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CHAPITRE IX

DU PATllGNAGE DES CLASSES OUVRIERES.

Aucune institution n'est plus nécessaire aujourd'hui que le patronage, et aucune ne rencontre, parmi les publicistes les plus écoutés de la foule, plus d'opposition, nous pourrions dire même plus d'aversion. A les entendre, le patronage ne serait autre chose qu'un legs de la servitude; il serait inconciliable avec les principes de liberté et d'égalité qui sont désormais la loi de notre société, et les tentatives que tant d'hommes, dévoués aux intérêts des classes ouvrières, font pour l'organiser et le populariser, ne seraient qu'un dernier effort pour restaurer dans le monde contemporain des influences aristocratiques auxquelles l'esprit de la société moderne répugne invinciblement. Toutes les erreurs et tous les vices du temps ont leur part dans cet éloignement des écoles révolutionnaires pour le pa-

DE LA RICHESSE DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. 351 tronage. L'esprit égalitaire, qui esl la forme de l'orgueil propre à noire époque, le considère comme un joug offensant pour la dignité de l'homme; les instincts égoïstes et individualistes, qui voudraient fonder toutes les relations sociales sur la stricte justice à l'exclusion de la charité, y voient une offense à la liberté et à l'indépendance des ouvriers; en même temps, du côté des chefs de l'industrie, la passion du gain s'effraye des entraves que le patronage, avec ses sévérités parfois indispensables, pourrait mettre au développement des entreprises, sous le régime de la libre concurrence. Maîtres et ouvriers, méconnaissant également leurs véritables intérêts, sont donc ligués contre le patronage, auquel l'esprit de révolte des uns et les cupidités des autres opposent des obstacles souvent invincibles. L'orgueil a beau protester, les faits sont plus forts que lui; tant qu'il y aura des hommes, il y aura des petits et des pauvres à côté des puissants et des riches. La volonté des individus est trop faible, les complications de la vie sociale trop nombreuses, les accidents de la vie privée trop fréquents, pour que la pauvreté, et souvent même la misère, n'aient point partout une large part. Les difficultés de la vie pour le grand nombre se montrent sous des aspects divers, suivant les temps et les lieux, la pauvreté change de forme, mais elle reste au fond un fait universel. En vain, par une évolution naturelle et légitime, dans les sociétés fondées sur la vérité, la liberté et l'égalité font de constants progrès; toujours, parmi les hommes libres et égaux en droit,

on rclrouve des riches et des pauvres, des savants et des ignorants, des forts et des faibles, des grands et des j)elils. Les relations du riche et du pauvre ne seront point partout les mômes, mais partout on les trouvera les uns à côté des autres, et partout les pauvres, à raison de leur infériorité morale et matérielle, auront besoin de l'assistance des classes qui possèdent la double supériorité de l'inlelligence et de la richesse. Ils auront besoin, non-seulement de l'assistance matérielle, mais surtout de l'assistance morale; non-seulement d'une assistance momentanée, mais d'une assistance persévérante qui embrasse leur existence dans toutes ses phases et dans tous ses labeurs. Il faudra que, tout en conservant, en droit et en fait, leur pleine liberté, ils soient constamment guidés et soutenus par les conseils et les encouragements des classes supérieures au milieu des difficultés delà vie. L'assistance ainsi entendue, c'est le patronage,

Cette nécessité répond à une loi générale de l'ordre moraL Les hommes sont faits pour vivre d'une vie commune dans les liens de la solidarité. Toute la vie humaine repose sur ce principe, et l'on aura beau faire, on pourra modifier la forme des relations sociales, mais on n'abrogera jamais celte loi fondamentale. C'est dans la famille que le principe de la solidarité a son expression la plus parfaite. Mais l'humanité tout cnlière n'est-elle pas une môme famille? N'a-t-on pas aujourd'hui, plus que jamais, proclamé la fraterniléde tous les hommes? Et si, parmi les frères, il y a des forts

et des faibles, des heureux et des misérables, ne faut-il pas que les forts et les heureux tendent la main aux faibles et aux misérables? La Providence a voulu qu'il y eût partout des uns et des autres, afin de les unir tous ensemble par le plus fort des liens, le lien de la mutuelle charité et de la mutuelle assistance. On aurait tort de croire que toute l'assistance vienne ici du riche et du puissant; on a souvent besoin d'un plus petit que soi, et le riche a besoin des enseignements de la pauvreté autant que le pauvre a besoin des conseils et des secours du riche. Les progrès de la liberté civile et de l'égalité politique, bien loin de rien changer à cet ordre providentiel, ne font que le mettre dans toute son évidence et dans toute sa perfection. C'est quand les rapports du riche et du pauvre reposeront sur un assentiment également libre des deux parts, que la solidarité véritable, celle qui rattache intimement les hommes les uns aux autres par le sacrifice et l'affection réciproques, exercera tout son empire. Bien loin de porter aucune atteinte à la liberté et à l'égalité, le patronage y mettra le complément, en réalisant entre le riche et le pauvre la communauté, dans les seules conditions où elle soit possible sans renverser l'ordre naturel de la vie humaine. Par le patronage, par les relations suivies et intimes qu'il établit entre le riche et le pauvre, il se forme entre eux une certaine communauté d'idées, de sentiments, d'opinions, qui serait impossible sans lui. Le pauvre donne au riche cette conception souvent plus vraie de la destinée humaine, et cctle fermeté plus II. 25

courageuse en face de l'adversité, qu'il tire des ri* gueurs de sa condition; et le riche, de son côté, donne au pauvre l'élévation et la distinction de l'esprit, la prévoyance dans la conduite, la sagesse dans l'aménagement des ressources, et une certaine intelligence des intérêts généraux, auxquels l'ouvrier, voué au travail des mains, ne pourrait que rarement atteindre de luimême. Chacun, dans le patronage vraiment charitable et chrétien, reçoit autant qu'il donne, et nul ne peutse dire humilié ni amoindri, parce qu'il pratique la loi naturelle des sociétés humaines, qui est de vivre les uns pour les autres, et les uns par les autres.

Le patronage est une nécessité de la vie sociale, et tous ceux qui ont envisagé sans préjugé l'état présent de nos classes ouvrières, déclarent que cette nécessité est plus impérieuse aujourd'hui que jamais. « Il serait temps, dit M. Villermé dans les conclusions qui terminent son Tableau de l'état physique et moral des ourrierSy qu'à l'abandon complet dans lequel la plupart des maîtres laissent l'ouvrier, à la pensée exclusive d'exploiter sa position, succédât de leur part une pensée plus généreuse, plus humaine, un patronage qui leur serait au moins aussi profitable que leur égoïsme. C'est ce patronage bien compris, bien exercé, qui peut le plus efficacement contribuer à l'amélioration du sort et delà morale des ouvriers*. » M. Leplay a fait de celte

* Tome II, p. 372. — Voir dans le même sens YËtude sur les causes de la misère, de M. Chcrbuliez, chap. vu. — Voir aussi le Traité de la bienfaisance yuhliquCy de M. de Gérando, tome IV, p. 457. « Les desseins de

nécessité de restaurer le patronage, l'idée dominante de ses magnifiques études sur les ouvriers européens. «Presque au même degré que la famille, dit-il, et plus que fassociation, le patronage constitue un des éléments essentiels de toute société. Partout il est le principal symptôme de l'harmonie sociale et du progrès de la civilisation ^ »

Il n'y a point de société sans patronage. Mais les conditions du patronage aux divers âges de la société sont bien différentes ; elles peuvent varier de la plus rigoureuse servitude à la plus complète liberté. Le patronage, dans ses conditions normales, c'est le patronage libre; le patronage obligé de la servitude est un abus, une corruption des principes sur lesquels tout patronage équitable et utile doit reposer. Aux origines, dans la vie patriarcale, alors que s'opère la transition de la vie de la famille à la vie de la cité, les travailleurs sont, vis-à-vis de celui qui les emploie, dans une certaine dépendance qui tient de l'assujettissement du fils au père. Ce n'est pas la liberté, et ce n'est pas non plus la servitude avec les conséquences qu'y attachele droit des périodes où l'orgueil et les convoitises des puissants ont altéré les relations naturelles des hommes. Durant les premiers jours de l'humanité, dans les rapports de la famille, c'est la liberté qui est la loi de tous. Mais les

la Providence, dit M. de Gérando, signalent la création de ce patronage ; la religion le conseille, les circonstances de notre siècle le sollicitent, Tintérèt de Tavenir le commande. »

* Les Ouvriers européens, p. 290.

passions qui doivent pervertir cet ordre naturel apparaissent de bonne heure, et les sociétés n'ont pas encore complètement passé de l'état domestique à l'état public, que déjà le patronage a dégénéré en servitude. Le maître remplace le père. Dans le patriarcat, c'est la communauté civile qui est la loi. Le domaine de la famille est exploité en commun par tous ses membres, sous le patronage du chef qui remplace le père, et qui régit la tribu en vertu de l'autorité paternelle, et dans l'esprit de cette autorité. Le chef répartit entre tous les membres de la tribu, du clan, les produits du travail commun, et dans cette distribution il suit à la fois la loi de la justice et la loi de la charité, lesquelles, ainsi combinées, constituent l'essence même du patronage. Mais, à mesure que la tribu s'étend, le lien de la famille se relâche. L'affection du sang, qui maintenait entre les membres du clan la loi de la charité, fait place à un sentiment plus prononcé de l'intérêt propre. Le luxe, grandissant avec la richesse, accroît les cupidités. Les usurpations de la cupidité jointe à la force feront, de la propriété commune du clan, la propriété du chef du dan, par la même révolution qui met le maître à la place du père, la dépendance servile à la place de la dépendance hiérarchique. A mesure que le travail se développe, le capital acquiert plus d'importance ; comme il est encore très-difficile à constituer, il donne à celui qui le possède une supériorité marquée sur ceux qui ne possèdent plus que leurs bras. Sous la pression du besoin, l'homme se prêtera facilement à une diminution

DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. 5j7

de sa liberté vis-à-vis de celui qui, par le capital*, assurera sa subsistance. Quand les liens du sang seront relâchés, quand le développement du luxe aura conduit à l'emploi de travailleurs étrangers à la tribu, la misère d'un côté, la cupidité de l'autre, auront bientôt engendré la servitude. Ce sera la servitude personnelle ou la servitude de la glèbe, selon que l'homme qui la subira tenait davantage, dans l'exploitation du domaine commun, à la culture du sol, ou qu'il en était, par la nature de ses occupations, plus détaché. Viendront ensuite la guerre et les conquêtes, autres conséquences de l'esprit de domination et de cupidité et autres sources d'esclavage. Dans ces nouvelles relations des hommes, au lieu de prendre pour règle de la répartition des produits l'équité et la charité, qui tiennent compte à la fois de la tâche accomplie par les travailleurs et des besoins de chacun, on prendra pour seule loi l'intérêt exclusif du maître, qui prétend obtenir le plus de travail possible avec le moins do frais possible. Toutefois, aux origines, la simplicité et la pureté des mœurs patriarcales conservent à la domination du maître ihi caractère de modération et d'équité qui tient encore du patronage. En droit, la dépendance servile existe; la solidarité obligée de l'esclave au maître a remplacé la solidarité libre de la famille primitive. Cette solidarité obligée peut être, dans certains états de la société, une sorte de nécessité; elle diminue la liberté sans la détruire; elle fait l'homme esclave, mais sans lui ôter sa personnalito et sans le mettre au rang des choses. En

fmS DE LA RICHESSE

fait, dans celle forme de l'esclavage, l'esclave esl considéré comme un membre de la famille et traité comme tel. A mesure que la passion de dominer et la passion de jouir, l'orgueil et la sensualité, font plus de progrès, l'esclavage, qui en est la conséquence, s'appesantit davantage. Les dernières traces du patronage disparaissent avec les dernières influences des vertus qui en étaient l'âme ; et quand, par l'oubli de la loi du renoncement, la corruption des mœurs a tout envahi, de droit et de fait, la servitude se trouve portée à son comble. Ainsi en fut-il dans les sociétés antiques. Ainsi en serait-il dans les sociétés modernes, si l'esprit d'orgueil et de sensualité l'emportait sur l'esprit de renoncement et de sacrifice. Là où le sacrifice n'est point, la liberté ne saurait être. Sans l'esprit de renoncement, le patronage ne serait pour les maîtres qu'un moyen d'asservir plus promplement et pluscomplétementles travailleurs. Il se rencontre de nos jours, dans les mœurs de l'industrialisme, des signes qui permettent d'affirmer que ce nest point là un danger chimérique \

Pour ramener la société de la servitude à la liberté, il faudra que, parla puissance des mœurs, l'esclavage

* L'organisation du travail, imaginée par li'S socialistes, ifost autre chose que le patronage de l'État avec la servitude pour conséquence. Quand M. de Sismondi propose un patronage oi3ligé des maîtres sur les travailleurs, en ce sens que ceux-ci seraient à la charge des chefs des manufactures, dans lesquelles la concurrence les a attirt-s, ne pose-t-il pas le principe de la servitude, puisque le maître ne peut être astreint à nourrir l'ouvrier sans avoir le droit de lui imposer un travail qui le dédommage de ses sacrifices? Enfin, les indignes ex[)loilalions du Iriick-systeni et d'autres ahus de même genre, ne sont-ils pas, sous prétexte de patronage, une restauration de la servitude?

revienne en fait au patronage, et ce sera de ce patronage obligé que, par un mouvement inverse de celui qui s'est opéré dans les premiers âges, on verra sortir la liberté. C'est par cette voie que l'Église catholique a conduit les peuples modernes à la liberté civile. Elle veut que toujours dans l'esclave le maître voie un homme, et qu'il respecte en lui les droits de la personnalité humaine. En même temps, elle rend la servitude moins nécessaire, et sa transformation en simple patronage plus facile, en donnant à l'esclave, avec le sentiment de sa dignité, le sentiment de ses devoirs et la force de les pratiquer. Sous l'impulsion de l'esprit catholique, par l'effet des vertus qu'il développe chez les maîtres et chez les esclaves, l'esclavage sera remplacé par le patronage obligé, jusqu'à ce que celui-ci aboutisse, par un mouvement d'émancipation lentement mais incessammentcontinué, au patronage entièrement libre, tel que le pratique de nos jours l'occident de l'Europe. Le travailleur devient alors absolument maître de lui-même et parfaitement libre de ses mouvements ; les engagements libres ont pris la place des engagements forcés. Le travailleur affranchi cherchera à remplacer par l'association l'appui que lui prêtait le patronage. Il échappera ainsi à l'isolement où le laisse la liberté et par lequel il passerait, s'il ne recourait à l'association, du mal de la dépendance au mal plus grand encore peut-être de l'individualisme. L'aulorité sanctionnera par le privilège l'association librement formée par les travailleurs, et le patronage collectif de

l'associalion privilégiée, avec son caractère obligatoire et exclusif, sera un des points de transition entre le patronage des engagements forcés et le patronage entièrement spontané et volontaire de notre époque de liberté et d'égalité.

La transition s'opérera par une autre voie encore, par la voie des engagements volontaires permanents. C'est sur ce principe que reposait l'ancienne organisation du travail en Europe. Dans ce régime, les ouvriers ou tenanciers travaillent d'ordinaire toute leur vie pour le compte du même maître, ou cultivent toute leur vie la même propriété, conformément à la coutume ou par suite de contrats à longs termes ; en tous cas, l'obligation morale ou la stipulation écrite, qui assure la permanence de l'engagement, pèse également sur le patron et sur l'ouvrier. M. Leplay, qui a fait sur ce point les plus intéressantes études, nous montre ce régime pratiqué aujourd'hui encore dans une grande partie de l'Europe, a chez les peuples oii la prévoyance et les qualités morales qui s'y rattachent ne sont encore ni assez éminenles, ni assez répandues, pour qu'on puisse se passer de certaines institutions protectrices, favorisant la transition de l'état présent vers le régime de libre arbitre dont ces peuples paraissent incessamment se rapprocher. Ces institutions, fruit de l'expérience et de la nécessité, concilient, partout où elles fonctionnent convenablement, la liberté nécessaire aux individualités les plus distinguées, avec la protection dont ne sauraient se passer les classes placées, sous le rapport de

la moralité, de l'intelligence et de l'énergie, à un niveau moins élevé. Ces institutions reposent sur la tradition et les mœurs, plutôt que sur les lois écrites. Dans cet ordre social, les conditions qui assurent le bien-être et la sécurité des populations ne sont plus formellement imposées par la loi; mais les familles acceptent avec reconnaissance l'ordre légué par la tradition, et maintenu de génération en génération, conformément à la tendance générale des mœurs et des lois, et surtout par la bienveillante sollicitude des propriétaires et des chefs d'industriel »

Le progrès des mœurs rendra ce genre de patronage moins nécessaire, en même temps que les changements survenus dans les conditions du travail, parles grandes découvertes industrielles, le rendront pi us difficile à pratiquer. C'est alors qu'une nouvelle ère s'ouvrira pour le patronage, dans laquelle la liberté déjà acquise durant la période précédente devra tenir une plus grande place.

Le patronage est dans l'esprit des sociétés chrétiennes, et, partout où ces sociétés restent fidèles à leuiprincipe, on l'y voit se développer en même temps que la liberté. En effet, la loi de solidarité par la charité persiste toujours dans la société, ses formes seules peuvent changer. A mesure que l'empire du droit se restreint, l'empire de la charité s'étend. Aussi, dès que l'Église a fait du serf un homme libre, elle convie, par ses exemples, les propriétaires et les riches de tonte

' V. les Ouvriers européens, p. 9 et 17.

condition à pratiquer envers lui le patronage. Tout le monde connaît ce vieux dicton populaire : « Il fait bon vivre sous la crosse. » La mansuétude de l'Église envers le peuple qui vit du travail de ses mains, le patronage charitable qu'elle n'a cessé d'exercer sur lui, en sa qualité de propriétaire, sont des faits que l'érudition contemporaine a mis hors de toute contestation. M. Guizot, M. de Montalembert, M. Macaulay, M. Hurter, M. Cibrario, M. Guérard, sont unanimes sur ce point. Il n'y a pas bien longtemps, un protestant, écrivain et homme d'Etat également distingué, résumait en ces termes le patronage des propriétaires ecclésiastiques envers les ouvriers de l'agriculture. « Les propriétaires ecclésiastiques étaient meilleurs que les propriétaires actuels. Le simple bon sens nous le dirait, si l'histoire n'était là pour l'attester. Les moines ne possédaient rien en propre; ils ne pouvaient ni amasser du bien, ni l'aliéner, ni le léguer. Ils vivaient, recevaient, dépensaient en commun. Le monastère ne mourait pas, lui ; avec un semblable propriétaire, le fermier n'avait à redouter ni tuteur intéressé, ni créancier avide, ni procès ruineux.... Dans toutes les contrées, le monastère servait de refuge à ceux qui avaient besoin de conseil et de protection. Il renfermait une société d'hommes n'ayant point de soucis personnels, et possédant assez d'expérience pour éclairer les ignorants, assez de richesse pour soulager les pauvres, et souvent assez de puissance pour protéger les opprimés ^ »

«St/M/,p. 56. Paris, 1845.

Dans les contrées où la noblesse échappa aux séductions de la vie de cour et conserva fidèlement les mœurs chrétiennes, ce patronage établit entre les propriétaires et le peuple affranchi des campagnes les liens les plus solides. Le patronage ainsi compris se rencontrait en Bretagne; il se rencontrait aussi en Angleterre. Même aprèsrinvasionduprotestantisme,raristocratieanglaise, grâce à son esprit éminemment politique et à la puissance des traditions sur le caractère national, sut conserver en grande partie, dans la vie civile, les habitudes que l'Eglise catholique lui avait données dans la vie spirituelle. La grandeur et la prospérité de l'Angleterre au siècle passé eurent pour principales causes cette équité des grands envers le peuple et l'attachement respectueux du peuple envers les grands ^ A la longue, l'industrialisme devait substituer à ces relations de charité d'une part, de déférence et de confiance de l'autre, l'indifférence du côté des riches et la haine du côté des pauvres. Mais ce désordre ne devait apparaître que lorsque le protestantisme, en affaiblissant dans la société anglaise l'esprit de renoncement et de mutuelle assistance, dont ses anciennes mœurs portaient la forte empreinte, aurait divisé et séparé tout ce que l'Église catholique avait uni.

En étudiant l'état présent des populations ouvrières de la France, M. Leplay a trouvé des traces nombreuses encore de l'ancien patronage chrétien. La Bretagne lui

* V, de l'Avenir politique de l'Angleterre, par M. le comte de Montalemberl, VI. Ce qu'il reste cf aristocratie en Angleterre.

on a offert des types remarquables. « L'ouvrier breton, dit M. Leplay, et surtout celui des catégories inférieures, est incessamment protégé par un patronage bienveillant, émanant, non pas d'un grand propriétaire, mais bien des cbefs d'industrie ou des petits propriétaires avec lesquels il est successivement en relation d'intérêt. Ces garanties, fondées sur un sentiment chrétien de fraternité, n'impliquent, dans les chefs d'industrie ou dans les propriétaires, aucune prétention à flominer, ni dans les ouvriers aucune dépendance\ » Un patronage de même nature, avec des résultats également favorables, a été observé par M. Leplay parmi les populations du Béarn et du Morvan*. L'éminent écrivain fait, à propos des habitudes de charité fraternelle des propriélaires du Béarn, des remarques qui caractérisent fort bien l'ancien patronage chrétien. « Ces mœurs, dit-il, n'étaient point particulières au Béarn ; il semble qu'en en retrouvant encore des vestiges dans presque toutes les parties de la France, on peut être autorisé à penser qu'elles étaient inhérentes à l'ancienne société. On trouvait encore en France, dans la première partie de ce siècle, un type qui ne se rencontre guère aujourd'hui que dans le Nord et dans l'Orient, celui du propriétaire étendant son patronage à tout un district, et ouvrant à tous ceux qui avaient besoin de conseils et de secours l'une de ces habitations patriarcales que, par un sentiment de reconnaissance publi-

' Les Ouvriers européens, monog. XXIX, §15. * //mL, monog. XXVÏ et XXVII.

que, on appelait familièrement Maison du bon Dieu. Ce qu'on devait le plus admirer dans les vénérables patrons, vers lesquels plusieurs personnes reporteront leur souvenir en lisantces lignes, c'est que, en faisant le bonheur de ceux qui les entouraient, ils agissaient sans effort, sans système précon(;u et avec la simplicité attachée à des actes que leur auteur considère comme la conséquence naturelle de sa condition '. »

Quand l'esprit chrétien s'affaiblit dans un peuple, on voit, par une conséquence inévitable, le patronage décliner. C'est au dix-huitième siècle, alors que le philosophisme envahit les classes élevées de la France, que les liens du patronage se relâchent et sont parfois même entièrement rompus. C'est alors que l'absentéisme se généralise dans les campagnes et qu'il gagne même les propriétaires ecclésiastiques, en sorte que, suivant la remarque de M. de Tocqueville, « le paysan français vivait plus seul que cela ne s'était vu nulle part peutêtre dans le monde. » C'est cet esprit d'irréligion et d'individualisme qui est encore aujourd'hui le plus grand obstacle au patronage. Nous aimons à citer làdessus un honorable industriel, M. Chale, carrier et fabricant de blanc d'Espagne à Port-Marly, dans la banlieue de Paris. Vivant au milieu des classes ouvrières, il peut mieux que personne apprécier les causes et l'é-

* Voir, comme exemple très-remarquable de la continualion jusqu'à nos jours du patronage ancien et de sa inenfaisantc influence, les extraits de monographie XXI des Ouvriers des deux mondes, à la note B, à la fin de ce volume.

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tendue du mal. « Le mal présent, dit M. Chale, date malheureusement de loin, et est dû surtout à ce que, pendant toute la durée du dix-huitième siècle, les classes supérieures ont donné à leurs subordonnés l'exemple du scepticisme et des mauvaises mœurs. Les ouvriers continuent à pratiquer ce que les patrons leur ont enseigné jusqu'à l'époque encore récente où de graves épreuves ont révélé à tous les hommes intelligents le danger de l'impulsion imprimée aux esprits depuis le règne funeste de Louis XIV. Peut-être est-il permis d'affirmer que les funestes influences qui agissent depuis deux siècles dans la banlieue de Paris sont déjà contre-balancées par des influences contraires qui grandissent chaque jour. Encore quelques efforts, et la cause de la civilisation sera définitivement gagnée contre l'invasion inattendue d'une barbarie sans nom et sans précédent. Il faut que les chefs d'industrie fassent régner chez eux, par la libre volonté des parties, la pratique de la religion et des bonnes mœurs, les habitudes de patronage, et, ce qui est le fondement de toute société, le principe salutaire de la permanence des engagements*. » En Angleterre, les mêmes plaintes s'élèvent; la séparation des classes devient pour la société anglaise un grave péril. M. d'israeli , M. Johnston, M. Pashley, M. Kay, des écrivains de tous les partis et de tous les rangs, n'ont là-dessus qu'une opinion. Ils déplorent l'absence du patronage et ils en appellent la restauration de tous leurs vœux.

* Les Ouvriers des deux mondes, monog. XiX, noie G.

Au premier rang des obstacles qui rendent très-difficile cette restauration du patronage, on rencontre les fâcheuses dispositions morales des ouvriers et des maîtres que nous indiquions plus haut : la diminution, chez les uns et chez les autres, de l'esprit de modération, de dignité personnelle sainement entendue, de mutuelle assistance et de mutuelle déférence, en un mot, de cet esprit de sociabilité, que l'Église catholique avait répandu dans toutes les classes et que le philosophisme du dix-huitième siècle a faussé, et, dans bien des cas même, presque entièrement détruit. Il faut entendre là-dessus ceux qui ont observé de près les mœurs des classes industrielles. L'honorable fabricant que nous citions tout à l'heure s'exprime ainsi : « 11 est certain que les doctrines économiques modernes ont réagi d'une manière fâcheuse sur les rapports des maîtres et des ouvriers, et contribué à briser ou relâcher les liens moraux qui les unissaient autrefois. L'ancien patronage était à certain point l'image de la famille. Le patron se croyait obligé envers l'ouvrier comme l'ouvrier envers le patron. 11 naissait de là une réciprocité d'attachement et de services fondée sur des idées morales de hiérarchie et de devoir. Les secours ne faisaient pas défaut à l'ouvrier pendant les temps difficiles; le salaire ne subissait pas ces diminutions calculées aujourd'hui sur la rareté du travail. On souffrait et l'on prospérait ensemble. L'ouvrier, surtout dans les petites industries, avait place au foyer domestique; on le traitait d'après les principes de la fraternité chrétienne. 11 n'y avait pas

non plus de ces augmentations subites de salaire dont l'effet est de porter la perturbation dans les prévisions, les calculs, et par conséquent la fortune des entrepreneurs d industrie. Le salaire échappait enfin à cet étal de bascule de hausse et de baisse, si nuisible aux ouvriers. Je ne conteste pas ce qu'il y a d'absolument exact dans les formules économiques, considérées indépendamment de la nature morale de l'homme. Le travail, suivant ces formules, est une marchandise comme toute autre et dont le prix doit se fixer suivant la règle ordinaire de l'offre et de la demande. Mais on voit au premier examen ce qu'il y a, sous un autre point de vue, de faux et de dangereux dans ces maximes quand on les sépare des idées morales et religieuses. Par ces maximes, l'antagonisme est constitué et les sentiments moraux effacés des rapports de la vie pratique. Ces maximes économiques se sont rapidement répandues; elles avaient , pour envahir les esprits, toutes sortes dé facilités; elles les trouvaient vides en général de tout sentiment religieux, impatients de toute contrainte morale, et dans cet état de mollesse et de lâcheté qui est le fond des sociétés malades; elles étaient surtout Irèscommodes, d'une pratique facile; elles servaient à merveille les calculs de l'égoïsme; elles sont bientôt devenues la règle la plus ordinaire de conduite'.» M. Leplay se prononce dans le même sens, avec non moins d'énergie : c( Nous avons souvent eu occasion de constater dans le cours de ces études les fâcheuses conséquences

* Les Ouvriers des deux mondes, inonog. XIX, note D.

dues à ramoindrissement de l'esprit religieux et au développement des habitudes de luxe chez les patrons de l'industrie parisienne. C'est à ces nouvelles mœursqu'il faut surtout attribuer l'extinction graduelle des sentiments de patronage et de solidarité, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, de l'esprit de famille, qui formait encore,* au commencement de ce siècle, le trait caractéristique de la fabrique de Paris ^ »

Mais, s'il y a des torts du côté des maîtres, il n'y en a pas'moins du côté des ouvriers. Ce que dit M. Audiganne des ouvriers de Lyon est malheureusement tout aussi vrai d'une grande partie des classes ouvrières : (( La faiblesse du sens moral est malheureusement entretenue à Lyon par la faiblesse du sentiment religieux. Les habitudes religieuses ont beaucoup plus perdu de terrain que la vie de famille, et, dans les pratiques extérieures encore conservées, on suit en général la voie tracée par la coutume, sans avoir conscience du sens de ses propres actes. Pour réveiller l'idée religieuse dans ces âmes insouciantes, il faut quelque grande calamité publique. En lemps ordinaire, les ouvriers lyonnais se méfient et s'éloignent du clergé. Savez-vous ce qu'ils craignent? C'est que l'enseignement donné du haut de la chaire évangélique n'ait pour but de les rendre plus dociles au joug. » C'est donc l'orgueil, lequel se traduit en une intraitable et aveugle passion

* Les Ouvriers européens, monog. XXXVI, note B. M. Villermé et M. Audiganne formulent des jugements semblables sur les dispositions d'un très-grand nombre de manuîacturiers.

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r,70 DE LA RICHESSE

(l'indépendance, qui éloigne les ouvriers des maîtres et leur fait redouter le patronage comme une servitude. Ces prétentions et ces appréhensions de l'ouvrier sont cause « qu'on ne voit plus guère régner entre le maître et le compagnon cette amicale sympathie qui semblerait devoir naître de l'analogie des situations. Celui-là trouve souvent dans l'ouvrier un collaborateur indocile dont il est obligé, à cause des engagements pris, de subir les volontés hargneuses et changeantes. Quand on voit l'intimité de ce petit monde qu'on appelle l'atelier lyonnais, on reste frappé du renversement habituel des rôles. C'est le chef d'atelier qui semble obéir. Pour un maître trop impérieux, il y a là vingt compagnons intraitables*. »

Les obstacles viennent encore d'un autre côté, et toute la faute ne doit pas être attribuée à l'action directe des vices et des passions des hommes. Les obstacles tiennent aussi à la situation générale de la société et à la force des choses. Les conditions nouvelles de l'industrie, ses fluctuations perpétuelles, la mobilité des populations qui y sont attachées, mobilité résultant des facilités que donnent les procédés nouveaux pour porter les forces industrielles là où elles peuvent être employées avec le plus de profit, toutes ces causes relâchent les liens du maître à l'ouvrier et nuisent à l'esprit de patronage, qui est un esprit de stabilité, de suite et de tradition. D'ailleurs la concurrence détourne sou-

* Les Populations ouvrières de la France ^ 13' région, chap. i, n" 11.

DANS LtS SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. rjî

Tent le mailiedu palronagc, par la diflicullé de supporter les charges qu'il entraîne, en présence de rivaux •qui ne s'imposent aucune de ces charges. C'est la mauvaise concurrence, la concurrence qui entasse duranl les temps d'activité industrielle des masses d'ouvriers dans ses ateliers, sauf à les jeter sans ressource sur ie pavé dans le temps où les débouchés se reslreigncnl; c'est la concurrence qui étend sans mesure ses opérations, sans autre souci que le profit du momenl, la concurrence qui profile de tout, même de la détresse générale, pour réaliser, par des manœuvres honteuses, des bénéfices illicites, c'est cette concurrence-là qui bien souvent oblige, sous peine de ruine, les fabricants les plus honorables et les plus charilablcs envers leurs -ouvriers, à renoncer à toute pratique du patronage. Pour faire disparaître cet obstacle, il faudrait mettre un frein aux abus de la concurrence, et nous avons dit plus haut que c'était une œuvre lente et difficile, dans laquelle il fallait tout attendre des mœurs et très-peu de chose des lois. Au reste, il ne faudrait pas s'exagérer la gravité des difficultés que la concurrence crée au patronage. Si le patronage a ses charges, il a aussi ses profits, et nous dirons plus loin comment le maître trouve souvent, dans l'énergie plus grande du travail fie ses ouvriers, une compensation à ses sacrifices.

La question du patronage est tout entière dans l'or- 4lre de la liberté. C'est par la liberté que les obstacles peuvent être surmontés, et ce n'est que sur le principe àe la liberté que peut reposer aujourd'hui l'œuvre du

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patrona^^o. Le patronage de la loi et de l'État, étendu à toutes les misères et à toutes les défaillances que le patronage est appelé à soulager et à relever, ne serait autre chose que la servitude universelle du socialisme. Le patronage obligé, tel qu'il était constitué autrefois, n'implique qu'une moralité médiocre; sa raison d'être est précisément la faiblesse morale de ceux à qui on l'impose. Et d'autre part, si la dépendance des masses peut bien assurer l'ordre extérieur, elle ne peut jamais ni élever leur intelligence, ni accroître leur énergie morale. Dans des populations asservies on ne trouve |)as plus de spontanéité pour le bien que pour le mal. Les vertus y sont en quelque sorte passives^ La liberté a plus de périls, mais elle a aussi plus démérites et plus (le ressources. Elle est aujourd'hui la seule loi de toutes les relations sociales, et la condition fondamentale du succès de toutes les œuvres sociales. Il faut, pour réussir, que le patronage soit librement offert et librement accepté. Hors delà, il rencontrera dans l'esprit de notre temps des répugnances insurmontables. Ne nous plaignons pas de cette loi ; elle peut nous créer des difficultés, mais ces difficultés, quand on a le courage de les combattre, sont la source d'une élévation et d'une puissance morale que l'on chercherait vainement dans les régimes où domine la contrainte.

Quelles sont, outre la liberté de toutes les parties, les conditions desquelles dépend l'efficacité du patronage?

' V. les Ouvriers européens, moiiog. H, § 5: III. § 5; IV, § 3; et parlic .lièrtiueut nionoîï Xi\, note B.

DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. ÔTr.

Un publiciste qui a fait vivement ressortir la nécessite du patronage, et qui a émis sur son organisation des vues dignes d'attention, M. Clierbuliez, formule ainsi ces conditions: c< L'action exercée dans le patronage a trois caractères qui la distinguent éminemment et qui en expliquent toute refficacité. Elle est à la fois locale, personnelle, continuel » En effet, le patronage qui ne serait pas local et personnel perdrait ce qui fait sa principale autorité : l'ascendant que donne à celui qui l'exerce la charité jointe à la supériorité des lumières et des ressources matérielles. Le patronage est une affaire de persuasion et de confiance. Il faut que dans le patronage ce soit l'âme qui parle à l'îjme, la conviction à la conviction. Organisez le patronage sur le principe de la centralisation, faites-le exercer sur de grandes proportions, en vertu de règles soigneusement étudiées, par les délégués d'une autorité chargée de veiller à ce que tout dans l'œuvre fonctionne méthodiquement, et aussitôt l'âme se retire de l'institution; ce n'est plus qu'un mécanisme dont l'ouvrier se détournera avec crainte, parce qu'il y verra partout la servitude administrative. D'ailleurs quelle influence peut avoir ce mécanisme, si savamment combiné qu'il soit, sur les inclinations si diverses, sur les situations si différentes de ceux à qui lepatronage s'adresse? Pour agirsurl'homme <lu peuple, il faut savoir l'aborder par ses côtés sensibles, saisir avec un tact sûr le moment où il est le plus

' Études sur lea causes de la misère, chap. viii.

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nccessible aux remontrances et aux conseils, savoir à propos employer la réprimande, les encouragements^ les consolations. Tout cela est chose éminemment personnelle, et ce n'est que par des relations intimes que peuvent s'établir, d'un côté cette sollicitude affectueuse^ de l'autre cette confiante déférence, sur lesquelles repose tout le succès de l'œuvre. Ce n'est plus qu'à la longue , par des relations continuées pendant un certain temps, que l'intimité nécessaire au patronage peut s'établir. Il faut donc que l'action soit continue. Il le laiit encore pour que l'influence acquise par le patron produise ses fruits. Car, la plupart du temps, c'est h la réforme même de la vie que vise le patronage, et cette réforme n'est pas l'œuvre d'un moment.

On comprend tout ce qu'il faut, dans une pareille œuvre, d'abnégation des deux côtés. Il faut que celui à qui s'adresse le patronage renonce, dans une certaine mesure, à sa volonté propre ; qu'il incline son intelligence devant une intelligence plus élevée et une raison plus sûre que la sienne; qu'il fasse cet aveu, toujourssi pénible à l'amour-propre même des plus liumbles,^ de son infériorité morale et de la supériorité d'autrui. De son côté, le patron n'a pas de moindres sacrifices à faire. Il faut qu'il accepte la sujétion du patronage, qui lui enlèvera ses loisirs, qui le mettra en contact habituel avec des hommes souvent grossiers, quelquefois même profondément vicieux; il faudra qu'il abaisse son intelligence au niveau de ces esprits étroits et d'ordinaire obstinément renfermés dans leurs préjugés et

leur ignorance. Des deux côtés le sacrifice, le renoncement, seront nécessaires, et, dans bien des cas, du côté du patron, il faudra qu'il aille jusqu'à la plus complète abnégation de soi. 11 faut que l'homme qui veut exercer avec succès le patronage renonce aux frivolités de la vie, qu'il se fasse de la modération et de la simplicité une règle constante, qu'il donne par tous ses actes l'exemple des vertus qu'il prétend inculquer, et que sa conduite serve en tout à confirmer l'autorité de ses paroles. Est-il besoin d'ajouter que toutes ces conditions du patronage ne sont autre chose que les règles mêmes de la vie chrétienne, inspirée et gouvernée par le renoncement?

C'est en pratiquant avec courage ces austères devoirs que les classes supérieures répareront les maux incalculables que leur incrédulité, leur cupidité, leurs vices de toutes sortes ont répandus depuis un siècle dans nos sociétés; c'est ainsi qu'elles acquitteront la dette terrible qu'elles ont contractée envers le peuple, quand leurs exemples et leurs prédications lui ont enlevé, avec sa foi religieuse, la seule source assurée de son bonheur. Quant à la classe ouvrière, elle offre au patronage plus de ressources que beaucoup ne le croient, et, nonobstant des apparences parfois contraires, elle est disposée, plus qu'on ne penserait, non-seulement à l'accepter, mais à le rechercher. Malgré les pernicieuses excitations auxquelles elle a été si souvent en butte, et l'abandon où elle a été trop souvent laissée, il y a encore chez la classe ouvrière de grandes ressources

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morales. Là même où la foi religieuse a faibli, il reste un certain sens moral, une certaine élévation dans les goûts, une certaine générosité de cœur, qui sont le fruit des influences du christianisme auxquelles ces classes ont si longtemps religieusement obéi, et qu'il serait facile de faire revivre par un patronage éclairé et dévoué. C'est dans les populations vouées au travail manufacturier que cetle entreprise rencontrerait le plus de difficultés; mais il est permis de croire que l'abnégation chrétienne n'y serait pas inférieure. Sur ces bonnes dispositions morales du peuple nous avons le témoignage de tous ceux qui ont étudié de près sa condition et ses habitudes. M. Leplay, dans les Ouvriers européenSy M. Reybaud, dans ses Etudes sur la condition des ouvriers en soie, M. l'abbé Mullois, dans ses Recherches sur la charité àPariSy les auteurs des monographies des Ouvriers des deux mondes, nous fournissent, à cet égard, des faits nombreux. Entre ces témoignages nous n'en rapporterons qu'un seul, celui de l'honorable fabricant que nous citions plus haut. On remarquera que les observations de M. Chale portent sur les ouvriers de la banlieue de Paris, lesquels ont subi, bien plus que tous les autres, les délétères influences du dernier siècle. « Je crois les ouvriers beaucoup plus disposés qu'on ne le croit généralement à revenir aux praliques de la religion et aux bons vieux sentiments du patronage. Il en est beaucoup qui n'aiment pas le changement d'atelier, qui recherchent la tranquillité d'un travail suivi, bien plus que l'élévation momentanée d'un salaire va-

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ï'iable et qui, rencontrant une juste bienveillance pour <3ux, prononcent avec plaisir le mot de patron. Sous cette dépravation que j'ai signalée, on trouve encore le germe du bien; on éprouve au contact journalier des ouvriers une conviction profonde : c'est qu'ils sont disposés à aimer ceux qui leur témoignent de bons sentiments et que tout devient facile avec eux quand ils ont la certitude d'être aimés\ » La charité chrétienne fait aimer le pauvre; le renoncement, qui est l'âme de la charité, donne la force de l'aimer, alors qu'il est en lui-même le moins aimable. Rendez aux classes élevées l'esprit de renoncement et de charité, et il ne faudra pas bien longtemps pour rétablir entre ellos et les classes ouvrières cette solidarité qui est également dans les intérêts des unes et des autres.

Outre ces conditions générales, le patronage a des conditions particulières, suivant la nature des travaux auxquels les populations ouvrières sont vouées. Le patronage industriel est sans contredit le plus difficile à pratiquer, mais il est aussi le plus nécessaire. C'est aux fabricants que revient naturellement l'obhgation de l'exercer. Ce patronage doit porter principalement sur deux points : le relâchement des liens de la famille chez une partie de la population ouvrière, et la démoralisation causée par le mélange des âges et des sexes dans les grands ateliers. 11 faut encore que par des soins donnés à l'avancement intellectuel et moral des ouvriers, par

* Ouvriers des deux mondes, monog. \\\, note D.

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l'application à leur fournir le moyen d'employer utilement les trop rares moments de repos que leur laisse la manufacture, les chefs de l'industrie s'efforcent d'atténuer les misères morales et physiques, qui sont la suite du séjour dans leurs ateliers. Comme on l'a fait remarquer afec raison , particulièrement quant aux deux premiers points, « c'est pour s'assurer une position avantageuse sur le champ de bataille de la concurrence» que les manufacturiers ont remplacé une partie de leurs ouvriers mâles et adultes par des femmes et des enfants, et qu'ils ont réuni leurs travailleurs par centaines dans des ateliers communs \ w II y a donc pour eux une obligation morale de faire tous leurs efforts pour atténuer les maux qui sont la suite de cette situation créée par eux. Nous avons dit, en traitant des causes de la misère^ combien la durée excessive du travail, l'agglomération extrême des populations ouvrières, l'influence fatale que le travail mécanique exerce sur leur physique et sur leur morale opposent d'obstacles à tous les efforts que l'on tente en vue de les tirer de l'abjection oii trop souvent elles croupissent. Le patronage industriel est, à raison de ces faits, dans les conditions les plus difficiles. Pour le pratiquer avec succès, il faut être doué, au plus haut degré, du zèle qui fait entre- , prendre et de la persévérance qui fait poursuivre une œuvre, au milieu de toutes les résistances, de tous les mécomptes et de tous les dégoûts. Nous verrons tout à

* M. Cherbuliez, Études sur les causes de la 7uisère, cliap. x.

l'heure qu'heureusement ce courage se rencontre encore chez plus d'un des chefs de l'induslrie manufacturière.

Le patronage agricole se présente dans des conditions moins difficiles. Aucune des causes générales qui entravent l'action du patron dans l'industrie manufacturière ne se rencontrent dans la vie agricole. Au contraire, l'existence des champs prédispose l'ouvrier à recevoir toutes les bonnes impressions , et ses salutaires influences viennent' en aide aux efforts charitables des classes plus élevées. Il y a seulement ici à vaincre une certaine force d'inertie, un certain attachement à la coutume; il y a à lutter contre l'ignorance, contre les abus de la simplicité poussée parfois jusqu'à la grossièreté. Mais cette tâche est comparativement facile, si l'on considère l'autorité naturelle que le propriétaire exerce sur ses tenanciers et sur tous ceux dont il emploie les services, et la facilité que donnent au fermier ses relations directes et de tous les instants avec les travailleurs agricoles. Ce n'est que par la plus coupable des négligences, ou par l'elfet de l'égoïsme le plus condamnable, que le patronage a pu s'affaiblir et quelquefois même disparaître dans de telles conditions.

Une condition également nécessaire au patronage industriel et au patronage agricole, c'est que la propriété ait une certaine stabilité. Ce n'est pas en un jour, ni même en une génération, que les habitudes du patronage se forment, et que la confiance s'établit entre ceux qui l'exercent et ceux qui en sont l'objet. Les traditions

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tiennent ici une grande place. C'est sur les traditions que repose principalement Tautorilc, celte autorilé de confiance, d'affection et de déférence entièrement libre et spontanée, qui est de l'essence du patronage. L'homme qui aura vu son père pratiquer le patronage dans son usine ou dans ses terres, qui aura eu dès ses premières années sous les yeux le spectacle de l'inlérct que l'on porte, dans la maison paternelle, à ces pauvres ouvriers, à leurs embarras, à leurs afflictions, à leurs misères; qui, d'autre part, aura pu voir souvent de combien d'affection, de reconnaissance et de sincère dévouement le patronage vraiment charilabledu maître est en général récompensé; l'homme qui aura puisé dans les exemples du foyer domestique la science du patronage, en même temps que l'esprit d'abnégation qui en est l'âme, qui fera de l'exercice du patronage une question d'honneur traditionnel , celui-là apportera dans l'œuvre du patronage un zèle et une aptitude que n'auront jamais au même degré ceux à qui manquent ces engagements et ces enseignements de la famille. Donc, tout ce qui peut, dans les mœurs et dans les lois, maintenir la stabilité des propriétés, est éminemment avantageux, dans une certaine mesure même nécessaire, au succès du patronage. La répartition des propriétés n'cj-t pas moins importante. Pour que le patronage fonctionne avec toute son efficacité, il faut que les propriétés soient hiérarchiquement distribuées; il faut que de grands propriétaires donnent l'exemple et l'impulsion, et que les

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propriétaires de condition moyenne soient en nombre assez considérable pour donner aux petits propriétaires cultivateurs les encouragements et les conseils dont ils ont si grand besoin. C'est la moyenne propriété, la gentrij^ si populaire autrefois dans les campagnes de l'Angleterre, qui a fait le principal élément de la puissance britannique au dernier siècle, grâce au patronage qu'elle exerçait dans les campagnes, et par lequel elle faisait pénétrer dans le peuple les influences qu'ellemême recevait de la grande propriété. Mais, pour que la grande propriété soit un bienfait, il faut qu'elle soit chrétienne, et que les convictions religieuses des propriétaires leur donnent le senliment des devoirs deleui* position. La grande propriété sensiialiste a toujours été pour les sociétés un fléau ; loin de soulager et de relever les travailleurs, elle les foule et les écrase. La pro" priété romaine et la propriété anglaise avec les tendances qu'elle suit trop souvent aujourd'hui en sont des preuves frappantes.

Mais ce n'est pas seulement à ceux que leur position et leurs affaires mettent en contact direct et journalier avec les populations ouvrières qu'appartient le patronage; il peut et il doit être exercé par tous ceux qui possèdent les lumières, là sagesse, les loisirs nécessaires pour le rendre efficace. Tous les genres de supériorité qui peuvent distinguer les hommes sont des trésors qu'il n'est point permis d'enfouir, et dont chacun est tenu de faire part à ceux qui en sont dénués. Le conseil, l'assistance envers les faibles, sont dans le devoir

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de tous les chréliens. Des relations suivies peuvent s'établir entre les travailleurs et des hommes étrangers au travail de l'industrie et de l'agriculture, et que la seule (îharité rapproche des classes souffrantes. Dans un temps où tant d'industriels et tant de propriétaires négligent le devoir du patronage, il faut que tous ceux qui ont la conscience des obligations sociales des classes supérieures s'y dévouent. De fait, plusieurs des œuvres les plus fécondes du patronage ont été créées dans ces conditions.

C'est surtout h l'Église que revient nécessairement une grande part dans cette œuvre de restauration sociale. L'Église a reçu particulièrement mission tie soutenir, de conduire et de fortifier les petits et les ftiibles. Dans tous les temps, elle s'est tournée vers eux avec amour, et elle a étendu sur eux une protection qui a toujours été leur plus sûr abri et leur principale force. Au milieu de la confusion et de la désorganisation que le triomphe des instincts individualistes a jetées dans notre vie sociale, l'Église seule se trouve organisée; elle seule est aujourd'hui en mesure de restaurer l'ordre par la liberté. Et n'est-ce point là la question vitale de l'époque? 11 faut, par la liberté, ramener le monde à la solidarité et à la hiérarchie. Or, c'est toujours à la liberté, à la soumission toute spontanée des consciences, que l'Église faitn|)pel; c'est à l'autorité d'une hiérarchie toute spirituelle, laquelle a son point d!.appui dans la libre adhésion des consciences, qu'elle soumet ceux qu'elle a conquis à sa foi. Le renonce-

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ment, qui est la loi première de la discipline calholique, rallie toutes les volontés à un même centre, par un acte d'abandon de soi-même, qui est l'acte de la liberté par excellence. Le pouvoir qui pose les fondements de son autorité sur le renoncement est le pouvoir le plus apte à régir la liberté. L'Église est donc par excellence la puissance organisatrice de la liberté, et c'est à elle que revient le principal rôle dans la reconstitution du patronage parla liberlé. Grâce aux progrès accomplis par l'impulsion et sous la direction de l'Église, par l'effet de la vertu de renoncement accrue dans l'bumanité, l'individu est devenu plus maître de luimême, il a grandi et s'est affermi dans son individualité; mais, en même temps que croît son pouvoir de disposer librement de lui-même, il faut qu'il apprenne à n'user de la liberté que pour mieux prendre sa place dans l'ordre général et dans la solidarité de la vie sociale. Par l'action du renoncement, ce double progrès s'opérera simultanément. La même force qui accroît la liberté de l'individu lui donne aussi la règle, en sorte que, sous l'empire du renoncement, la liberté tend d'elle-même à s'organiser et à se discipliner. La liberté s'organise par l'association et par le patronage. Nous avons dit précédemment que le patronage fondé sur la liberlé est un des éléments du succès dos associations ouvrières. 11 donne aux associations d'ouvriers la maturité dans le conseil, la suite dans l'action, que, sans lui, elles n'auraient peut-être pas à un degré suffisant. Le ]>alronagc combiné avec l'association est présentement

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la forme do celle discipline dont la liberté ne peut se passer, et faute de laquelle elle subit tant et de si douloureuses épreuves. Le principe de cetle discipline, c'est le principe même de la discipline catholique, c'est le principe du renoncement; et le principal centre autour duquel le patronage se constituera, c'est l'Église catholique.

Cetle aptitude el cette puissance de l'Église pour le patronage sont, en fait, aussi manifestes aujourd'hui qu'elles le furent jamais. Que l'on passe en revue les œuvres de patronage qui fonctionnent actuellement, et l'on se convaincra que la plupart de ces œuvres, et surtout les plus importantes, sont nées des inspirations de la charité catholique. On pourrait citer là-dessus les témoignages les moins suspects de partialité en faveur de l'action sociale de l'Église catholique'.

Toutes les institutions de l'Église catholique sont merveilleusement propres à faciliter son action sur le peuple; ses jours de fête, qui sont en même temps des jours de repos, sont un des principaux moyens d'exercer le patronage, on peut même dire une de ses conditions les plus nécessaires. Pour l'ouvrier des manufactures, que la machine tient enchaîné douze, et quelquefois quatorze heures par jour, comment la charité pourraitelle l'aborder, si le dimanche ne lui assurait un moment de relâche et de loisir? Comme l'a très-bien dit un pieux écrivain qui a traité avec autant d'élévation que

* Voir notamment Kay, Social condition o, the pcoplc, I, p. 420 et siiix . — Léon Faucher, Etudes sui' VAngleterrCy I, p. 327.

DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉÏlENi^KS. o85

de charme celle grande queslion du dimanclie: a La loi du repos religieux suspend, tous les sept jours, les mouvements les plus emportés de l'activité humaine, arrête subitement le cours des travaux, brise la suite des affaires et force les cupidités les plus tenaces à lâcher prise à heure fixe. Abandonnez l'homme à la tyrannie de sa cupidité, et livrez-le sans défense à la cupidité de ses maîtres, ces deux cupidités se ligueront ensemble et se couvriront de mille prétextes spécieux pour aggraver le travail du mercenaire; elles lui créeront des servitudes qui enlacent ses facultés intellectuelles et l'inclinent vers les instincts de la brute en ne le préoccu[)ant que de ses besoins matériels. Ce profond avilissement n'atteindra jamais un peuple exact observateur du dimanche. Le dimanche décharge l'homme du joug de l'homme; il le tire de la maison de servitude et l'appelle à venir trouver dans le temple la liberté des enfunts de Dieu. Là, affranchi de toute contrainte, de tout intérêt humain, le fidèle puise aux fontaines du Sauveur la force, la paix el la joie, il s'unit à tout ce qui est vrai, à tout ce qui est pur, à tout ce qui est saint; et dans cette vivifiante union, il apprend à être bon, aimable, respectueux, dévoué, résigné; il apprend à connaître le prix du temps, la valeur du devoir, la nécessité du sacrifice et la certitude de la récompense\ »

Dans le patronage du dimanche, la plus grande part apparlient au prêtre; mais la charité des laïques sera appelée à achever l'œuvre dont le prêtre jette les bases

' Le Septième Jour, par Tabbé Mélhivier.

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essentielles par la prière et la prédication. C'est dans les loisirs du dimanche que se formeront ces réunions où les travailleurs trouvent, avec les distractions dont ils ont si grand besoin après les rudes et incessants labeurs de la semaine, les enseignements, les conseils, les encouragements qui les préserveront de l'énervement moral et de l'abrutissement auquel leur travail manuel, et souvent tout mécanique, les expose. C'est dans ces réunions du dimanche que se noueront les relations suivies des classes élevées avec les classes inférieures. C'est là que naîtront la confiance réciproque, l'aEfectueuse bienveillance et la familiarité respectueuse sans lesquelles il n'y a point de patronage véritable ^ Les confréries, qui ont toujours été dans l'esprit et dans la pratique de l'Église catholique, sont aussi de puissants auxiliaires du patronage. Nous avons dit ailleurs quel rôle elles jouaient autrefois dans l'existence des classes ouvrières. Par leur organisation fralernelle et vraiment démocratique, par l'union à laquelle elles convient toutes les classes dans une même pensée de piété et d'assistance réciproque , elles sont appelées dans l'avenir à un rôle non moins important. Elles seront une des principales voies par lesquelles les classes, qui vivent aujourd'hui dans un isolement si déplo-

* Sur rimportance de robservation du diinaucho pour le succès du pa- Ironage, voir un écrit récent : Le Troisième Commandement, parCharlcs de Riancey; noble et touchant souvenir d'un homme dont toute la vie a été partagée entre la défense de la liberté de TÉglise et l'exercice du patronage envers les classes ouvrières, et dont la mort préinaturée sera longtemps pleuréc par la charité et par la science catholiques.

rable à tous égards, se rapprocheront et se rattacheront les unes aux autres par le plus fort des liens, par le lien de la religion.

Parmi les institutions catholiques, il en est une qui a rempli le plus grand rôle dans toutes les luttes que l'Église a eu à livrer, et qui a pris la plus grande paît dans tous les progrès et dans toutes les transformations sociales accomplies par l'impulsion de l'esprit catholique: nous voulons parler de l'institution monastique. La renaissance des ordres religieux est un des signes de la régénération sociale qui se prépare, et ils sont appelés à prendre une part signalée dans l'œuvre capitale du patronage des classes ouvrières.

Les ordres religieux ont toujours eu sur le peuple un ascendant singulier. Cet ascendant tient à la nature même de leur institution. L'esprit de renoncement et de sacrifice, qui est le principe de la vie religieuse et la règle commune de tous les ordres, a toujours exercé .sur les classes populaires une action toute-puissante. En effet, toutes les grandeurs sont dans le sacrifice, et le peuple, dont la vie porte en tout l'empreinte du sacrifice et de l'expiation, comprend mieux que les classes élevées ce qu'il y a d'héroïsme et de beauté morale dans l'abnéj^ation du religieux. Quand cette abnégation se manifeste par une charité ardente, toujours prête à porter secours à toutes les misères, il est nalurel qu'à l'admiration se joignent l'amour et la reconnaissance, et l'on comprend que le peuple se soit toujours montre si sincèrement etsi profondément affectionné aux ordi es

-NS l)i: LA [UCHKSSE

religieux. Quand on Ta vu se tourner contre eux, c'est qu'il cédait à des excitations étrangères et qu'il subissait l'impulsion de passions qui n'étaient point les siennes. De lui-même, il a toujours été plein de vénération el d'amour envers les religieux.

Cette affection du peuple pour les religieux a donc sa source dans les sentiments qui exercent sur le cœur humain le plus irrésistible empire. Mais les ordres religieux attirent les sympathies populaires par d'autres causes encore : leurs constitutions réalisent les principes de fraternité, d'égalité, de démocratie sérieuse el saine, au delà de tout ce qui est praticable dans la vie civile. En cela ils sont pour le peuple un idéal, vers lequel il aime à reporter ses regards et ses espérances. Mais c'est surtout par la pauvreté et la simplicité de la vie que les institutions religieuses sont accessibles au peuple. L'ouvrier va avec confiance à un homme humble el pauvre comme lui, qui souvent est sorti de ses rangs el qui, s'il est sorti de rangs plus élevés» se fait son égal par l'humilité et par le dépouillement volontaire et complet de tous les biens, de tous les honneurs et de toutes les joies de la vie. Personne ne parle au cœur du peuple comme le religieux ; personne n'a autant que lui le don de l'élever en s'abaissant jusqu'à lui. Dans ses abaissements, le leligieux conserve et accroîl tout ce qui fait la vraie grandeur de l'homme ; à la simplicité de cœur qui se fait tout à tous, il unit la science dans ce qu'elle a de plus haut, la science deDieu clÔQ l'homme; son extérieur humble et modeste est

DkM LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. r.si»

relové de celte vraie et exquise distinction, que donne la vertu jointe à la supériorité des lumières; dans la pauvreté, il porte la dignité du sacrifice et de la pensée tie Dieu toujours présente et toujours invoquée. Où donc trouverait-on mieux réunies toutes les conditions du patronage? La supériorité de l'esprit et du caraclère, la science la plus sûre de la vie, la connaissance la plus approfondie du cœur humain, avec la charité qui fait aux plus petits et aux plus pauvres le don le plus entier et le plus affectueux de toute cette science et de toutes ces supériorités.

Mais ce n'est pas tout. Les ordres religieux sont la plus complète expression de l'esprit d'association répandu parloutdansTÉglise catholique. Or, nous l'avons dit à plusieurs reprises, l'association a toujours été, et »'st aujourd'hui plus que jamais, un des plus puissants moyens d'exercer le patronage sur les classes ouvrières. Ceux des ordres religieux qui sont nés dans les tem[)s lie grande expansion populaire, et qui sont prédestinés, par les règles de leur institut, à exercer sur le peuple le plus fécond apostolat, possèdent dans les tiers ordres des centres d'association et de patronage d'une incomparable puissance. Là, mieux encore que dans les confréries, toutes les classes se rencontrent sous le niveau de l'égalité chrétienne; toutes se trouvent intimement rattachées les unes aux autres par les liens de la fraternité et delà mutuelle charité; là aussi, tous reçoivent directement les vivifiantes influences du patronage, par la communication intime et continuelle avec les ordres

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sous la direction desquels les Fraternités sont constituées. Les tiers ordres, par la nature de leurs règles qui ont su proportionner les devoirs de la vie spirituelle avec les devoirs extérieurs de la vie du monde, se prêtent à toutes les combinaisons ; ils s'adressent aux classes libérales aussi bien qu'aux classes industrielles et commerçantes; ils peuvent rallier les ouvriers de l'atelier et de la manufacture aussi bien que les ouvriers de Tagriculture; dans les grandes agglomérations de travailleurs, par la cohésion et l'esprit de prosélytisme qu'ils tiennent de la puissance de leur institut, ils peuvent fonder des centres d'action d'une efficacité singulière pour la préservation des mœurs et la propagation de la vérité. Secondés par les maîtres, ils fourniraient la meilleure arme pour lutter contre cette barbarie de l'extrême civilisation, qui fait, dans les ateliers de la grande industrie, de si effroyables progrès.

A tout cela, ajoutez que les ordres religieux peuvent donner au patronage ce qui lui manque le plus aujourd'hui : la puissance de la durée et des traditions. Les ordres religieux continuent à travers les siècles la pensée des saints qui les ont fondés. Formés à des époques diverses, ils reproduisent dans la diversité de leur constitution la diversité des besoins sociaux ; ils répondent à tous les caractères et à toutes les situations ; mais, dans cette diversité, ils sont toujours fidèles à euxmêmes, et ils se présentent au peuple sous des traits qui ne varient point; c'est le même habit, le même langage, les mêmes coutumes, le même esprit. Au mi-

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lieu du mouvement incessant qui transforme et emporte aujourd'hui toutes choses, dans la perpétuelle instabilité de toutes les situations, de toutes les propriétés, de toutes les entreprises, l'action des ordres religieux introduit l'esprit de suite et de tradition, sans lequel les grandes œuvres sont impossibles, et le patronage plus que toute autre. L'homme du peuple les trouvera tels aujourd'hui qu'ils étaient quand son père allait leur demander conseil et protection; il aura appris dès le berceau à les respecter, à les aimer et à mettre en eux toute sa confiance; il reportera vers'eux l'affection qui le lie à sa famille ; il sera vis-à-vis d'eux engagé d'honneur, d'affection et de reconnaissance. Ce sera le patronage véritable qu'il trouvera près d'eux, c'est-à-dire cet ascendant aussi doux qu'il est fort, où l'autorité paternelle s'allie à l'intérêt fraternel, et qui ne se forme que par le temps, quand on a pu, par une longue pratique, se connaître et s'assurer les uns des autres. Sans cet ascendant, on n'exercera jamais sur le peuple qu'une action superficielle, impuissante pour la réforme des mœurs ; et, quoiqu'on fasse, il ne se trouvera jamais qu'à demi, avec les conditions de l'existence de notre temps, dans la propriété et dans l'industrie.

Il se fait actuellement de nobles efforts et de généreux sacrifices pour la restauration du patronage. Notre intention n'est pas d'en exposer ici le tableau; le cadre que nous nous sommes tracé ne le comporterait pas. En traitant des causes de la misère, nous avons successivement indiqué les principales mesures de protection et

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de charité, inspirées par le désir d'améliorer la condiïion des travailleurs. Nous voulons seulement montrer, par un petit nombre de faits pris entre les plus significatifs, qu'il ne faut pas désespérer de cette restauration du patronage ; ces faits nous indiqueront en même temps la voie h suivre. Nous nous arrêterons d'abord au patronage exercé par les chefs de l'industrie sur leurs ouvriers; nous rappellerons ensuite les tentatives de la charité pour organiser le patronage, en dehors des rapports de la vie industrielle. En fait de patronage industriel, orî rencontre, dans un grand nombre d'établissements, un ensemble de mesures ayant pour objet principal d'assurer le bien-être de l'ouvrier. Ces mesures peuvent aider à la réforme des mœurs, mais elles ne s^y rapportent pas directement. Les caisses d'épargne, les caisses de retraite, les sociétés d'assurance mutuelle, les avances aux ouvriers nécessiteux, le débit des provisions à prix réduit, les sociétés coopératives pour l'acquisition de denrées de consommation, la construction d'habitations à prix réduit, l'assainissement des ateliers, les précautions contre les accidents, tels sont d'ordinaire les objets sur lesquels porte la sollicitude des maîlres\ Ces mesures sont utiles et ceux qui les prennent sont dignes d'éloges ; mais elles ne

* Les divers ouvrages où il est traité de la coiidilion des classes ouvrières, notamment les Ouvriers européens, de M. Leplay, les Ouvriers des deux mondes, les Populations ouvrières de la Franee, de M. Audiganne, offrent de nombreux exemples de mesures de ce genre prises par les maîtres dans les principaux centres d'industrie. Voir aussi le rapport de M. le vicomte Anatole Lemorcicr, dans les Annales de In charité, année 1858, p. 257.

DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. niir.

coDsliluent point, par elles-mêmes, le patronage Ici que nousl'enlendons, c'est-à-dire cette action générale, continue, personnelle, sur la vie de l'ouvrier, qui seule peut exercer une sérieuse influence sur ses dispositions morales, et, par cette influence, améliorer sa condition matérielle, en épurant ses mœurs. Les exemples de ce genre de patronage sont plus rares, à raison des difficultés qu'il présente et de l'abnégation qu'il exige. Mais, si difficile qu'il soit à réaliser, il n'est pas impossible ; bien des maîtres le pratiquent au moins en certains points. Nous nous bornerons à en rapporter deux exemples qui nous ont semblé répondre plus particulièrement à l'idée que nous nous formons de l'exercice de la cbarité par les maîtres envers les ouvriers.

Nous avons pu étudier par nous-même, dans lea forges de Denain etd'Anziii (Nord), des essais de patronage où l'esprit religieux se concilie parfailement avec les conditions de la vie industrielle, en même temps qu'avec les conditions présentes des rapports sociaux, et avec les dispositions dans lesquelles sont aujourd'hui \es classes ouvrières. M. Waternau, l'un des propriétaires et le directeur de ces usines, a pris pour base de son œuvre de patronage l'action de la religion par la liberté. Il s'est dit que la religion seule peut réformer les mœurs des ouvriers, et, en réformant leurs mœurs, améliorer leur condition; il s'est dit aussi qu'on ne peut rien obtenir de l'ouvrier que par sa libre adhésion, et que, si l'ouvrier a besoin d'être dirigé et contenu par une bienveillante tutelle, il faut toujours que

TM DK LA RICHESSE

cette tutelle soit volontairement acceptée, et qu'en suivant l'impulsion de ceux qui le guident l'ouvrier soit persuade qu'il ne fait que suivre sa propre volonté. C'est sur ces principes que repose tout le patronage des forges de Denain.

C'est par l'intermédiaire des sœurs de charité que le patronage s'exerce à Denain. Elles sont au nombre de dix-sept. Elles tiennent une salle d'asile, un ouvroir, une classe de filles, une classe de jeunes garçons et une classe d'adultes. Les sœurs visitent les famillesd'ouvriers, surtout dans les cas de maladie ; par ces visites, elles acquièrent sur les ouvriers, particulièrement sur leurs femmes, une très-sérieuse et très-salutaire influence; c'est une autorité toute morale, toute cliaritable, toute de persuasion, mais qui n'est par là même que plus efficace. Les sœurs exercent pour les jeunes filles le patronage du dimanche. Elles ont organisé, pour les occuper, des récréations instructives et morales; les jeunes filles s'y attachent librement et de très-bon cœur, et l'on cite comme trait de mœurs attestant l'influence du patronage des sœurs, qu'une salle de bal, ouverte le dimanche à la porte de l'usine, est restée déserte. Le dimanche, un prêtre de la paroisse vient célébrer la messe dans la chapelle de l'usine et faire le sermon ; l'après-midi on chante les vêpres. Presque tous les ouvriers assistent à la messe le dimanche. Le samedi soir et le dimanche on entend dans la chapelle les confessions des ouvriers. Le nombre de ceux qui remplissent les devoirs de la religion va sans cesse croissant d'an-

née en année. En même Icmps, les mpporls de la police si-^malent une amélioration notable et constante dans la tenue et les habitudes des ouvriers.

Le directeur ne tolère dans l'usine aucun ouvrier vivant en concubinage. S'il arrive que quelque désordre scandaleux se produise dans un ménage d'ouvrier, le coupable est averti par le directeur, et, si les exhortations demeurent stériles, il est congédié. Les efforts du directeur tendent aussi à réprimer l'ivrognerie, l'un des vices qui exercent le plus de ravages dans les populations du Nord. 11 a pris pour règle de n'accorder aucune gratification, ni aucun avancement, aux ouvriers qui ne sont pas irréprochables en ce point. S'il arrive qu'un contre-maître cède à cette funeste habitude, on le dégrade et on le fait redescendre au rang de simple ouvrier. 11 est interdit d'introduire dans l'usine aucune boisson, et il est interdit à l'ouvrier de quitter l'usine pendant les heures de travail. Il y a une cantine, où l'ouvrier peut prendre, par journée de douze heures de travail, trois litres de bière. La consommation s'élevait, dans les commencements, pour un certain nombre, fort au-dessus de cette limite ; le directeur ayant acquis la conviction, par les comptes de la cantine, que les ouvriers rangés ne dépassaient point, et même atteignaient rarement cette limite, l'a prise comme règle générale; mais, iîdèle à son système de ne rien exiger que de la conviction de l'ouvrier, il a fait afficher dans l'usine une statistique extraite des livres de la cantine, de laquelle il résultait que la

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moyenne de la consominalion de chaque ouvrier ne dépassait pas la limite qu'il établissait comme règle désormais absolue. Ces chiffres ont suffi pour réprimer tous les murmures, et la mesure s'est exécutée sans difliculté, au grand profit du ménage de l'ouvrier. Dans les grandes chaleurs de Tété, rélal)lissement fournit aux ouvriers une boisson composée de vin et d'eau gazeuse, qui se paye dix centimes le litre; en temps ordinaire on leur donne gratis une boisson saine et agréable, composée d'une décoction de bois de réglisse avec une légère dose d'acide. Les sœurs de charité sont chargées de la pharmacie et du dispensaire. Les ouvriers se montrent Irès-recon naissants des soins qu'ils reçoivent d'elles ; ces soins sont un des principaux moyens par lesquels ces pieuses filles parviennent à exercer sur l'ouvrier l'influence morale qui est l'objet essentiel de leur mission. Les sœurs président aussi au débit des provisions que la direction de l'usine livre aux ouvriers au prix coûtant; elles veillent à ce que tous les produits soient de la meilleure qualité. L'esprit de juslice et de charité des sœurs est une garantie que l'ouvrier échappera aux fraudes sur la qualité et la quantité des marchandises dont il est si souvent victime dans les débits particuliers. Le débit confié aux sœurs comprend tous les objets qui entrent dans la consommation des ménages d'ouvriers, à l'exception de la viande et du pain. Du reste, les ouvriers sont entièrement libres d'user des facilités que l'administration leur offre, ou de se pourvoir chez les détaillants de la commune. On

DANS Li:S SOCIÉTÉS CHRETlEiNNES. r>97

éviie même de leur adresser à cet égard aucun conseil. Les produits se payent en bons à valoir sur le montant des salaires. Ces bons se délivrent sous le contrôle du directeur, qui veille, au moyen d'écritures rigoureusement tenues, à ce que les consommations des ménages ne dépassent pas la mesure de ce qui est vraiment utile, et à ce qu'elles ne prennent, dans aucun cas, le caractère de dépenses de luxe. Les sœurs dirigent aussi des fourneaux économiques; les ouvriers peuvent s'y procurer, au prix de vingt-cinq centimes, un litre de bouillon, cent quatre-vingts à deux cents grammes de viande, et une copieuse portion de légumes. Parmi les soins donnés au bien-être de l'ouvrier dans les forges de Denain, il ne faut pas non plus oublier la construction d'habitations à bas prix dans le voisinage de l'usine. Telle est l'œuvre du patronage des forges de Denain. La sollicitude pour le bien-être de l'ouvrier y tient autant de place que partout ailleurs; mais le soin de son perfectionnement moral y est la préoccupation dominante, et c'est cette pensée qui soutient, anime et féconde tout. Comme œuvre de patronage inspirée par une pensée religieuse, et soutenue par un zèle infatigable autant qu'intelligent, il faut citer encore au premier rang la fîibrique de M. de Hemptinne, à Gand. Les Annales de la cJtarité ont donné à cet égard des détails pleins du plus vif intérêt, nous les reproduisons en partie. Pour le matériel, le patronage de M. de Hemptinne comprend une caisse de prévoyance mutuelle^ le payement d'un salaire supérieur au taux normal, un système déprimes

:m DE LA lUCIIKSSE

qui encourage l'ouvrier au travail en l'y intéressant, la diminution des heures de travail. Pour le inoral, M. de IlGinjilinne lui-même résume ainsi son œuvre : « r sévérité très-grande pour les mœurs, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'établissement, renvoi immédiat de tout ouvrier ayant une mauvaise conduite; 2° suppression du chômage du lundi et suppression du nettoyage du dimanche et de tout travail ce jour, à l'exception des travaux urgents; 5° payement le samedi matin, au lieu du dimanche après le nettoyage, ou du samedi soir; le choix du moment est très-important, parce que la tentation d'entrer dans un cabaret est grande, (juand on n'a plus rien à faire, et que, le samedi après midi, la ménagère a le temps d'acheter le nécessaire, ce qu'elle était obligée de faire le dimanche; A° séparation des sexes et sortie à quelques minutes de distance; 5° une bibliothèque de bons livres; G° une école dominicale, dirigée par les frères des écoles chrétiennes, pour les enfants et jeunes garçons de douze à dix-huit ans. J'ai consacré une cour spacieuse à quelques jeux, gymnase, pas-de-géant, etc., pour les amuser toute la journée du dimanche, et les détourner du cabaret et des salles de danse. Je ne les oblige pas à rester : sur soixante qui fréquentent l'école, quarante restent toute la journée. Un maître de musique leur apprend le chant, un autre leur enseigne la gymnastique; 7* les ouvriers, pendant le chômage du déjeuner et du goûter, doivent se réunir dans la cour, où ils s'am usentaux différents jeux; pendant qu'ils jouent ils ne causent pas entre eux, et les

DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. :m

conversations sont ordinairement mauvaises. » Dans cet exposé de son œuvre de patronage, M. de Hemptinne a oublié un trait essentiel qu'il nous a été donné de constater par nous-méme : la constante charité du maître envers ses ouvriers, la bonté paternelle avec laquelle il entre dans le détail de leurs misères morales et matérielles, l'inaltérable patience avec laquelle il les écoute, le dévouement infatigable avec lequel il leur prodigue ses conseils, employant tour à tour, suivant les circonstances, les encouragements, les consolations ou la réprimande. C'est là qu'est la vraie force du patronage, et c'est là malheureusement ce que la plupart des maîtres sont le moins disposés à pratiquer.

Ajoutons, pour caractériser le patronage pratiqué par M. de Hemptinne, un dernier fait qui a sa valeur en ce qu'il établit, par le témoignage d'un homme pratique, que le patronage, loin d'être une charge, est en réalité un profit pour ceux qui l'exercent. M. de Hemptinne s'exprime en ces termes : « Je paye aux ouvriers travaillant en journée un salaire plus fort; pour ceux qui travaillent à la pièce, je leur fournis des matières premières meilleures, ce qui facilite leur travail, et par suite ils gagnent davantage. Malgré ce payement plus élevé, je suis persuadé que mes produits ne me coûtent j)as plus qu'à mes collègues, ayant le choix des ouvriers et en même temps obtenant d'eux plus d'attention et de soins par la crainte d'être renvoyés. Nous avons diminué les heures de travail , qui ne se montent aujourd'hui qu'à soixante-douze heures de travail effectif par semaine, y

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compris le Icinps de nettoyage, tandis que chez tous mes confrères, à l'exception de quatre, on les retient quatre-vingt-une heures. En diminuant les heures de travail, j'ai maintenu le salaire des ouvriers à journée; ceux qui travaillent à pièce ont, par leur activité, rattrapé le temps, en sorte que je produis autant que jadis en quatre-vingt-une heuresV »

Parmi les œuvres du patronage industriel, il en est encore une qui appelle une mention particulière, à raison du caractère de tutelle et d'autorité stricte, mais toute paternelle, dont elle est marquée. Nous avons déjà signalé une œuvre de ce genre dans le pays basque; nous y avons vu les jeunes filles, employées dans une filature des environs de Saint-Sébastien, soumises à une discipline tutélaire, fondée sur les praliqiics de la religion. Nous avons montré que ce patronage offre, au point de vue matériel aussi bien qu'au point de vue moral, les meilleures garanties". M. Reybaud, dans ses Etudes sur la condition des ouvriers en soie, décrit un patronage exercé dans des conditions à peu près semblables. L'œuvre est ici d'autant plus digne d'attention qu'elle a été pratiquée avec un égal succèsdans plusieurs manufactures. M. Reybaud en cite trois : Jujurieux dans l'Ain, Tarare dans le Rhône, la Séauve dans la Haute- Loire. Nous nous arrêterons particulièrement à la manufacture de Jujurieux, sur laquelle M. Reybaud nous donne des renseignements détaillés.

' V. les Annales de In rlidrilé, iuiiiée 1849, [k 41>G. - V. les Ouvriers lies deu.r )iiondcs, loint- 1, \). 442.

c< Le village de Jujurieux était assez pauvre, lorsque, il y a un demi-siècle, M. Bonnet le quitta pour s'établir à Lyon, d'abord comme ouvrier, ensuite comme fabricant. La fortune d'un homme allait devenir celle de la commune. Fils de ses œuvres, M. Bonnet ne se montra ni oublieux ni ingrat envers le hameau natal. Dès qu'il le put, il y monta des ateliers, et, aux ressources du sol, il ajouta celles de l'industrie; il créa ce vaste établissement où se résument toutes les opérations de la soie, depuis le cocon jusqu'à l'étoffe, et où la matière, préparée avec un soin infini, produit ces taffetas et ces satins noirs qui ont fait la renommée de sa maison.

« Des femmes suffisent à ce travail, où, grâce à un moteur externe, la dextérité importe plus que la vigueur. Cet emploi exclusif des femmes a permis d'établir à Jujurieux une règle qui, par sa sévérité, se rapproche de celle des congrégations religieuses. On n'y prononce pas de vœux, on n'y contracte pas de liens éternels; mais, dans la limite de leurs engagements, les ouvrières sont astreintes à un genre de vie qui les isole du monde extérieur et les préserve, bon gré, mal gré, des occasions de chute. Aussi des sœurs ont-elles le gouvernement de la maison. Non-seulement les sœurs ont la direction des âmes, mais une partiede la comptabilité leur est dévolue. Elles sont les économes, les infirmières de l'établissement, règlent les détails de la dépense, et peuvent, suivant les dispositions et l'aptitude qu'elles y apportent, influer d'une manière sensible sur les inventaires annuels. Ce mélange de pouvoir II. 26

i02 DE LA RICHESSE

n'est pas sans danger; il suppose un invariable esprit de conduite et une harmonie parfaite, aussi bien entre le propriétaire et les sœurs, qu'entre les sœurs et les contre-maîtres chargés de la partie technique du travail ; point d'empiétement et un partage bien défini des rôles. Il faut que l'entrepreneur se résigne à voir dans son établissementautre chose qu'uneœuvre industrielle, et que les sœurs, de leur côté, ne s'exagèrent pas les devoirs de leur mission religieuse.

c(AJujurieux,desconcessionsmutuelles ont maintenu une paix constante. Le fondateur a trouvé dans le clergé l'appui que sa piété méritait; la communauté des sentiments a amené la communauté des vues. Peutêtre l'établissement doit-il à cette circonstance d'avoir échappé au trouble que ce régime contient en germe; les ménagements ont été plus naturels et les froissements plus aisément adoucis. Il est vrai qu'en aucune manufacture les scrupules religieux n'ont été poussés plus loin. On n'admet à Jujurieux que des jeunes filles ou des veuves sans enfants ; peu de liens ou de devoirs extérieurs, surtout de ceux qui sont incompatibles avec les règles de la maison. Quand les ouvrières sortent, et seulement pour des cas déterminés, une sœur les accompagne; elles ne vont à la promenade que sous la conduite des sœurs. L'Église paroissiale aurait pu être un point de contact avec le monde ; une chapelle a été consacrée dans l'intérieur de l'établissement, et les fidèles du dehors n'y sont point admis. Quant aux ouvriers qu'un service de détail appelle dans les salles,

DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. Klô

ils sont choisis avec le plus grand soin, et n'y font qu'un très-court séjour; le silence leur est imposé sous peine de renvoi. Le séquestre est donc aussi absolu que possible, et le temps se partage entre le travail et les exercices de piété, accompagnés de quelques distraclions. Pour maintenir une discipline aussi austère, la contrainte ne suffirait pas, il faut que la ferveur s'y joigne, et la supérieure ne néglige rien pour la faire régner parmi les ouvrières qu'elle gouverne. Tantôt c'est une mission, qui vient réchauffer le zèle quand il s'attiédit et lui fournir un aliment imprévu ; tantôt c'est une communion générale, à laquelle assiste le chef du diocèse, et qui laisse dans les cœurs une profonde empreinte par ses pompes et ses solennités. Une visile de M. Bonnet est aussi pour la communauté un jour de fête; le nom de cet homme de bien est dans toutes les bouches, et la crainte d'encourir un de ses reproches agit sur ces jeunes filles comme un frein d'autant plus puissant, qu'il est plus rarement employé. Â l'appui d'un tel régime, il a fallu, on le devine, mettre quelque rései've dans les admissions. Elles ne sont définitives qu'après un temps d'épreuve qui s'abroge ou se prolonge suivant la conduite des sujets. C'est enire treize et quinze ans que les entrées ont lieu, à un âge où le corps est formé pour le travail, et l'imagination accessible à toutes les influences.

c( Les ouvrières de Jujurieux sont de véritables pensionnaires qui, arrivées avec un trousseau, sont nourries, logées, et en partie entretenues dans l'établisse-

i(V. DK LA RICHESSE

ment. Au lieu de salaire, elles reçoivent un gage qui varie entre 40 et 80 francs par an. Parmi ces ouvrières, il en est peu qui n'aient une épargne, ou ne soient en train delà former; la caisse de M. Bonnet contenait, il y a quelques mois, 1 65,000 francs, qui représentaient le total des économies amassées sur les gages, et restaient dans ses mains à litre de dépôt. Quand, pour un motif ou l'autre, une ouvrière quitte la maison, on règle son compte et on lui remet sa somme, accrue par les intérêts. Presque toujours la sortie a pour cause un établissement ; les cultivateurs du voisinage, les gens de métier, prennent volontiers leurs femmes dans la manufacture de Jujurieux ; outre la dot, il y a là un brevet d'aptitude et de vertu dont ils ne font pas moins de cas, et qui est, pour leur bonheur domestique, une garantie rarement trompée. Les sœurs se prêtent volontiers à ces unions, et le fondateur y prend un intérêt très-réel. 11 aime à marier ses ouvrières, et leur cherche au besoin des partis; quelquefois, il règle les accords et assiste en personne à la cérémonie. C'est un grand honneur pour les fiancés et une réjouissance pour la maison. On ouvre alors la chapelle, on prodigue les fleurs et les cierges sur l'autel ; l'orgue résonne sous les voûtes, les chants s'y associent ; aucune fête n'émeut plus profondément les cœurs. Pour les sœ.urs, c'est un membre de la famille qui s'en va; pour les jeunes filles, c'est une perspective qui sourit; elles auront aussi leur jour, et n'en sont que plus disposées à le hâter par la sagesse et le travail. »

DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. io:»

Après avoir décrit les établissements de Tarare et de la Séauve, M. Reybaud conclut en ces termes:

(( Tels sont les trois établissements qui, par leur caractère et leur esprit, méritent de fixer l'attention publique. C'est, en deux mots, le ressort religieux appliqué à l'industrie. Comme résultats matériels, il est difficile d'émettre une appréciation définitive. A Jujurieux, il semble que les bénéfices sont plutôt indirects que directs, et consistent moins dans un profit sur l'ouvraison que dans l'avantage d'avoir des soies mieux traitées, plus sûres à l'emploi, et d'une qualité plus suivie. Ce qu'on a ainsi dépensé en préparation se retrouve amplement sur le mérite de l'étoffe. Tout compte fait, on trouve que le salaire quotidien de chaque ouvrière, frais et rétributions compris, roule entre 75 et 80 centimes. Mais ce n'est là qu'un des éléments du calcul, celui de la dépense courante et sujette à se renouveler ; il y en a un autre, c'est la dépense fixe, la dépense de premier établissement. Cette dépense va, pour r une de ces manufactures, à un million au moins, qui, amorti à raison de 10 pour 100, représente une €harge annuelle de 100,000 francs, supportée parles bénéfices du travail. Les établissements ont une autre charge, éventuelle, il est vrai, et cependant très-sérieuse, c'est une activité obligatoire. Quand une crise se déclare, on peut ailleurs ralentir le travail, congédier les ouvriers, mesurer la production aux débouchés; ici on ne le peut pas. On a des pensionnaires à nourrir, des bras dont on ne peut se défaire, des engagements pris,

4(m PE LA RICHESSE

des conlrals passés. Chaque jour, do l'argent nouveau se convertit en produits, même quand les produits nesauraient se convertir en argent. Si l'article sur lequel on opère est sujet à une dépréciation, la situation s'empire d'autant, et, en se prolongeant, deviendrait irrémédiable. Aussi n'y a-t-il place, dans une semblable combinaison, que pour des produits dont la valeur ne s'altère pas, et qui peuvent attendre, sans dommage,, les retours infaillibles de la fortune. Alors de belles revanches ont lieu, et on reste maîlre d'un terrain qu'on a vaillamment disputé.

« Les conditions matérielles de ces établissements, si lourdes qu'elles soient, doivent donc aboutir à une balance avantageuse. Le point essentiel, c'est d'y entrer avec de grands éléments de force et avec la volonté de persévérer. Quant aux conditions morales, elles sont de nature à satisfaire ceux qui prennent quelque souci du gouvernement des âmes, surtout à un âge où la surveillance est un devoir, et où la destinée se décide sur la première impression. Ces jeunes filles de la campagne que les parents abandonnaient, à la merci de leur étoile, dans le tourbillon des grandes villes, trouvent là du moins un refuge où l'apprentissage se fait sans péril, avec calme, avec sécurité, à l'abri de ce pervertissement auquel peu d'entre elles échappaient, et qu'amenaient presque infailliblement tantôt l'inexpérience, tantôt l'aiguillon de la vanité, plus souvent encore les conseils de la misère. Ici elles sont gardées et contre les autres et contre elles-mêmes, il n'y a de place que^

pour les bons instincts et les saines occupations ^ « Les entreprises de la charité, en dehors du patronage industriel, sont nombreuses et diverses; nous nous bornerons à caractériser brièvement celles qui ont le mieux réalisé l'idée du patronage. Le patronage des jeunes ouvriers et des jeunes ouvrières a été une des premières préoccupations de la charité, comme il est un des premiers besoins de notre société. On l'a vu réalisé avec plein succès au milieu de Paris, par conséquent dans les conditions les plus difficiles où il pût s'exercer, par deux associations : la Société des amis de r enfance et V Œuvre des apprentis et des jeunes ouvrières. La Société des amis de renfance a pour but de venir au secours des jeunes garçons pauvres de la ville de Paris; elle les recueille, leur donne un asile, une éducation conforme à leur condition sociale, en fait d'honnêtes gens, de laborieux artisans, des chrétiens. La société recueille les enfants sans famille, et ceux dont la famille ne saurait subvenir à leurs besoins physiques et moraux; elle se charge de les élever et de les instruire, en les plaçant dans des maisons d'éducation. Aux enfants qui ont besoin d'assistance, mais qui peuvent rester sans péril au foyer domestique, la société distribue, chaque mois, un

* Journal des Écqnomistes, juillet 1858, p. 18.~ La monographie XX (les Ouvriers des deux mondes nous offre un exemple, des plus dignes d'attention, d'un patronage religieux pratiqué avec un succès complet, à regard des ouvrières en dentelles de la Ilaute-Loire. Nous reproduisons, sous la note E, à la fin de ce volume, rcxposc de ce patronage, que M. F. Michel a écrit pour être inséré dans la monographie de la Brodeuse des Vosges, rédigée par M. Aug. Cochin.

secours à domicile. Tous les enfants que la société secourt sont sous sa surveillance active et sous son patronage direct. Le temps de l'apprentissage venu, elle les place chez des maîtres où des membres du conseil, qui se partagent ce soin, vont souvent les visiter, s'informer de leur conduite, écouter au besoin les réclamations et les plaintes. C'est là vraiment le patronage dans ce qu'il a de plus difficile à exercer, mais aussi dans ce qu'il a de plus utile et de plus efficace, sur les jeunes ouvriers des grandes villes. Gomme le fait remarquer un des membres de cette société qui ont le plus contribué à sa fondation et à son organisation, « elle a senti l'importance d'aguerrir de bonne heure ses enfants contre les difficultés et les dangers de la carrière ouverte devant eux; elle s'est donc décidée à les disséminer au sein des quartiers les plus populeuxet les plus adonnés à l'industrie, sans croire compromise par là même son influence morale et l'autorité dirigeante dont à bon droit elle est jalouse, comme d'une sauvegarde indispensable pour eux^ » Chaque dimanche on réunit les apprentis dans une maison que la société a louée pour cet objet. On les habille, on les nourrit, on leur fait prendre en commun les repas, les soins de la propreté, les délassements nécessaires au travail; on les conduit ensemble à la messe, on leur distribue, sur des renseignements précis, l'éloge et le blâme. L'apprentissage terminé, des relations libres, régulières, favorisées par une pen-

* Rapport de M. Wilson, président de la commission d'apprentissage, 20 février 1858.

DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. iOt)

sée de reconnaissance filiale et d'assistance fraternelle^ se perpétuent entre l'œuvre et les hommes qu'elle a formés. Un fait digne d'être noté, parce qu'il témoigne mieux que tout autre de la portée pratique de l'œuvre et de son succès, c'est qu'un grand nombre d'artisans recommandabless'adressentde préférence à la direction de l'œuvre pour se procurer des apprentis. Ces artisans avouent nettement leur préférence pour les enfants des sociétés, lors même qu'ils ne dissimulent pas leur impatience à subir les conditions gênantes imposées par celles-ci. Les maîtres ne sont pas indifférents à l'influence moralisante , qu'une société charitable peut exercer sur les enfants qu'elle leur confie; mais, pour des esprits aussi positifs, la mesure présumée de celte influence se règle naturellement sur le bénéfice qui en résulte, et ceci est décisif en faveur de l'œuvre^

L'Œuvre des apprenties fait pour les jeunes filles ce que les Amis de l'enfance font pour les jeunes garçons; elle accueille les jeunes filles à la sortie des classes, des ouvroirs et des manufactures, leur choisit des maîtresses qui les mettent à même de gagner honorablement leur vie, leur donne à chacune une protectrice qui les visite, veille sur elles et ne les perd jamais de vue; elle les réunit le dimanche dans une maison de sœurs, où elles trouvent une classe, une instruction religieuse et des récréations\

* Voir le rapport de M. Wilson.

* Voir le rapport de M le vicomte de iMeliin sur le patronage des jeunes ouvrières de la ville de Paris. {Annales de la charité, 1851, p. 95.)

/élO DE LA RICHESSE

La Société de Saint-Fi^ançois-Xavier s'adresse aux hommes faits. Chacune des associations qui composent l'œuvre comprend deux parties distinctes : il y a d'abord le bureau composé d'hommes appartenant aux classes élevées de la société; dans le bureau il y a toujours un prêtre, lequel est le directeur de l'association. Puis il y a les ouvriers qui se réunissent pour se secourir mutuellement dans la maladie, et pour entendre des instructions morales et religieuses, ou simplement utiles à leur profession. Chaque mois ils déposent à la caisse une petite cotisation, quelquefois dix sous, quelquefois un franc, suivant le règlement. Lorsqu'ils sont malades, ils reçoivent un secours avec les visites du médecin et les médicaments gratis; s'ils viennent à mourir, ils sont enterrés aux frais de l'association. Les meilleurs rapports s'établissent entre eux ; ils se connaissent, ils s'aiment, ils se rendent service dans les maladies, ils se visitent et ils accompagnent en grand nombre le corps de l'associé défunt à sa dernière demeure. Les réunions ont lieu le dimanche au soir. Elles commencent par les petites vêpres, que les ouvriers chantent eux-mêmes. Les vêpres terminées, le trésorier rend compte de l'état de la caisse s'il y a lieu, et ensuite le prêtre directeur fait une instruction religieuse appropriée aux besoins des ouvriers; puis viennent différents orateurs laïques et ecclésiastiques. Parmi eux, on rencontre en grand nombre des noms connus et estimés dans les lettres et dans toutes les professions libérales; quelquefois même des noms illustres. Après les orateurs vient le président

qui donne aux ouvriers ses paternels avis, recommande l'observation de la règle, l'assiduité aux réunions; il leur parle avec l'affection d'un père; il félicite, il gronde parfois, il exhorte toujours au bien; « les ouvriers, dit un pieux ecclésiastique, qui a étudié de près toutes les œuvres de charité, sont vivement impressionnés en voyant un homme instruit, bien posé dans le monde, leur prêcher la religion et la charité ^ >>

La société de Saint-François-Xavier a su combiner, de la façon la plus heureuse, le patronage avec l'association. VCEnvre de la sainte famille est fondée sur le même principe, moins l'assistance mutuelle par la cotisation des associés, qui serait impossible vu l'état de pauvreté du plus grand nombre de ceux qui en font partie. Au lieu de n'admettre que les hommes, la sainte famille reçoit dans son sein tous les membres de la famille. c( Une fois chaque quinze jours on réunit, dans une église ou dans une chapelle, tous les pauvres d'une paroisse ou d'un quartier. 11 y a le père, la mère, les vieux parents et les petits enfants ; il y a, comme au festin de l'évangile, boiteux, aveugles, infirmes, mendiants. On commence par assister à la messe; les hommes sont d'un côté, les femmes de l'autre. Au milieu d'elles, confondues dans leurs rangs, se trouvent des femmes du monde, que l'on ne distingue que par leur voile, et qui s'en retournent à pied, causant avec ces pauvres gens. Après la messe, le prêtre directeur de l'œuvre fait une

* M. l'abbé MuUois, Manuel de la charité, }). 175.

ilt) nr LA RICHESSE

instruction appropriée aux besoins et à l'intelligence de son auditoire. Après le prêtre vient le directeur laïque, c'est un homme du monde quelquefois, occupant une position distinguée. C'est le père de famille qui s'adresse à ses enfants, aussi il parle vraiment en père. On fait tout pour relever ces pauvres gens à leurs propres yeux. Il est admirable avec quel respect on les traite, afin de kur apprendre à se respecter eux-mêmes et à ne rien faire qui puisse leur aliéner l'estime des honnêtes gens' . » Les Amis de r enfance prennent sous leur protection Tenfant du peuple dans ses premières années ; quand il est devenu homme, s'il sait se maintenir par son travail dans la condition ordinaire de l'ouvrier, la Société de Sahit-FrançoiS'Xavier le suivra et le soutiendra au milieu des épreuves de la vie; si, par malheur, il tombe dans la pauvreté, la sainte fa7nille le recueillera, le consolera dans ses souffrances et le |)réservera des dernières dégradations de la misère; de plus, il trouvera dans l'admirable patronage de la Société de Saint-Vincent de Paul y avec les secours que son dénûment réclame, les conseils, la direction, les encouragements, en un mot, cette assistance directe et personnelle dans les moindres détails de la vie, inspirée par une charité affectueuse et toujours jointe à un respect véritable pour le pauvre, qui est la perfection du patronage. C'est bien là l'œuvre du patronage aussi complète qu'on peut la réaliser en dehors des rapports de l'atelier et de la manufacture.

* M. Tabbé MuUois, la Charité et la Misère à Paris, tome I, p. 50.

Nous pourrions citer bien d'autres œuvres de patronage conçues dans le même esprit, et différentes seulement par quelques détails d'organisation. Nous n'en mentionnerons plus qu'une seule, qui se dislingue par un caractère propre, en ce qu'elle a plus particulièrement en vue le rapprochement de toutes les classes par la mutuelle charité. C'est l'œuvre qu'a fondée et que dirige à Marseille le R. P. Tissier, de la Compagnie de Jésus. Cette œuvre comprend trois éléments distincts, mais étroitement unis. D'abord le Cercle catholique, organisé sur le pied du cercle catholique de la rue de Grenelle, à Paris, qui a rendu tant de services à la cause de l'Église. Ce cercle compte environ cinq cents membres appartenant aux classes élevées de la société. En second lieu, VŒuvrc de Saint-Louis de Gonznfjne^ qui compte aussi environ cinq cents membres, pris parmi les employés et les commis de magasins , enfin V Œuvre de Saint-Joseph, qui comprend deux à trois mille ouvriers, que l'on réunit chaque dimanche pour leur procurer, sous le patronage des membres du cercle, des distractions et des enseignements utiles. Ces trois œuvres se rattachent l'une à l'autre par le lien de la fraternité chrétienne et des services réciproques. L'œuvre dans son ensemble constitue une véritable mutualité chrétienne, appliquée à tous les besoins physiques et moraux de la vie humaine. Un seul trait suffira pour faire ressortir ce caractère del'œuvre. 11 est de règle que, lorsqu'un de ses membres meurt, des députa tiens de chacune des trois associations assistent à ses funérailles. Ainsi

ili DE LA niCllESSt: DANS LES SOCIÉTÉS CHHÉTIKNNES. rhommedu peuple assiste aux funérailles de l'homme du monde, avec sa place marquée parmi les amis du défunt, et l'homme du monde assiste à son tour aux funérailles de l'ouvrier, et s'associe à ses proches et à ses compagnons de travail dans les derniers devoirs que leur piété lui rend. Cette communauté de prières en face de la tombe témoigne de la solidarité charitable qui les a unis pendant la vie. Le caractère éminemment social d'une œuvre ainsi conçue est manifeste pour tous, et son utilité dans nos temps de discorde et d'individualisme frappe tous les yeux.

Que l'esprit chrétien reprenne possession do la société, qu'avec lui et par lui la charité devienne une habitude générale de notre vie, et, par des œuvres telles que celles que nous venons de décrire, ou par d'autres œuvres fondées sur les mêmes principes, le patronage rétablira l'harmonie sociale, aujourd'hui si profondément troublée, et réduira le domaine de la misère autant que le permet l'imperfeclion des choses humaines.

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