouvrières, p. 150.
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organisation, elles laissent l'ouvrier indifférent, sonvenl mênne défiant. Les sociétés de secours mutuels attirent davantage l'ouvrier, et elles l'attirent d'autant plus qu'elles ont mieux le caractère de l'association et que, par leur objet et leur mode d'administration, elles unissent plus intimement les hommes les uns aux autres.
Pour que l'ouvrier s'attache à une association, pour qu'il s'identifie avec elle et en fasse sa chose, de façon que par cette union étroite il en reçoive toutes les salutaires influences, il faut d'abord qu'il trouve dans l'association une réalité, un être visible, saisissablo, sur lequel se fixent ses affections, dont l'honneur soit son honneur, la prospérité sa prospérité, l'abaissement et l'amoindrissement son abaissement et son amoindrissement à lui-même. Quelle action veut-on qu'exerce sur les pensées et les affections de l'ouvrier une institution qui consiste seulement à recevoir des versements annuels, dont il ne retrouvera le profit, sous forme de pension de retraite, qu'aux derniers jours de son existence, c'est-à-dire dans un avenir éloigné et incertain, ou sous forme de secours, dans des éventualités que son imagination aime à se figurer aussi loin de lui que possible? Que fait à l'ouvrier la solidarité qu'une telle institution établit, par la mutualité, entre tous ses membres, s'ils lui restent étrangers sous tous les autres rapports? Verra-t-il en eux autre chose que les termes d'une combinaison purement abstraite, combinaison qui lui sera d'autant moins sympathique que ceux qui
en retireront les chances les plus avantageuses lui paraîtront faire un profit à son détriment. Que sera-ce si, au lieu d'une association particulière, c'est l'État qui se charge de recueillir les dépôts et de présider à la distribution des secours. Dans ce lointain de plus en plus reculé, l'association revêtira un aspect de plus en plus vague et insaisissable pour des esprits peu étendus, accoutumés à ne voir et à ne comprendre que ce qui les touche immédiatement. Toute confiance disparaîtra, toute affection deviendra impossible, et il n'y aura rien, dans l'association ainsi comprise, qui puisse agir sur la volonté de l'ouvrier, pour le déterminer à sacrifier les jouissances du présent à la sécurité de l'avenir.
Il faut encore que l'association ne se borne pas aux mobiles de l'intérêt matériel et qu'elle provoque, par son but même, le développement des instincts élevés de l'ouvrier, qu'elle fasse appel à tous les sentiments nobles, et qu'elle provoque l'exercice des vertus sociales dans ce qu'elles ont de plus généreux et de plus désintéressé. Les associations qui n'ont en vue que le profit, au lieu d'améliorer l'homme, énervent en lui le sens moral et le matérialisent. Les sociétés coopératives en ont donné plus d'une fois la preuve\ L'association ne
* Les sociétés coopératives ne se proposent qu'un but purement matériel : procurer à prix réduit à l'ouvrier les objets de sa consommation et le soustraire à l'exploitation des intermédiaires. Comme elles offrentà leurs membres un avantage immédiat et facilement saisissable pour tous, elles rencontrent dans la classe ouvrière une tiès-grande faveur Rattachées à des associations fondées sous l'empire de mobiles plus élevés, elles peuvent rendre de grands services. On cite, comme le type le plus remar-
sera une force civilisatrice que lorsqu'elle sera fondée sur le principe de la charité fraternelle. Seule la charité ouvre les cœurs, les unit par des liens solides, et les porte, d'un commun effort, versle type éternel de toute perfection. Sans le dévouement et l'affection charitables, l'association laisse les hommes renfermés dans leur intérêt propre, impuissants à corriger en eux aucun des vices que nourrit et développe l'individualisme.
Une condition du succès de l'association, non moins importante que les précédentes, est que ses membres aient, avec l'amour de la liberté et le sentiment de la responsabilité personnelle, le respect de l'autorité. Le sentiment de la liberté, l'importance attachée à l'action propre de l'individu sur la chose commune, n'est pas ce qui manque à nos classes ouvrières. Ces instincts sont aujourd'hui développés chez elles plus que jamais.
quahle de ce genre de soc\oié&,V Association des piornners de Rochdnle . Commencée par trente à quarante pauvres tisserands en flanelle, sous l'influence des doctrines de Robert Owen, elle débuta avec un capital de vingt-huit livres sterling. En 1859 elle comptait trois mille associés, elle possédait un capital de trente mille livres, opérait chaque année des ventes pour la somme énorme de cent mille livres et réalisait dix mille livres de bénéfices. Les pionniers de Rochdale sont aujourd'hui propriétaires de nombreux immeubles. Ils ont leur boucherie, leur boulangerie, des ateliers de tailleurs et de cordonniers, enfin de vasles locaux pour leurs bureaux, pour leurs assemblées, pour leurs réunions festivales, pour leurs bibliothèques et leurs salles de lecture.
V Association du moulin de Leeds (Leeds coopérative floor mill), fondée en 1847 avec des moyens presque aussi chélifs, a donné des résultais presque aussi brillants. Elle comptait, en 1858, trois mille associés et vendait annuellement pour soixante mille livres sterling. (V. le Journ'a des Économistes, novembre 1860. p. 174.)
Aussi peut-on affirmer que l'association ne prendra racine dans leurs mœurs et n'exercera sur elles d'influence réelle et profonde, qu'à la condition que l'autonomie soit une de ses premières lois. L'ouvrier ne s'attachera à l'association qu'autant qu'elle sera véritablement sa chose, qu'elle sera née de sa libre volonté, et qu'elle reflétera fidèlement ses idées et ses affections. Tout ce qu'on a tenté hors de là a échoué. Mais, à côté de ce sentiment, et comme contre-pojds nécessaire, il faut que les membres de l'association soient pénétrés d'un respect sincère pour l'autoriié, et qu'ils comprennent la nécessité d'une discipline sérieuse. L'autorité n'aura de puissance sur l'ouvrier, tel que l'instinct chrétien de ladignitéhumainel'afait, que lorsqu'elle aura sa source dans son libre acquiescement; mais il faut aussi qu'une fois.cetle autorité constituée par la volonté de ceux qu'elle doit régir, ses impulsions soient fidèlement suivies et ses commandements toujours obéis. Rien de plus difficile que d'affermir l'autorité quand le pouvoir s'exerce entre égaux et que le gouvernement touche de si près les gouvernés. C'est la condition de l'exercice de l'autorité paternelle, sans la supériorité naturelle du père sur ses enfants. On conçoit que le pouvoir ne sera respecté, dans cette condition, qu'autant que les associés, rangés sous sa loi, exerceront sur eux-même assez d'empire pour refouler au fond de leur cœur toutes les velléités de révolte, toutes les aspirations désordonnées à l'indépendance absolue, et sauront comprendre que les bienfaits de l'association ne peuvent leur
être assurés que par le sacrifice d'une partie de leur indépendance.
Quelles influences seront assez puissantes sur les mœurs des ouvriers pour leur donner en même temps cette fermeté et cette souplesse, pour confirmer en eux le sentiment de leur importance légitime en le tempérant par l'amour de l'autorité et l'habitude de l'obéissance? 11 n'y a que l'esprit chrétien qui puisse ainsi grandir l'individu, tout en le retenant, par son libre consentement, dans les liens de la hiérarchie, et il n'y a que cet esprit qui donne par là toute son efficacité à l'union des forces individuelles dans la pratique de l'association. Nous avons dit précédemment, plus en détail, comment l'Eglise catholique avait donné aux sociétés modernes les conditions essentielles de l'association, et comment, par l'association, elle avait provoqué le développement de la puissance du travail. Cette influence de l'esprit chrétien est plus marquée encore, et ses effets bienfaisants plus signalés, quand il s'agit d'améliorer, par l'association, la condition des travailleurs. Les confréries dans lesquelles les gens de métier s'associaient au moyen âge, en sont la preuve manifeste.
La confrérie et la corporation étaient étroitement unies. La confrérie était véritablement l'association ouvrière, dans ce qu'elle a de plus intime. La plupart du temps, c'est de la confrérie, formée sous l'empire du sentiment religieux et charitable, que sort la corporation, dont le caractère est plus particulièrement civil et politique. Au temps où les associations d'artisans par-
viennent à leur plus complet développement, on trouve confondues, dans les mêmes statuts, les règles de la confrérie et les règles du métier. Quand les métiers paraissent en public, c'est avec les insignes et à la suite de la bannière de la confrérie. C'est ainsi qu'on les voit figurer à Paris dans les processions générales et dans les pompes qui accompagnaient l'entrée des reines.
Tout dans la confrérie procédait du sentiment religieux, et tout en prenait la forme, les devoirs aussi bien que les plaisirs. « Les statuts de la confrérie, dit M. Levasseur, s'adressent à Thomme et au chrétien. Ils s'inquiètent de son bonheur, implorent pour lui, dans le danger, l'assistance divine, ordonnent des prières et des messes pour le salut de son âme, de celles de ses parents, de ses amis et de ses bienfaiteurs, règlent ses fêtes et pénètrent dans le détail de sa vie intime. La confrérie se proposait un but qu'elle n'atteignait toujours qu'imparfaitement : c'était de faire de tous les hommes du même métier comme une seule famille, unie par la foi, sous le patronage d'un même saint, et par le plaisir, dans de joyeuses et fréquentes assemblées... Un saint et une chapelle étaient, pour ainsi dire, le fond nécessaire à toute confrérie. Chacun choisissait le saint qui convenait le mieux à sa profession. L'image du patron était ordinairement peinte sur les bannières de la confrérie; la chapelle lui était dédiée, et chaque corporation tenait à honneur d'enrichir sa statue et de parer dignement son autel. De fréquentes occasions rassemblaient les artisans à la chapelle :
c'étaient les messes dites en l'honneur du patron, le mariage ou l'enterrement d'un des membres de la confrérie, ou même de quelqueprocheparent d'un membre. On se faisait un devoir d'assister à ces cérémonies, qui formaient à proprement pailer l'objet des confréries. C'était en vue d'une mutuelle assistance religieuse et d'une communauté de prières qu'elles avaient été fondées; les refuser à un confrère eiat été une impiété et un manque de foi. On entourait surtout les morts d'un respect particulier. Dans certains métiers, pendant le service funèbre du père, de la mère ou de l'enfant adulte d'un confrère, la moitié des ouvriers de chaque atelier devait cesser tout travail, et le maître était responsable de l'exécution de ce règlement^ »
L'assistance mutuelle des prières et la communauté de la vie spirituelle avaient pour conséquence naturelle l'assistance mutuelle dans tous les besoins de la vie temporelle. La charité avait été, en même temps que la piété, la raison déterminante de l'institution des confréries. Dans le midi de la France, les associations ouvrières avaient si bien pour but principal la charité, qu'elles en portaient le nom, la caritat. « C'était principalement à la fête de la confrérie que la charité s'exerçait. Quand, après la messe et les vêpres, on avait déposé dans l'église cierges et bannières, arrêté les comptes de l'année et élu les nouveaux magistrats du métier, on se rendait à un banquet solennel. Mais du
' Histoire des classes ouvrières en France, tome 1, p. 468 of siiiv.
moins on sanctifiait les plaisirs de la table par la bienfaisance. Les drapiers de Paris, le jour de la fête de la confrérie, commençaient, avant de se mettre à table, par envoyer du pain, du vin et de la viande aux pauvres de riIôlel-Dieu et aux prisonniers du Ghâtelet; un pain à chacun des cordeliers et des jacobins de Paris. Pendant le repas on faisait des distributions gratuites de pain à tous les pauvres qui se présentaient à la porte, et le lendemain les restes du festin étaient encore employés en œuvres pieuses; les graisses étaient données aux religieuses de Val-Profonde, et le pain et le vin aux hôtels-Dieu et aux maladreries de la banlieue de Paris.. . Les orfèvres de Paris avaient leur hospice particulier. En 1599, la communauté avait acheté, rue des Deux- Portes, la maison d'un confrère, et l'avait disposée de manière à servir de maison commune; tout y était réuni : chapelle, salle des malades, salle d'assemblée, logements pour les employés de la corporation... Saint Éloi en était le patron... Le pape Jean XXII ne dédaigna pas de donner une bulle en faveur de V hôpital et de la chapelle Sai)it-Eloi\ »
Dans les confréries le principe de la mutualité avait reçu les plus heureuses et les plus larges applications. « Quant à l'assistance réciproque, dit M. Laurent, les prescriptions des métiers forment un code admirable et complet de mutualité. « Que le tiers des amendes qui (( seront levées, afférant à la portion des maîtres du
' Histoire des classes ouvrières en France, 1. 1, p. 485.
c( métier, disent les statuts des cuisiniers, dans le livre « d'Etienne Boileau, soit pour soutenir les pauvres (( vieilles gens du métier qui seraient décheuz par fait « de marchandise ou de vieillance. » 11 n'y a dans le registre des métiers que les statuts des cuisiniers qui contiennent un pareil article : presque toutes les corporations ont cependant pratiqué la mutualité. Dans la corporation des imprimeurs en taille-douce de Paris, lorsqu'un ouvrier tombait malade, ses camarades faisaient circuler une feuille constatant son incapacité de travailler, et, sur la présentation de cette feuille, chaque membre donnait cinquante centimes. Pour les ouvriers devenus vieux et infirmes, ils avaient le droit d'aller d'atelier en atelier, sous le titre de bons pauvres^ réclamer l'assistance de leurs confrères. Chacun donnait habituellement quinze centimes par moisau bon pauvre^. » M. Laurent cite un grand nombre de textes des statuts des métiers, dans la ville de Bordeaux, qui établissent que dans tous la mutualité était pratiquée, a La prière et l'aumône? aux pauvres de la commune, qu'on appelait l'aumône générale, ou la charité du méAier^ occupaient certainement dans la confrérie une très-large place; le secours accordé seulement aux membres nécessiteux de la confrérie, à ses vieillards, à ses infirmes, à ses orphelins, aux appéticiers de leur état (c'est-à-dire déchus), ce secours qu'on appelait aumône du métier, et qui avait été prélevé sur les fonds de la caisse alimentée
* Le Paupérisme ci Lea Associaliom de prévoyance, [". iM.
par les retenues permanentes exercées sur le salaire de leurs membres eux-mêmes, en occupait une beaucoup plus large encore. Soulager efficacement la misère d'un confrère, quand cette misère n'était pas le résultat des désordres de sa conduite, telle était avant tout la règle de l'association. Si « aucun des confrères déchéait de son « état^ portent presque unanimement les statuts, sera c< alloué ce que semblera bon aux confrères\ »
M. Laurent conclut, des textes nombreux qu'il rapporte, que les divers avantages, qui font aujourd'hui l'objet de nos sociétés d'assurance mutuelle, étaient, la plupart du temps, assurés aux membres des confréries du moyen âge. Il fait en outre remarquer que « l'on trouve en très-grand nombre, dans les campagnes surtout, des confréries, dont la formation était soumise, comme celle des autres, à la sanction des évêques, et qui, se consacrant au soulagement des pauvres comme à la pratique de l'assistance mutuelle , admettaient dans leur sein tous les habitants de la commune, sans distinction de sexe et de rang. Ces deux sortes de confréries, qui rappellent, d'une part, les sociétés de secours mutuels professionnelles, d'autre part, les sociétés admettant les individus de toute profession, rendent plus frappante encore l'analogie qui existe entre l'institution du moyen âge et l'institution moderne". »
* Le Paupérisme, etc., p. 157. — Voir sur les mêmes faits M. Levasseur, Histoire des classes ouvrières, I, p. 198 , 221, 486. — M. du Cellier, Histoire des classes laborieuses, p. 111. — M. Monnier, Histoire de l'assistance, p. 270.
* Du Paupérisme^ etc., p. 160. — M. Laurent rapporte les règles dune
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Ce caractère de l'assistance mutuelle, les confréries nées de Tiniluence du Christianisme l'ont toujours conservé. Celles de ces institutions qui ont survécu aux ravages de l'esprit révolutionnaire nous donnent encore l'exemple de la charité fraternelle et du secours mutuel, pratiqués d'après les règles les plus sûres et embrassant toutes les misères morales et matérielles qui peuvent troubler la vie de l'ouvrier. M. Laurent en rapporte un exemple remarquable dans les statuts et règles de la confrérie du glorieux saint Jean-Baptiste^ instituée en l'église collégiale de la ville de Curdilhac. Cette confrérie, fondée en 1609, est une véritable société de secours mutuels, (jui fonctionne encore aujourd'hui suivant son institution primitive ^ M. Leplay a trouvé également, dans les corporations de l'Allemagne méridionale, le principe de l'assistance appliqué dans toute son étendue aux jeunes ouvriers qui voyagent
société fondée au quîilorzième siècle, à Goventry, et dont la dénomination lappolle les relations des corps de métiers du moyen âge et de nos sociétés d'assurances mutuelles avec l'antique Ghilde germanique. Il s'agit de la société de Sainte-Catherine' s Gild, dont les statuts portent ce qu suit :
« Si un des membres souffre par incendie, inondation, vol, ou autres calamités, TAssociation lui prêtera de Targent sans intérêts.
« S'il est malade ou infirme dans sa vieillesse, il sera soutenu relativement à sa condition.
« Aucun homme connu pour félonie, homicide, jeu, etc., ne peut être admis.
« Si un membre tombe dans une mauvaise conduite, il sera d'abord admonesté, et, s'il se montre incorrigible, il sera expulsé.
« Ceux qui meurent pauvres, et qui ne peuvent pourvoir à leurs funér.iilles, sont enterrés aux frais de TAssociation. » (P. 107.)
' Du Paupérisme, etc., p. 165.
pour se perfectionner dans leur art, et aux ouvriers que la maladie a réduits à l'inaction ^
A l'époque de leur plus grande puissance, alors qu'elles donnèrent aux classes ouvrières le plus grand essor et la plus grande protection, les confréries et les corporations étaient en possession d'une véritable autonomie; en cela encore elles s'étaient inspirées de l'esprit du christianisme, qui a toujours eu pour tendance de développer dans les classes ouvrières le sentiment de la liberté, de la dignité personnelle et d'une sage indépendance. Sortis de l'association spontanée des travailleurs, les corps de métiers conservèrent, sous le contrôle de l'autorité, la libre disposition de leurs intérêts, jusqu'au moment où le despotisme administratif étendit sur elles, comme sur toutes les forces vives de la société, le joug qui devait finir par les réduire à l'impuissance. Jusqu'à la fin du quatorzième siècle, ce sont les artisans eux-mêmes qui discutent les dispositions de leurs statuts et qui en arrêtent la rédaction, sauf l'approbation des autorités administratives. Le corps de métier, dès les premiers temps de son organisation, a des gardes du métier ou prud'hommes, cliargés de faire respecter les règlements et de défendre les intérêts de la communauté; dans le Midi, où les sou - , venirs de la domination romaine ont conservé toute leur puissance, on les appelle consuls, dénomination qui témoigne hautement du caractère républicain de l'in-
* Voiries Ouvriers européens, moiioy. Xï, note A.