II. 'li
slitution. c( C'étaient en effet, dit M. Levasseur, de véritables magistrals, consuls électifs, qui jugeaient les différends survenus entre les gens de métiers au sujet de leur travail ou de leur commerce, à peu près comme le feraient aujourd'hui les conseils de prud'hommes, et même, dans certains cas, les tribunaux de commerce et les juges de paix. L'artisan, pour le fait de son industrie, relevait de ses pairs ^ » De là cet attachement si fort de l'artisan du moyen âge pour son métier, qui était vraiment sa chose à lui, et qui entretenait dans son cœur le sentiment de sa valeur propre et de son indépendance ; sentiment légitime et salutaire, quand il est contenu par la charité et le respect, autant que coupable et pernicieux, quand l'orgueil révolutionnaire lui a lâché tous les freins.
Les confréries attachaient encore l'ouvrier par le charme qu'elles répandaient sur sa vie, et par la distraction et le soulagement qu'elles lui apportaient, au milieu d'une existence remplie par un monotone et pénible labeur. La solennité du pain bénit, la fête du patron, les processions générales, l'entrée des rois et des reines, étaient les occasions dès grandes fêtes de la confrérie; c'était dans ces fêtes qu'elle déployait toutes ses magnificences. D'autres occasions, moins solennelles et revenant plus souvent, le mariage ou l'enterrement d'un des membres de la confrérie, ou même de quei-
* V. Histoire des classes ouvrières, I, p. 11)7, 219 et 489. — Voir dans le même sens M, de Lafarelle, Plan (Tune réorganisation des classes indmtrielles, 2' édit., p. 375, et M. Laurent, du Paupérisme, p. 158.
que proche parent d'un menibre, les messes dites en l'honneur du patron, procuraient également à l'ouvrier quelques heures de repos et de joie, ou provoquaient en lui de salutaires relours vers le côté sérieux de la
« On ne saurait, dit M. Levasseur, méconnaître les services rend us au moyen âge par la corporation : elle a été la tutrice et la sauvegarde de l'industrie naissante, et elle a enseigné au peuple à se gouverner par lui-même. Elle a fait plus, elle a donné aux riches artisans des dignités, aux pauvres des secours d'argent, à tous les Joies de la camaraderie dans ses fêtes et dans ses banquets ; pendant tout le moyen âge elle a été, avec le christianisme et les communes, la grande affaire des petites gens, la source de leurs plaisirs et l'intérêt de toute leur vie^ »
Mais, dans les choses humaines, l'abus finit toujours par se glisser à côté du bienfait. Les fêtes de la confrérie, multipliées à l'excès, dans la décadence générale des mœurs au quinzième et au seizième siècle, dégénérèrent en orgies. C'est ce qui faisait dire au concile de Sens, en 1524, que « les confréries nç semblent être établies que pour favoriser les monopoles et les crapules de la débauche; qu'au lieu, parles confrères d'employer les fêtes des patrons qu'ils ont choisis à l'assistance du service divin, ils les passent dans l'excès
* Voir le cbai). v du livre IV de VHistoirc des classes ouvrières de M. Levasseur.
2/Md.,t. n, p. 435.
de leurs repas, et emploient à cet usage profane et criminel les deniers destinés aux œuvres de piété. » Dans leur imprévoyance, les ouvriers saisissaient avec empressement ces occasions de satisfaire leur penchant à l'oisiveté et au plaisir. Les ateliers étaient souvent fermés, et tous, maîtres et ouvriers, souffraient doublement de la stérilité d'un travail trop fréquemment in« terrompu, et de prodigalités sans cesse renouvelées. C'étaient là sans doute des abus et des inconvénients. Mais ces abus pouvaient être corrigés, et, à tout prendre, les avantages l'emportaient sur les inconvénients.
Et ce n'était pas seulement parmi les artisans que l'esprit chrétien avait fait fleurir Tassocialion et, par l'association, procuré à tous la vie aisée et heureuse; il étendit ce bienfait sur les campagnes par les communautés de parsonniers. On a vu plus haut combien, dans celles de ces communautés qui ont résisté à l'individualisme révolutionnaire, l'existence était paisible, prospère, digne et assurée. « En ces communautés, disait Guy-Coquille il y a trois siècles, on fait compte des enfants qui ne savent encore rien faire, par l'espérance qu'à l'avenir ils feront ; on fait compte de ceux qui sont en vigueur d'âge, parce qu'ils foiil; on fait compte des vieux pour le conseil et la souvenance qu'ils ont bien fait. » Au sein de ces communautés, l'assurance mutuelle était pratiquée, dans ses meilleures conditions, par l'activité et l'économie de tous stimulées sans cesse par les intérêts et les affections de la famille. Dans son intéressante étude sur la communauté des Jault, M. Du-
pin met en regard de cette famille de cultivateurs, à laquelle l'association donne, avec le bien-être, une remarquable élévation morale, d'autres cultivateurs, ceux des Gariots, qui, sous le régime individualiste des lois modernes, exploitent isolément de petites propriétés provenant du démembrement d'un patrimoine exploité autrefois en communauté par leurs pères. c< A Jault, dit-il, c'était l'aise, la gaieté, la santé; aux Gariots c'était la tristesse et la pauvreté. » Telle est la différence de la vie individualiste à la vie associée, de la vie des temps où domine l'orgueil rationaliste, avec ceux où règne l'esprit de charité et d'association du christianisme. Mais n'oublions pas que l'association n'est possible qu'avec des mœurs profondément chrétiennes. Nous avons vu les confréries dégénérer quand les habitudes sensuelles du quinzième et du seizième siècle y ont fait invasion. Que seraient devenues, sans cette moralité éprouvée que la pratique des préceptes catholiques peut seule donner, les communautés de parsonniers? Avec les relations intimes dans lesquelles vivent tous leurs membres, l'affaiblissement des mœurs les eût promptement conduites à des corruptions qui les auraient atteintes dans leur principe même, en détruisant en elles le respect des saintes lois de la famille.
Pour que l'association reprenne aujourd'hui sur les classes populaires l'influence si puissante et si bienfaisante qu'elle exerçait autrefois, il faut la ramener aux traditions de foi, de confraternité et de liberté chré-
tienne qui animaient les anciennes confréries. Il faut aller demander à ces antiques et respectables institutions tout ce qui, dans leurs règles, répond aux besoins constants de la nature humaine, c'est-à-dire tout ce qui est essentiellement et purement catholique, en laissant de côté ce qui n'était qu'accidentel et propre à des temps et à des formes de la vie sociale qui ont disparu sans retour. On flotte aujourd'hui entre deux écueils : ou bien on n'offre aux classes ouvrières que des types d'association incomplète et superficielle, des combinaisons sans vie' et sans action sur la vie; ou bien on les convie à un genre d'association où les familles, les individus, les propriétés, iraient se perdre dans une communauté destructive de toute spontanéité, de toute responsabilité, de toute liberté. Malheureusement le peuple, poussé par le sentiment de la nécessité de l'association et, en même temps, par la conviction de l'inanité des combinaisons que lui proposent les pouvoirs publics et les théoriciens du rationalisme, se laisse trop souvent gagner aux fallacieuses promesses de l'association communiste. La mutualité, qui réalise la solidarité entre tous les associés, en prenant pour point de départ la liberté et la propriété, est le seul mode d'association qui porte un remède efficace aux maux des travailleurs, parce qu'il ajoute aux ressources de chacun les ressources de tous, sans altérer, comme fait le communisme, les conditions essentielles de la vie de chacun par l'ébranlement imprimé aux fondements même de l'édifice social.
DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. r,27
La mutualité, mais la mutualité réelle, vivante, agissante, embrassant l'homme tout entier, dans ses intérêts de l'ordre moral aussi bien que dans ses intérêts de l'ordre matériel, la mutualité telle que le sens chrétien du moyen âge l'avait conçue et pratiquée, voiJà le principe qui doit rallier aujourd'hui tous ceux qui comprennent que le communisme et l'individualisme sont les plus grands dangers qui puissent menacer une société. ^
La mutualité a été, depuis cinquante ans, essayée sous toutes les formes, mais elle n'a conquis les sympathies populaires que lorsqu'elle s'est présentée avec quelques-uns des caractères que nous marquions tout à l'heure. C'est en Angleterre que les sociétés d'assurances mutuelles ont pris le plus d'extension. Dans une enquête récente, on y a reconnu l'existence de 53,232 associations ayant 5,032,000 membres, disposant d'un revenu de 125 millions de francs et d'un capital accumulé de 285 millions. De ces sociétés, 14,000 sont régulièrement enregistrées et jouissent des avantages de l'existence légale ; elles comptent 1,600,000 membres et possèdent un revenu annuel de 70 millions de francs et un capital de 160 millions ^ Mais ces sociétés sont d'ordinaire plus que de simples associations pour l'assurance mutuelle, ce sont vraiment des sociétés fraternelles, des sociétés (Tamis y friendly-societies. Sous la protection de la loi anglaise, qui laisse aux ouvriers la
* V. M. Laurent, du Paupérisme, etc., p. 225.
r)28 DE LA RICHESSE
liberté de se coaliser, ces sociétés constituent de vastes et puissantes organisations, qui se gouvernent ellesmêmes, et qui étendent au loin leur influence; elles embrassent les intérêts les plus graves des classes ouvrières et exercent une action décisive sur le règlement des questions qui importent le plus à la condition de l'ouvrier, notamment sur les différends qui surviennent, quant au salaire et à la durée du travail, entre les ouvriers et les patrons. C'est bien là l'association réelle, agissante, qui saisit l'ouvrier par ses côtés les plus sensibles. Mais, par malheur, c'est trop souvent aussi le moyen de développer les mauvais instincts de l'ouvrier, d'encourager ses prétentions excessives, et d'organiser ces luttes du travail contre le capital, dans lesquelles c'est d'ordinaire le travail qui subit les plus rudes échecs. Jusqu'à présent, la sagesse et la modération des maîtres d'un côté, de l'autre le bon sens des classes ouvrières, l'autorité que les chefs des unions exercent sur leurs coassociés, l'entente où ils ont eu le bon esprit de se maintenir avec les maîtres, ont empêché ces associations de produire les désordres qui en seraient inévitablement sortis, dans des pays où les passions populaires sont plus promptes et le sens pratique moins prononcé chez les masses. Mais, si les unions ne produisent pas le mal qu'on aurait pu redouter, il est certain aussi qu'elles ne produisent pas le bien qu^on est en droit d'attendre de l'association, et que, renfermées dans le cercle des intérêts purement matériels, elles ne font rien pour arracher les classes laborieuses
de l'Angleterre à l'affreuse immoralité qui est la principale source de leur misère. On peut même redouter qu'elles ne développent dans le peuple des passions haineuses, des instincts révolutionnaires, qui conduiraient l'Angleterre à d'épouvantables catastrophes. On sait d'ailleurs à quels criminels abus donnent lieu les hurial-dubs, qui sont une des formes les plus répandues de la mutualité en Angleterre*. Autre preuve de l'impuissance du matérialisme à engendrer aucune mutualité vraiment profitable aux classes ouvrières.
Dans les autres pays, notamment en France et en Belgique, les sociétés de secours mutuels sont loin d'avoir pris de pareils développements. En 1858, la France comptait 3,860 sociétés, ayant 506,980 mem- Ih'cs, dont 58,066 membres honoraires, et possédant un capital de réserve de 20, 755,450 francs\ La Belgique comptait, en 1851, 199 sociétés comprenant 68,297 membres, et possédant un capital de 1 million 120,000 francs^. Aujourd'hui, en tenant compte des sociétés non autorisées dont la statistique n'a pu être rigoureusement établie, ce n'est pas exagérer que de porter le nombre des membres des sociétés d'assurances mutuelles en Belgique à plus de 100,000. Il n'est pas inutile de remarquer ici que la liberté d'association
* Voir sur ces abus, notamment sur rinfanticide très-fréquemment pratiqué par les parents sur leurs enfants, en vue de percevoir la prime accordée par les sociétés pour les funérailles, Kay, Social condition of the pccplc, t. I, p. 433 à 4-47.
•-' V. M. Laurent, du Paupérisme, p. 254.
^ Ibid., p. 2-28.
est bien plus grande en Belgique qu'en France, que les vieilles mœurs y ont conservé plus d'empire, et que l'association y a plus souvent le caractère d'intimité et de fraternité chrétienne qu'y attache l'ouvrier.
On peut trouver de nos jours, dans plusieurs métiers, des exemples d'associations fondées sur les anciennes traditions et appropriées aux conditions nouvelles du travail, qui exercent sur la vie del'ouvrier une influence très-marquée et la plupart du temps très-salutaire. Nous voulons parler du compagnonnage, institution antique, qui semblerait même retnonter plus haut que les corporations de la bourgeoisie. Elle donna lieu plus d'une fois à de sérieux abus par le secret dont elle s'enveloppait, par les pratiques d'un mysticisme quelquefois sacrilège, par les débauches, les querelles dont elle élait l'occasion, et par l'esprit d'insubordination dont ses membres faisaient souvent preuve à l'égard des maîtres. Toutefois, malgré ces abus, il y avait dans le compagnonnage un fonds d*énergie morale qui aurait pu, sous des impulsions sincèrement religieuses, et sous le contrôle de la publicité substituée aux mystères des initiations secrètes, élever et améliorer la condition de l'ouvrier dans Tordre moral et dans l'ordre matériel. Les ouvriers ont toujours eu pour cette institution un penchant très-prononcé. Proscrite au dix-septième siècle par une décision de l'autorité ecclésiastique, à laquelle se soumit la foi du plus grand nombre des compagnons, on la voit reparaître au commencement du dix-huitième siècle. Aujourd'hui
encore, elle a, dans un grand nombre de corps d'état, (le profondes racines. M. Leplay nous donne, dans la monographie d'un ouvrier charpentier de Paris, des détails pleins d'intérêt sur l'organisation actuelle du compagnonnage^
Ces détails nous font voir combien les instincts catholiques ont conservé de puissance sur le cœur et sur les habitudes de l'ouvrier. Ils nous autorisent à croire qu'en s'adressant aux libres convictions de l'ouvrier, et en agissant sur lui par la persuasion, il ne serait pas impossible de rendre à ces institutions ce qui doit en assurer le succès et eh écarter les périls : l'esprit de charité et d'abnégation chrétiennes. Toutes ces coutumes, toutes ces pratiques, restes des influences catholiques, qui avaient si profondément pénétré le peuple d'autrefois, sont aujourd'hui comme des pierres d'attente pour la reconstruction du grand, édifice des associations ouvrières, sur le plan tracé pa'r la pensée catholique.
Telles qu'elles sont aujourd'hui, les sociétés de compagnonnage exercent une très-salutaire influence sur leurs membres. En l'absence de convictions assez fortes pour saisir et dominer toute la vie de l'ouvrier et le lier à l'institution par ses affections les plus intimes, c'est-à-djre par les affections religieuses, les défauts même du compagnonnage, ses mystères par exemple, servent à attacher l'ouvrier et à l'élever au-dessus du
* Voir la note G, a la fin de ce volume.
niveau commun. « Les obligations morales du compa gnonnage, dit M. F^eplay, donnent à l'ouvrier un certain empire sur lui-même et l'habituent à apprécier la valeur de ses actions. En même temps, la foi dans les traditions du compagnonnage, la soumission à la surveillance exercée par ses pairs, le respect pour les pratiques et les secrets de la société, le culte dévoué pour la Mère^ sont des sentiments d'un ordre élevé dont on ne trouve guère de trace chez les ouvriers isolés. Cet ensemble d'habitudes et de traditions, que les compagnons se plaisent à reculer jusqu'à la construction du temple de Salomon, les dénominations qu'ils prennent, leurs réceptions, et en général toutes leurs cérémonies, ont une couleur poétique qui fait trop souvent défaut dans la vie moderne, et qui est propre à développer la délicatesse du cœur et les sentiments de dignité personnelle. » Rendez aux classes populaires la foi profonde qu'avaient leurs pères, et le compagnonnage attirera et captivera l'ouvrier par des influences dont la société n'aura rien à redouter. Les antiques traditions de l'Eglise catholique, la poésie si éminemment populaire de ses cérémonies, la vie si populaire aussi de la plupart de ses saints, le souvenir des bienfaits qu'EUe a répandus sur le peuple, de l'appui qu'Elle lui a toujours prêté dans ses progrès vers la liberté, rempliront assez le cœur de l'ouvrier, donneront assez satisfaction à tous les instincts élevés et affectueux de sa nature, pour qu'il puisse, surtout en un temps où l'intelligence se répand de plus en plus dans tous les rangs, se pas-
ser des pratiques mystérieuses et souvent puériles, et des rites bizarres du compagnonnage actuel.
M. Leplay résume en ces termes les conséquences du compagnonnage sur la vie des travailleurs : « Tous ceux qui étudieront sans prévention la corporation des charpentiers de Paris se rallieront immédiatement à l'impression que nous avons ressentie. Ils constateront que, sous l'empire des traditions établies, la corporation offre à cette catégorie d'ouvriers, et à la société tout entière, des garanties qu'on est loin de rencontrer aujourd'hui dans le régime d'isolement où vivent, pour la plupart, les autres ouvriers parisiens; peut-être même est-il vrai de dire que cette association, avec ses rites secrets, exerce sur le bien-être et la moralité des charpentiers une influence encore plus efficace que celle qui résulte de beaucoup de sociétés de secours mutuels établies sous le patronage des maîlres et avec l'appui de l'autorité publique*. »
* M. Delbet et M. Hébert, ce dernier manutacturier, s'expiiment tout à fait dans le même sens, dans la monographie de Y Ouvrier tisseur en châles de Paris. — Voir les Ouvriers des deux mondes, monog. VII, note I.
« Il résulte, disent ces messieurs, de Tavis de plusieurs chefs d'ateliers de Paris, que ceux de leurs ouvriers qui sont compagnons, se distinguent habituellement par une conduite plus régulière et par une plus grande assiduité au travail. On remarque aussi chez eux un sentiment plus vif de la dignité personnelle et plus de convenance dans les rapports avec leurs maîtres. Restant en général plus longtemps dans les mcuies ateliirs, ils ne demandent que rarement des à-comptes sur un chàle avant son achèvement; rarement aussi ils ont des discussions a porter devant les conseils des prud'hommes, et, au lieu de manifester sous ce rapport les tendances tracassières de beaucoup douvriers, ils ne recourent au jugement que d;ins lus cas oiï la justice paraît être évidemment de leur côté. »
r>34 DE LA RICHESSE
Le compagnonnage a ce grand avantage qu'il fait reposer la mutualité, non point sur un calcul d'intérêt individuel, comme les sociétés d'assurance mutuelle-, mais sur l'obéissance à la loi de l'assistance fraternelle. C'est la charité que pratique le compagnon, quand il est vraiment pénétré de l'esprit du compagnonnage ; c'est la charité envers ceux qui le touchent de plus près, à qui la communauté dans le travail le rattache à chaque moment de son existence; c'est la charité vivante, qui s'adresse à un être connu et aimé, capable de rendre affection pour affection, en même temps que bienfait pour bienfait. La véritable mutualité, c'est la charité. La mutualité, telle que noire époque l'a organisée, a pris pour modèle la charité des époques chrétiennes, mais en la défigurant, et le modèle conserve sur l'imitation une immense supériorité. Nous entendions, il n'y a qu'un instant, M. Leplay exprimer la conviction de la supériorité de l'assistance mutuelle du compagnonnage sur l'assurance mutuelle comme moyen d'améliorer la condition des masses. Cette même conviction se retrouve dans une autre monographie des Ouvriers des deux mondes^ dont les auteurs nous montrent, par des faits, comment la charité des époques catholiques avait constitué la mutualité dans les meilleures conditions^ :
c( Les habitudes d'assistance mutuelle, est-il dit dans cette monographie, qui existent entre les familles d'une
* Monog. IV.— Paysan du labour (Basses-Pyroiiôes), par iMM. de Saiat Léger et Delbet. Note B.
même commune dans le pays basque, offrent un des traits les plus remarquables des anciennes mœurs; quoiqu'elles aient été altérées par différentes causes, ces habitudes persistent encore à un assez haut degré pour qu'on puisse les considérer comme contribuant, dans une certaine mesure, à garantir la sécurité des familles.
« Dans le village d'Ainhoa, par exemple, cette assistance des habitants les uns envers les autres se pratique dans toutes les circonstances difficiles de la vie : quand une maison a été brûlée, chacun vient au secours du propriétaire pour l'aider à la reconstruire ; si, par suite d'un accident grave, blessure ou maladie, une famille perd un de ses soutiens, tous donnent à cette famille des secours en argent; si, dans une épizootie, un troupeau est détruit, tous les cultivateurs qui possèdent des brebis contribuent à réparer les pertes du propriétaire, en lui donnant quelques agneaux. Dans d'autres circonstances moins graves, ce même esprit se révèle encore. Ainsi, quand un conscrit part pour l'armée, on fait dans le village une collecte à son profit parmi les jeunes gens et les jeunes filles. Enfin l'aumône, telle qu'elle se faisait parmi les Basques, peut être considérée encore comme rentrant dans le mode d'assislance dont il est ici question. En général, ce n'est pas à des mendiants de profession que s'adresse l'aumône, mais à des personnes qui y cherchent un secours momentané contre l'insuffisance de leurs ressources. Dans ces limites, la mendicité s'exerce sans déshonneur
r)56 l)K LA HICHKSSE
parmi les Basques. Envisagées dans leur ensemble, les habitudes dont on vient de citer quelques exemples constituent véritablement un système d'assurances mutuelles contre les principales chances de perte auxquelles une famille peut être exposée.
c( Dans la société moderne, le principe de l'isolement de l'individu a prévalu; aussi, dans les pays où a déjà pénétré complètement l'esprit nouveau, les garanties de la nature de celles dont il est ici question n'existent plus et même ne sont plus possibles. Au sentiment du devoir mutuel a succédé le sentiment tout opposé de droit individuel qui, maintenant chaque homme dans un éta' d'antagonisme continuel à l'égard de ceux qui l'entou rent, nécessite l'établissement de rapports sociaux réglés de tout autre manière. Dans ce nouvel ordre de choses, l'organisation des sociétés d'assurances et de secours mutuels devra garantir pour les individus énergiques et prévoyants les intérêts de l'avenir; mais il faut reconnaître que les institutions nouvelles ne peuvent suppléer, pour les types inférieurs de la population, aux anciens modes d'assistance. Les exemples qui viennent d'être cités montrent au contraire que, dans certains cas, l'ancienne organisation sociale offrait, même aux plus dénués sous tous ces rapports, d'efficaces garanties de sécurité matérielle. Il y avait surtout cela de remarquable dans cette organisation , que, le secours étanl réciproque, la dignité de celui qui devait y recourir n'était jamais compromise. »
Les changements survenus dans nos mœurs peuvent
exiger un nouveau mode d'organisation de l'assistance mutuelle, mais ils no pourraient pas en faire oublier le principe, qui est la charité fraternelle, sans altérer l'ordre social dans ses conditions essentielles. Nous admettons de grand cœur que les combinaisons régulières et soigneusement étudiées de la mutualité moderne rendraient plus facile et plus sûr l'accomplissement du devoir de l'assistance mutuelle; mais ce serait se tromper étrangement que de croire, comme plusieurs l'ont dit, que par la mutualité seule on améliorera la condition des masses en fortifiant leur moralité et en épurant leurs instincts. La mutualité laisse les hommes dans leur isolement, et, quand elle les rapproche, ce n'est, la plupart du temps, que pour donner à leurs penchants de révolte et de sensualité des occasions de se produire avec une plus coupable et plus dangereuse énergie. Notre siècle orgueilleux et égoïste a cherché dans la mutualité un moyen de se passer de la charité. La charité rapproche et associe les hommes par le renoncement, par l'abaissement volontaire, par l'oubli de soi-même au profit d'aulrui, vertus auxquelles l'orgueil répugne, et dont l'égoïsme se sent incapable. La mutualité prétend rapprocher et associer les hommes par l'intérêt individuel. Pauvre et stérile contrefaçon de la charité, qui ne peut avoir par ellemême aucune puissance sociale, et dont les résultats purement matériels ne seront sérieusement utiles au grand nombre, que lorsqu'ils serviront d'auxiliaires et d'instruments aux influences supérieures sous l'empire
538 DK LA RICHESSE
desquelles l'esprit d'association s'est développé dans la
société chrétienne !
Veut-on savoir ce que peut produire le principe chrétien de la charité appuyé sur les institutions modernes de prévoyance et de secours mutuel ; que l'on observe ce qui se passe dans la corporation des portefaix de Gênes (facchini)^ connue sous le nom de laCaravane, « Cette corporation est toute composée de Bergamasques (habitants de Bergame), hommes robustes, bien faits, qui observent des statuts et des coutumes extrêmement sages. Il y a parmi eux un corps d'anciens qui veille aux bonnes mœurs et à la fidélité de chacun. 11 en résulte qu'à Gênes les portefaix de la Caravane sont considérés comme des gens honnêtes, se conduisant bien, tellement loyaux que tout le monde se sert d'eux, dans le port, pour les objets les plus précieux, sans qu'on les fasse accompagner ; on les sait incapables de soustraire le moindre objet. Ils ont leur caisse d'épargne pour les circonstances dans lesquelles les jeunes gens se marient. Ils ont leur caisse de secours muluels en faveur de leurs vieillards, de leurs malades, des orphelins et des veuves. Ils ont les dots pour les jeunes filles, les fonds pour les fêtes religieuses de l'association, pour les messes des chapelains, les ornements d'autel, le luminaire, les enterrements. On ne voit point de mendiant dans l'association. Ils ont enfin des fonds pour les remèdes, pour le médecin, pour le chirurgien, etc. Leur union fraternelle est si étroite, et en même temps si honnête, qu'on ne croirait jamais,
lîANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. oS)
avant de l'avoir vu, tout ce que peut sur le peuple l'amour de la religion et de ses semblables. On a essayé de les séparer, en leur offrant individuellement un salaire fixe de 70 francs par mois, sans y réussir. Il paraît qu^on n'en cite pas un seul qui ait pris part aux troubles de 48 et de49^ »
Ce n'est pas seulement des petits aux grands que la charité doit être pratiquée, elle doit l'être encore, etde fait elle l'est très-fréquemment, par les petits les uns envers les autres. Ce qu'il faut s'efforcer de rendre à nos sociétés, c'est cet amour fraternel et celte assistance charitable des pauvres envers les pauvres, dont les
1 La Civiltà cattolica, citée par le cardinal Baluffi. V. la Divinité de rÊglise wanifcslée par sa Charitéf Iratl. de M. l'abbé Tostel, tome I, p. 367.
M. Laurent cite de nombreux exemples de sociétés fondées sur le principe de la charité catholique, et dans lesquelles on lait application de la mutualité moderne. Entre autres les Sociétés de Saint-François-Xavier. Il rapporte encore un exti'ait du concile d'Avignon, en 1849, lequel recommande la Société avignonnaise de secours mutuels, placée sous le patronage de saint Vincent de Paul. Le concile s'exprime ainsi : « Le désir ardent de ce synode est que dans chaque paroisse de la province, même dans les paroisses rurales, on érige une semblable association. Il faut, dit en outre le synode, concilier ces deux choses : Thonneur qu'il y a à gagner sa nourriture par son propre travail, et les secours que Ton reçoit dans l'adversité, en poussant autant que possible l'indigent à entrer en participation de ce bienfait. » [Le Paupéris)iie et les Associations de prévoyance,^. 287.)
Cette partie de notre ouvrage était déjà livrée à l'impression, quand a paru la notice de M. de Ribbe, avocat à Aix en Provence, dans la monographie XXI des Ouvriers des deux mondes, sur V organisation de l'assistance imituelle à Marseille. Nous reproduisons, à la lin de ce volume, à la note D, cette excellente notice, qui apporte une confirmation de plus à nos vues sur l'assocation ouvrière, et offre un exemple remarquable delà puissance des convictions religieuses pourTorganisalion de ce genre d'association.
mœurs du pays basque nous offraient loul à l'heure un noble et touchant exernple.Etcettecharilé^ilfaut qu'elle sexerce, non-seulement quant aux nécessités de la vie matérielle, mais encore et surtout quant aux nécessités de la vie morale. C'est par elle que l'esprit d'association renaîtra dans nos classes populaires. Malgré tout ce qui a été fait depuis un siècle pour éteindre dans le cœur du peuple le sentiment delà charité, en y jetant à profusion les germes de la cupidité et de l'égoïsme, on n'est pas parvenu à effacer de ses mœurs les habitudes d'assistance mutuelle et de charité fraternelle, dont le christianisme a fait en lui des sentiments en quelque sorte innés. Toutes les fois qu'on s'adressera aux instincts charitables des masses, on sera étonné des promptes et actives sympathies que l'on rencontrera. Ceux qui, de nos jours, ont étudié de plus près les mœurs du peuple, en ont plus d'une fois rendu témoignage; les gens du pauvre peuple sont secourables les uns pour les autres, et, là même où la foi religieuse semble presque disparue, leur vie offre fréquemment des exemples d'abnégation charitable que l'on ne rencontre que rarement dans les classes plus élevées ^
La charité des ouvriers les uns pour les autres produira le compagnonnage chrétien, qui, de toutes les formes de l'association, est la mieux adaptée aux penchants de l'ouvrier et la plus puissante sur ses mœurs.
' V. M. Laurcnl, du Paupérisme et cl s Associations de prévoyance, p. 1 IG. — M. labbé Mullois, la Charité et la Misère à Paris, II, 190; m. i». 5.
DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENiNES. U\
Mais, pour mettre l'institution dans ses meilleures conditions, il faut que la charité des classes supérieures envers les classes ouvrières donne à celles-ci, par le patronage, la sagesse, la modération, l'entente véritable des intérêts généraux du travail, qu'elles n'auraient peut-être pas toujours assez d'elles-mêmes. Le patronage des maîtres sur les associations ouvrières n'aura rien dont la dignité de l'ouvrier puisse s'offenser, lorsqu'il sera inspiré par les sentiments de la charité chrétienne. La charité chrétienne honore dans l'homme à qui elle offre son appui, le type le plus élevé de la nature humaine, portée, dans la personne du Christ, jusqu'à la dignité même de la nature divine. De plus, elle respecte en lui la liberté autant que la dignité, car la liberté est la condition première de tous les mérites et de tous les progrès du chrétien. Le sentiment qui ferait repousser le patronage ainsi conçu ne saurait être autre chose que ce mauvais instinct de jalouse indépendance, fruit de l'esprit d'orgueil et d'individualisme, qui a fait malheureusement trop de progrès depuis un siècle dans les rangs du peuple. Loin d'y prêter les mains et d'essayer d'y donner satisfaction par la mutualité égoïste, il faut s'efforcer de substituer à ces instincts destructeurs de toute sociabilité l'esprit de subordination chrétienne, lequel fait accepter par les petits les supériorités naturelles de la société, sans leur demander en rien le sacrifice de leur dignité véritable ni de leur liberté.
Le patronage des classes supérieures, particulière-
nient des chefs d'industrie, devra donc servir de complément à l'association ouvrière. L'expérience prouve que, lorsqu'il a été essayé dans des dispositions de sincère sympathie envers les ouvriers, il a réussie Pour qu'il produise tous ses fruits, il faut qu'il laisse entière l'autonomie des associations ouvrières. L'ouvrier prétend, et sa prétention est naturelle et légitime, au droit de régler par lui-même ses intérêts propres. La tache du patronage ne consiste point à gouverner les associations ouvrières; il ne doit avoir pour objet que de guider, de conseiller, d'agir par une autorité toute de persuasion, et non de régir et de contraindre. Il faut que le maître qui veut exercer le patronage le fasse dans l'esprit de la bienveillance chrétienne, tout à tous; il faut qu'il sache se mettre au niveau de ceux à qui son action s'adresse; qu'il se présente à eux non comme leur maître, mais comme leur associé. Quand le patronage prendra cette forme, il pourra rencontrer, dans les premiers moments, des défiances et des répulsions, mais il finira par en triompher; il est si bien dans la nature des choses qu'il est impossible que l'ouvrier n'en reconnaisse point, par le fait, les avantages. C'est en prenant pourpoint de départ ces relations bienveillantes des maîtres avec les ouvriers, que l'on pourra réaliser l'institution des syndicale, de laquelle on est en
* Voir, comme exemples, les Ouvriers des deux mondes, ir.onog. XV, noie I) — Voir encore M. Audiganne, les Populations ouvrières, etc., tome I, p. 134, 1" édit. — On peut citer encore les Sociétés de prévoyance pour les ouvriers mineurs du Hainaut ; V. M. Laurent, du Paupérisme, p. 2*29.
droit d'attendre de très-heureux résultais. Chaque grande association ouvrière aurait son bureau de syndics élus par l'association. Par l'inlermédiaire de ce bureau, les patrons et les ouvriers entreraient en relations habituelles, et débattraient à l'amiable leurs intérêts respectifs, les questions de tarif notamment. Presque toujours, on peut l'espérer, cette intervention des syndicats aboutirait à terminer par la conciliation des contestations qui autrement finiraient par amener les plus graves dissensions ^
Il peut y avoir, sur les associations formées par les ouvriers en vue de l'assistance mutuelle, une autre espèce de patronage : le patronage de l'État. L'État peu* assurer aux associations les avantages de l'existence civile, à la condition qu'elles se conforment à certaines règles générales tracées par la loi. Dans tous les cas, ce patronage ne peut être qu'indirect et facultatif. Le rendre obligatoire, ou le constituer dans des conditions telles qu'il aurait pour conséquence d'étendre sur les associations ouvrières l'action absorbante de la centralisation administrative, ce serait compromettre trèsgravement le principe même de l'association. L'ouvrier veut bien admettre l'action de l'État quand c'est luimême qui se l'impose, en acceplant librement la protection qui lui est offerte, mais il la repoussera toutes les fois qu'on prétendra l'obliger à la subir^
• * Voir, sur les syndicats, M. Béchard, de VÉtat du paupérisme en France, p. 295.
2 Voir sur ce point les reni;rqiies très-justes de M. Leymaric, Journal des Èconomùics, décembre 1800, p. 595.
Celte juste mesure entre la liberté et l'autorité, cette union étroite et salutaire de l'association ouvrière qui pourvoit à l'assistance matérielle et au développement du travail, avec la confrérie religieuse qui répond aux besoins spirituels des ouvriers et à leur perfectionnement moral, se trouve réalisée dans les corporations libres d'arls et métiers rétablies à Rome par un Motu proprio de Sa Sainteté Pie IX, en date du 14 mai 1852. Ce ne sont pas les anciennes corporations, avec leur organisation privilégiée, que le saint-père a entendu rétablir; il s'en est expliqué dans les considérants qui précèdent le Mata proprio; il n'entend rétablir les corporations qu'en les conciliant avec les principes de la liberté du travail, qui ont définitivement pris place dans les mœurs modernes. L'organisation des universités romaities d'arts et métiers est résumée en ces termes par M. Mounier :
c( A Rome, une université, collège, école ou corporation de métier est d'abord une confrérie dont l'objet est d'honorer Dieu dans ses saints. Elle possède donc une église et une chapelle qu elle entretient à ses frais. Elle nomme un chapelain, fait dire des messes pour les confrères et bienfaiteurs qui sont morts, pour ceux qui meurent, maîtres, garçons ou apprentis; elle célèbre avec pompe toutes les grandes fctes, et principalement celles de la sainte Vierge et des saints, sous la protection desquels elle s'est placée; elle appelle des prédicateurs, et suit des exercices particuliers de piété, ainsi que l'explication du catéchisme, principalement pour se pré-
parer à la Pâque. Elle soutient par des aumônes et par tous les moyens possibles ceux de ses membres qui tombent dans l'indigence; elle donne des secours à ceux qui sont malades, les visite en les exhortant à s'approcher des sacrements. Elle fixe les droits des veuves et les défend, elle élève les orphelins et les place; enfin elle distribue des dots aux jeunes filles qui les méritent.
c( Cette confrérie pourvoit aux dépenses en faisant payer une petite somme et quelques livres de cire par ceux qui demandent à y être agrégés; en assujettissant tous ses membres à une souscription mensuelle proportionnée au grade; en faisant quêter au domicile des membres et à l'église, quand approchent les fêtes et les exercices spirituels; enfin en y consacrant le revenu des donations et des legs fails à son église ; c'est même là sa ressource principale dans la suite des temps.
(( Pie IX, en autorisant le rétablissement des universités d'arts et métiers, n'oblige personne de s'y inscrire. D'après le Motu proprio de 1852, toute profession peut être exercée par des gens qui ne sont pas de l'université, à l'exception cependant de celles qui demandent des garanties spéciales, parce qu'elles touchent de trop près à la santé, à la bonne foi et à la sûreté publiques.
« A Rome, le souverain n'a pas imposé jadis ces statuts aux membres des différentes professions. Ce sont eux qui ont supplié le souverain de donner force de loi aux règles qu'ils s'imposaient depuis longtemps de leur propre volonté, à l'unanimité. Le souverain reconnaît, après l'examen sévère qui en a été fait par des hommes
346 DE LA RICHKSSE
versés clans les lois civiles et religieuses, que les statuts demandés sont conformes à la raison, aux circonstances, aux principes du droit, et qu'ils accroîtront encore la piété et la charité; il ne lui est donc pas permis de la repousser. Telles sont les idées exprimées dans plusieurs bulles pontificales qui confirment ces statuts, et comblent des plus magnifiques éloges les maîtres et les ouvriers à qui elles sont adressées^ »
« Pourquoi, ajoute M. Meunier, des unions pieuses, dans le genre des universités d'arts et métiers romaines, ne s'établiraient-elles pas entre les enfimts du même âge travaillant dans une manufacture, entre les hommes, enire les femmes de la même condition? Pourquoi la réunion de ces associations ne formerait-elle pas, avec le maître et les contre-maîtres, une corporation de chaque établissement? Si ces établissements agissaient ensuite avec ensemble, quelles églises, quels hospices ne seraient-ils pas capables de bâtir et d'entretenir, à en juger par les monuments construits par les corporations romaines^? »
Tout cela sera possible quand l'esprit de renonce-
* De r Action du cierge, tome II, p. 210.
■ Ibid., p. 520. — L'association pourrait être aussi applii|uée aux campagnes. M. le vicomte de Melun, dans un Rapport sur la situation des sociétés de secours mutuels, signale « une des formes de la mutualité qui ont le mieux réussi dans les campagnes, les sociétés de travail de la Côted'Or et de Saône-et-Loire. Au premier abord, Tinsignifiance de la cotisation, et surtout Tabsence d'indemnité pécuniaire pendant la maladie, paraissent bien éloignées du but que poursuivent les sociétés de secours mutuels; mais le service rendu a souvent plus de valeur que l'indemnité en argent. Le malade est remplacé dans son travail; sa vigne, son champ, menacés de rester sans culture et sans récolte, sont cultivés par ses co-
ment du christianisme aura étouffé l'esprit de révolte et d'isolement où vivent les classes industrielles. L'influence légitime, l'honneur, la force et la prospérité véritables des populations ouvrières, ont leur source dans l'association. Or, la première condition de l'association, nous l'avons déjà dit ailleurs, est la pratique du renoncement. C'est à la puissance qui résume en elle toute la doctrine et toute la vertu du sacrifice, c'est à l'Église catholique qu'il faut s'adresser, pour restaurer dans nos sociétés l'association populaire.
La tâche n'est pas si difficile qu'on pourrait croire. Malgré les influences dissolvantes de l'irréligion , les ouvriers ont conservé le sentiment des bienfaits de l'association et de sa nécessité. Ce n'est qu'à regret qu'ils ont vu abolir les anciennes corporations. « Le jour où le travail conquit une entière liberté, dit M. du Cellier, ne fut pas salué comme une de ces journées qui font époque dans l'histoire de l'affranchissement d'un peuple. La liberté du travail ne fut généralement reçue par les ouvriers qu'à contre-cœur, car à leurs yeux cette liberté n'était pas seulement l'anarchie, c'était l'isolement \ » Supprimez les entraves dans lesquelles la politique étroite du rationalisme emprisonne la charité
associes. C'est ainsi qu'en 1857, 2,333 journées de travail fournies dans le département de la Côte d'Or par les sociétés de vignerons, à 5 fr. par journée, prix moyen, ont représenté 7,000 fr., et ont épargné aux malades la perte de leur vend;inge ou de leur moisson. » (V. les Annales de la charité, année 185S, p. 523.) • Histoire des classes laborieuses, p. 519.
catholique, laissez-la libre d'épandre sur le monde ses bienfaisantes influences et, sous ses rayons vivifiants, les obscurités et les difficultés s'évanouiront. La charité est la vertu propre et comme l'arôme de la liberté; elle est ingénieuse autant que forte; donnez-lui une complète liberté d'action, et vous la verrez, pénétrant dans toutes les complications de la vie industrielle moderne, résoudre en peu de temps, et par des procédés aussi simples qu'inattendus, des difficultés qui nous semblent à priori presque insurmontables.
Mais, on ne saurait trop le rappeler, la charité ne fera rien si elle n'est libre. C'est par l'influence morale qu'il faut ramener les masses aux conditions naturelles de la vie sociale. Que l'État intervienne pour assurer à la liberté ses moyens d'action quand elle les réclame et pour mettre obstacle, par des dispositions générales, aux abus qui compromettraient l'ordre essentiel de la société; mais qu'il renonce à mettre en tutelle les forces qui sont la vie môme de la société. Sous prétexte de les contenir il les éteint. Autant les masses sont défiantes envers les pouvoirs civils, autant elles répugnent à la propagande qui s'appuie sur la force, autant elles sont accessibles à la propagande qui s'adresse à leurs libres convictions et qui parle du cœur h leur cœur. La charité, puissance essentiellement libre et affectueuse, n'agissant que par des influences purement morales, aura bientôt conquis la confiance de l'ouvrier. Suivant son procédé habituel, ses commencements seront modestes : quelques associations nées de l'esprit de sacrifice, sans autre prétention
DANS LES SOCir:TÉS CHnÉTIENNES. 349 que le bien spirituel de leurs membres, grouperont, dans une même pensée de piété et de charité, un petit nombre d'ouvriers et un petit nombre de maîtres. De pioche en proche et insensiblement, la connaissance du bien accompli, des maux évités, du soulagement procuré, se répandra. Par la puissance de l'exemple, parle doux et irrésistible ascendant du sacrifice humble et désintéressé , les préjugés tomberont , les sympathies naîtront et se propageront; les masses, si natiirellement portées vers l'association, reconnaîtront, dans l'œuvre de la charité catholique, l'idéal qu'elles poursuivaient vainement sous la fascination des passions révolutionnaires. Elles comprendront que c'est dans l'association inspirée par la charité qu'elles doivent aller chercher la garantie de leur indépendance et le plus sûr préservatif contre les périls de la liberté. Ainsi la reconstitution des classes populaires par l'association se trouvera opérée dans les conditions delà liberté, comme autrefois elle s'était opérée dans les conditions du privilège, alors que le privilège était la loi commune de la société et la sauvegarde même de la liberté. L'œuvre de la charité, humble et faible au début, aura pris les proportions d'un grand fait social; le grain de sénevé sera devenu un grand arbre à l'ombre duquel se reposeront les générations émancipées de la société moderne.