‹ De la Richesse dans les Sociétés ChrétiennesChapitre 23 sur 74 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DE LA MISSION DE LA CHARITÉ DANS l'oRDRE SOCIAL CHRÉTIEN.

En fait, dans toute organisation sociale, où Tesclavage n'est pas la condition des masses, la charité est une nécessité. Sans elle, que deviendrait cette foule de malheureux que les défaillances de leur volonté, les accidents de la vie, les révolutions ou les complications du travail privent de leurs moyens de subsistance. Même dans les sociétés où les règles de la justice sont le plus rigoureusement respectées, où les petits et les faibles jouissent de la pleine protection d'une législation équitable, par la force des choses et par l'effet de l'infirmité humaine, la pauvreté a toujours une grande place et la misère même une part trop considérable.

Toules nos reclierches sur la condition des classes ouvrières nous ont conduit, par des voies diverses, à cotte conclusion, toujours la même : la pauvreté est dans le monde un fait général et persistant. D'où il suit, que la charité doit nécessairement entrer dans toute organisation sociale régulière; que sans la charité la distribution de la richesse resterait imparfaite et vicieuse, parce qu'une grande partie des membres de la société seraient privés de ce nécessaire dans l'ordre matériel, qui est une condition de l'accomplissement de notre destinée terrestre.

La liberté nécessite donc la charité, et, par une harmonie naturelle des choses, la puissance qui donne à la société la liberté lui assure aussi la charité. Gomme la liberté, la charité n'est possible que par le renoncement; elle est, à proprement parler, le renoncement même dans ce qu'il a d'essentiel, car se renoncer, c'est se donnera autrui par l'impulsion de l'amour; or, ce don de soi par l'amour, c'est la charité. Ce don de soi, ce renoncement à soi, sont par excellence l'acte de la liberté à sa plus haute et à sa dernière expression, et la manifestation la plus significative de sa puissance. L'homme est appelé à se renoncer parce qu'il est libre, et il ne [)eul, dans la vie individuelle comme dans la vie sociale, rester libre qu'à la condition de se renoncer. La liberté et la charité sont donc deux forces qui ne peuvent aller l'une sans l'autre. La liberté sans la charité n'est bientôt plus la liberté. Puissance bienfaisante et féconde quand la charité l'anime et la règle, la li-

DANS LES SOCIÉTÉS CHIlÉTlEiNNES. 417

berté n'est plus, quand elle se sépare de la charité, qu'une puissance de désordre et de destruction. Instrument des cupidités de l'individualisme, elle conduit rapidement au triomphe du droit le plus fort, c'est-àdire à la liberté des puissants par l'asservissement des faibles.

C'est par la charité que se réalise la grande loi de notre vie sociale, la loi de la solidarité. La solidarité par le renoncement, telle est l'œuvre de la charité, et cette œuvre est l'accomplissement des desseins de la puissance créatrice, qui a donné à l'humanité la loi en même temps que l'être.

La charité a tout à la fois un but spirituel et un but social, et, ici comme toujours, la perfection dans l'ordre spirituel amène de soi la perfeclion dans l'ordre des intérêts temporels. Le but spirituel de la charité, c'est d'unir plus étroitement 1 homme a Dieu par le sacrifice; c'est de le rendre plus semblable à son auteur, dont la bonté et la miséricorde sont les attributs par excellence. Le but social, c'est de rattacher intimement les uns aux autres tous les membres de la grande famille humaine, et d'accomplir entre eux la loi de la justice, par une égale distribution des biens et des épreuves de la vie; c'est d'opérer cette égale répartition, non par une loi fatale qui ne laisse point de place à la vertu et au mérite, mais par un acte de la liberté, qui donne à l'homme la grandeur du sacrifice volontairement accompli, en même temps qu'il lui assure les avantages de l'ordre régulier de la société. La charité ramène tout à II. i>7

l'unité dans la vie sociale par le sacrifice. Elle a sa source dans l'union de l'âme avec Dieu. En s'unissanl à Dieu par le renoncement, l'homme enlre en quelque sorte en participation des affections divines. Il puise à la source de loute charité une puissance d'affection et d'abnégation qui se répand sur ses semblables. 11 s'attache à eux d'un amour qui a quelquechose de l'amour infini par lequel le créateur embrasse sa créature ; il devient, pour ceux que Dieu a placés autour de lui, comme une seconde providence, chargée d'achever, par le concours de la liberté humaine, l'œuvre qu'a ordonnée, dans ses lois essentielles et générales, la souveraine providence de Dieu.

Parla charité, nous prenons les fardeaux les uns des autres; nous renonçons à notre superflu pour fournir le nécessaire à ceux qui ne le possèdent pas ; nous faisons part à nos frères, moins favorisés que nous, de . toutes les supériorités que la Providence nous a départies ; et, en renonçant, pour les assister, ne repos et aux douceurs d'une vie abondante et facile, nous nous soumettons volontairement à la loi de perfectionnement par le renoncement, et d'expiation par la souffrance, qui est commune à tout le genre humain. L'homme no peut en aucune façon échapper à cette solidarité dans la souffrance et l'expiation. Il n'a que le choix entre l'expiation librement acceptée du renoncement, et l'expiation forcée que la nature des choses lui impose toutes les fois qu'il essaye de se soustraire à la loi de /'expiation volontaire. Quand les riches el les puissants.

s'enfermant dans leur égoïsme, prétendent rejeter loin d'eux toute solidarité dans les maux qui accablent la masse de l'humanité, la société ressent un trouble profond dont les riches, au sein même du repos qu'ils croient s'être assuré, éprouvent inévitablement le contre-coup. D'une façon ou d'une autre, par cela seul que leur existence est liée à l'existence de la société, il faut qu'ils souffrent de tout ce qui la fait souffrir dans ses masses. Les classes privilégiées du monde païen en firent l'humiliante et douloureuse expérience, et l'on sait assez de nos jours ce que peuvent jeter d'embarras, de périls et de terreur, dans la vie des classes riches, les convoitises des masses, dont l'insouciance ou la cupidité des puissants a laissé croître la misère avec les vices, et, quelquefois même, encouragé et exploité les plus coupables penchants.

La propriété, avec l'inégalité des conditions qui l'accompagne inévitablement, a sa raison dernière dans cette loi du perfectionnement par le renoncement, qui est elle-même la raison dernière de toute l'organisation de notre vie sociale. La pauvreté est la condition de l'humanité déchue; tous, nous avons été condamnés, en punition de la faute de notre premier père, à manger notre pain à la sueur de notre visage. Il y a dans la pauvreté une vertu d'expiation qui lui donne le caractère d'un bienfait en même temps que d'un châtiment. c( La pauvreté, dit un des plus puissants écrivains de notre temps, est bonne, bonne à qui la secourt, meilleure à qui la subit. Elle est la nourrice des grands

.^20 DE LA lUCHESSE

courages, la lulrico des grandes vertus; elle étnblil entre l'homme et l'homme, entre l'homme et le ciel, ce constant échange de services, de charité, de soumission, d'espérance qui est le lien puissant de la famille humaine, et la seule consolation de l'âme dans ses inénarrables douleurs, dont les moindres et les plus vile oubliées sont celles de la misère et de la faim'. » Ce bienfait de la pauvreté. Dieu n'a voulu en priver personne de nous. A ceux à qui il n'impose pas la pauvreté dans sa réalité, il offre la pauvreté volontaire, et le dépouillement libre par les renoncements de la charité. Par un de ces secrets qui ne peuvent appartenir qu'à l'auteur des choses. Dieu a fait l'humanité tout ensemble pauvre et riche. Si l'arrêt prononcé par Dieu sur l'homme coupable s'était exécuté à la lettre, si lous les hommes avaient été matériellement pauvres, d'une pauvreté irrémédiable, que serait devenue la domination de l'homme sur le monde matériel, celte domination que Dieu lui-même avait consacrée par la bénédiction répandue sur Adam et sur sa race dans le [aradis terrestre? Celte domination aurait pu êlre enlevée

* M. Louis Yeuillot, Petite Philosophie, p. 203.

Montesquieu lui-même reconnaît cette action salutaire de la pauvreté sur les mœurs. « Il y a, dit-il, deux sortes de peuples pauvres : ceux que la dureté du gouvernement a rendus tels; et ces gens-là sont incapables de presque aucune vertu, parce que leur pauvreté fait une |)artie de leur servitude; les autres ne sont pauvres que parce qu'ils ont dédaigné, ou parce qu'ils n''ont pas coimu les commodités de la vie, et ceux-ci peuvent faire de grandes choses, parce que cette pauvreté fait une partie de leur liberté. » {Esprit des lois, livre XX, chap. m.)

à riiomme que ce n'eût été que justice, puisque par sa faute il avait mérité de mourir; mais Dieu, dans sa miséricorde, a trouvé le moyen d'infliger à l'homme le châtiment qui lui était dû, sans le priver des hautes destinées terrestres auxquelles sa volonté créatrice l'avait appelé. C'est par la richesse et par les riches que se révèle et s'exerce particulièrement la domination de l'humanité sur le monde matériel ; telle est la raison d'être des riches et de la richesse dans l'ordre providentiel. L'humanité avait été créée riche; elle s'est faite pauvre par son péché. Elle n'est plus riche que dans quelques-uns de ses membres, mais ceux-là mêmes ne peuvent échapper à la loi générale qui a fait du besoin et de la souffrance la condition commune. C'est par sa solidarité avec les pauvres, par sa participation libre ou obligée aux épreuves delà pauvreté, que le riche prendra sa part de l'expiation générale. Aussi, le riche ne se trouvera-t-il dans les conditions normales de son existence, et la propriété ne sera- t-elle justifiée aux yeux de tous et inattaquable en droit comme en fait, que lorsque le riche, par la communion que l'aumône véritable établit entre lui et le pauvre, aura en quelque sorte exécuté sur lui-même la sentence du Juge suprême. C'est ainsi qu'il se placera dans l'ordre de la justice, et qu'il lui sera permis de goûter ce repos et cette paix que le coupable, suivant Platon, ne peut jamais trouver que par sa soumission au châtiment.

La charité établit donc entre le riche et le pauvre une véritable communauté. Cette communauté de la

charité est une nécessité. Sans elle, la propriété sérail une institution contre nature; ce serait le plus intolérable des abus et la plus criante des iniquités. Toutes les attaques dont le principe de la propriété a été l'objet, et tous les systèmes qui ont pour but de substituer le régime du communisme au droit de propriété, ont leur source dans une fausse application de ce principe de la communauté; au lieu de la communauté parla liberté, qui est la charité, on prétend établir la communauté par la loi, qui est le communisme. Il n'y a en effet de choix qu'entre les deux; car jamais l'humanité n'acceptera comme légitime la propriété égoïste, constituée au profit du propriétairescul et pour ses jouissances exclusives. Toutes les fois que la propriété s'appuiera sur ce principe, toutes les fois que les propriétaires le mettront en pratique par l'usage de leurs biens pour leur seul avantage, la société verra surgir le communisme, d'autant plus décidé dans ses doctrines et d'autant plus hardi dans ses entreprises, que l'abus que les propriétaires font de la propriété est plus odieux.

Gomment le plus grand et le plus noble esprit de l'antiquité, le divin Platon, a-t-il été conduit au communisme, si ce n'est par ce sentiment de la nécessité de la communauté et de l'impossibilité de l'établir autrement que par la loi, dans une société qui, ne connaissant pas le renoncement, ne pouvait pas connaître la charité? Pourtant, au milieu de cette obscurité du paganisme, le génie pénétrant d'Aristote, éclairé par

les égarements mêmes de son maître, approche ici de la vérité sociale autant qu'il était possible d'en approcher en dehors du christianisme. Après avoir démontré, €ontre Platon, les dangers du système de la communauté des biens, Aristote expose en ces termes ses idées sur la propriété: « Je préfère de beaucoup à la communauté des biens le système actuel, complété par les mœurs publiques, et appuyé sur de bonnes lois. 11 réunit les avantages des deux autres, je veux dire de la communauté et de la possession exclusive. Alors la propriété devient commune, en quelque sorte, tout en restantparticulière;les exploitations, étant toutes séparées, ne donneront pas naissance à des querelles; elles prospéreront davantage, parce quechacun s'y attachera comme à un intérêt personnel, et la vertu des citoyens €n réglera l'emploi selon le proverbe : c< Entre amis, « tout est commun. » Aujourd'hui même, on retrouve dans quelques cités des traces de ce système, qui prouvent bien qu'il n'est pas impossible; et surtout dans les États bien organisés, ou il existe en partie, ou il pourrait être aisément complété. Les citoyens, tout en y possédant personnellement, abandonnent à leurs amis, ou leur empruntent l'usage commun de certains objets. Ainsi, à Lacédémone, chacun emploie les esclaves, les chevaux et les chiens d'autrui, comme s'ils lui appartenaient en propre; et celte communauté s'étend jusque sur les provisions de voyage, quand on est surpris aux champs par le besoin. Il est donc évidemment préférable que la propriété soit particulière et que

42i mi LA iUClIESSE

l'usage seul la rende commune. « Arislole va plus loin, et il voit ce que le principe de la propriété ajoute de grandeur à la vie humaine en provoquant l'exercice des plus nobles vertus. « C'est, dit-il, un grand charme que d'obliger et de secourir des amis, des hôtes, des compagnons; et ce n'est que la propriété individuelle qui nous assure ce bonheur-là. On le détruit, quand on prétend établir cette unité excessive de l'Etat. Car, dans cette république (la république communiste de Platon), le citoyen ne peut jamais se montrer libéral, ni faire aucun acte de générosité, puisque cette vertu ne peut naître que de l'emploi de ce qu'on possède^ » Voilà la mission sociale de la charité clairement aperçue. Il est vrai qu'Aristote fait, dans le même passage, l'éloge de l'amour de soi; mais comment, au milieu del'égoïsme du paganisme, et loin des enseignements du christianisme, aurait-il pu, même avec tout son génie, comprendre l'assistance mutuelle par la complète abnégation de soi. C'est beaucoup qu'Aristote ait pu concevoir ce pressentiment de la charité et de sa nécessité dans la vie sociale; pour en donner la pleine notion, il ne fallait pas moins que la doctrine de l'Évangile sur le renoncement.

Les enseignements des Pères de l'Eglise sur les devoirs de la propriété sont d'une hardiesse et d'une rigueur qui étonnent quelquefois notre faiblesse. Pourtant, si l'on y regarde sérieusement, on verra qu'ils ne

' Polit., I[, II, § 4 à 7. — Trad. de M. Barthélémy Sainl-IIilaire.

font que rendre, avec l'énergie de la plus éloquente conviction, des principes en eux-mêmes très-vrais, dont la situation de la société païenne leur faisait comprendre l'impérieuse nécessité, et dont nous aussi, en présence de l'individualisme et de la passion des jouissances qui envahissent le monde, nous pouvons comprendre la vérité et la sagesse. « La terre a été donnée en commun à tous les hommes, dit saint Ambroise. Ne prétendons pas posséder en propre ce qu'au delà de la mesure de nos besoins nous avons violemment détourné delà communauté. » Et saint Basile, à son tour : « Le riche ne possède point pour lui seul. Les biens ne lui sont pas confiés pour qu'il en jouisse, mais pour qu'il les administre... Apprends pourquoi tu as reçu ces richesses. Tu es le minisire du Dieu très-bon. l'intendant commun de tes compagnons de servitude. Tout ce que tu possèdes n'a pas été destiné à l'apaisement de ta faim. Administre donc comme les biens d'autrui les biens qui sont dans tes mains ^ » Saint Augustin ne s'exprime pas avec moins de force. c< Le superflu des riches est le nécessaire des pauvres. Posséder le superflu, c'est donc posséder le bien d'autrui. » Saint Grégoire le Grand dit de même. « Il faut avertir ceux qui donnent de leurs biens de le faire avec humilité, en reconnaissant qu'ils ne font que dispenser, de la part de Dieu , des subsides temporels qui ne leur

• Ainl)tos. i'i Dom. VIII post Pentecosten. — Basil, ep. 236; in illud Lici' DeMmam. — Cités par M. de Champagiiy, la Charité chrétienne, p. 37.

A20 HK lA RICHESSE

appartiennent point. Quanta ceux qui ne prennent ni ne donnent à autrui, il faut les avertir que la terre, d'où ils sont tirés, est couimune à tous et qu'elle prodigue à tous ses biens en commun... Qu'ils ne se croient donc pas innocents, ceux qui usent pour eux seuls des biens que Dieu a faits communs à tous. En donnant le nécessaire aux indigents, nous ne faisons que leur rendre ce qui est à eux, bien loin de leur donner ce qui est à nous; nous payons une dette de justice plutôt que nous n'accomplissons une œuvre de miséricorde; c'est pour cela que les auteurs sacrés désignent l'aumône sous le nom de justice ^ »

Quand les F*ères tiennent ce langage, c'est à la conscience des chrétiens qu'ils s'adressent, c'est à la liberté qu'ils font appel, c'est le don volontaire qu'ils provoquent, car c'est la charité qu'ils prêchent, et la charité no peut être autre chose que le renoncement à soi au prolit d'autrui, c'est-à-dire un acte essentiellement librt' et exempt de toute contrainte légale. Quand ils invoquent la justice, c'est de la justice dans l'ordre spirituel qu'il s'agit, et non de la justice définie et garantie par les pouvoirs civils. Ils ne portent donc aucune atteinte au droit de propriété ; au contraire, ils consolident la propriété et la rendent inattaquable aux passions qui lui font la guerre, puisqu'elle devient, grâce à leur doctrine, une institution profitable à tous : profitable au

* August. Enarr. in Ps. 147, c. xii. — Gregor. Magn. Postor. cura, parl.ïll, adm. 21, 22. — Cités par M. Chastel, Études sur la charité^ p. 205.

riche par la vertu du sacrifice, profitable au pauvre par le secours de la charité. Que ces enseignements soient acceptés de tous, et la société jouira en paix de deux choses qui semblent s'exclure, et qui toutes deux pourinnt lui sont également nécessaires : de la propriété et <\e la communauté.

Par une suite naturelle du progrès de la liberté civile, la propriété, dans le chef de l'individu, se concentre et s'affranchit; les droits qui constituent la liberté du propriétaire deviennent plus absolus, et la communauté de l'usage, organisée et favorisée par la loi aux époques de transition entre la servitude et la liberté, fait place à l'appropriation individuelle avec ses conséquences juridiques les plus rigoureuses. Tel est le cours inévitable des choses dans les sociétés oii les influences (lu christianisme ont remis l'homme en possession de tous ses droits, en restituant à la personnalité humaine sa légitime importance. Mais comme la propriété et la communauté sont deux principes qui ne sauraient être séparés sans que l'ordre essentiel de la vie sociale ne soit altéré, et comme la communauté ne saurait se concilier avec la propriété que par la charité, il faut conclure que, dans toute société où la propriété individuelle étend ses droits, il est nécessaire que la charité étende son action dans une mesure égale. Comme la charité a sa raison d'être dans la liberté et qu'elle lire de la liberlé toute son efficacité, la communauté qu'elle introduira dans la vie sociale ne fera obstacle à aucun <\es progrès qu'accomplit le droit de propriété, par le

f.iil de l'extension de la liberté individuelle. Mais si celte puissance de la communauté libre fait défaut à la société, on y verra inévitablement se développer, sous une forme ou sous une autre, la communauté obligée de la loi, et la servitude reparaîtra en même temps et par cela même que la propriété se trouvera forcément restreinte dans ses droits légitimes*. Ce ne sera plus la servitude de l'individu envers l'individu, ce sera la servitude de tous envers l'État. Mais qu'importe la forme si au fond l'atteinte à la liberté est la môme? Seul le christianisme peut préserver les sociétés de ce danger par la puissance du renoncement. Par une double action de cette même puissance, en même temps que le christianisme accroît la valeur propre de l'individu, en le rendant maître de lui-même, et que, par suite, il assure son indépendance et fortifie ses droits, il lui donne, parla pratique de l'abnégation de soi, les vertus qui arrêteront l'expansion désordonnée de son individualité affranchie, et qui introduiront dans la société cette juste mesure d'intérêt propre et de sacrifice, de propriété et de communauté, d'activité individuelle et d'association en laquelle réside la véritable harmonie de toute société libre.

Appelons de tous nos vœux la diffusion et l'accroisse-

* La charité légale est-elle autre cho«c qu'une forme de communisme? L'extension du droit d'expropriation pour cause d'utilité publique, l'immixtion croissante de l'État dans des entreprises auxquelles l'industrie privée, surveillée par l'État, devrait suffire, ne sont-elles pas des signes du progrès qu'accomplit clars 1\ «c été Pisprit communiste?

DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. 4t>9

menl de la charité, comme la seule force qui puisse conserver la liberté. Gardons-nous des préjugés, aussi dangereux qu'inintelligents, que répand l'esprit égalitaire né de l'orgueil révolutionnaire. Rejetons loin de nous ces doctrines qui proscrivent la charité, parce qu'elles n'y veulent voir qu'une humiliation et un asservissement. N'oublions pas que ces doctrines, inspirées par les révoltes de l'orgueil et par les cupidités du matérialisme, vont toutes, d'une façon ou d'une autre, <lirectement ou indirectement, à leur insu ou de leur plein gré, mais qu'elles vont toutes inévitablement aboutir au communisme; n'oublions pas qu'elles n'aflîrment si haut les droits de l'égalité que pour courber ceux qu'elles proclament égaux sous un même joug, sous le joug de l'État devenu le maître unique de tous et de toutes choses.

Bien loin que la charité détruise l'égalité, elle l'établit au contraire sur les bases les plus solides. La charité fait descendre les grands vers les petits en même temps qu'elle élève les petits à la hauteur des grands. Tel est l'effet de l'esprit de renoncement sur les relations sociales, lorsqu'il est profondément entré dans les mœurs. Dans le christianisme, l'homme n'est grand que par ses renoncements. Le riche se sentira d'autant plus grand que, par la charité, il s'abaisse davantage au niveau du pauvre, et le pauvre qui accepte chrétiennement sa pauvreté, qui fait de ses souffrances la matière d'un libre sacrifice, se verra porté, dans la pensée du riche lui-même, auplushaut degré de la dignité humaine. Le

christianisme ne nous fait-il pas voir dans le pauvre Jésus-Christ lui-même? Et ne nous dit-il point, par la houche de ses plus grands docteurs, que les riches n'ont de place dans l'Église qu'à raison des pauvres, qui en forment véritablement le corps? Conçoit-on que la charité, qui s'inspire de ces sentiments, abaisse le pauvre et détruise l'égalité? On peut le dire sans rien exagérer, c'est de la charité qu'est née l'égalité dans nos sociélés modernes.

Tous les progrès accomplis par nos sociétés, quant à la condition des masses, ont eu pour mobile la chariié. On voudrait aujourd'hui bannir la charité au nom du droit, et l'on ne voit pas que la source et la garantie de ces droits de liberté et d'égalité, dont on se montre si fier et si jaloux, sont dans la charité. Le droit trace la limite dans laquelle les forces individuelles sont tenues de se renfermer, le cercle dans lequel s'exerce leur activité. Le droit est un principe de conservation et de garantie, mais il n'est point par lui-même un principe de progrès. C'est la charité qui est le principe de tous les progrès de l'ordre social, parce que la charité rapproche l'homme du type éternel de toute perfection. La charité donne le branle à toute la société; elle est la cause première et vraiment déterminante des progrès que le droit sanctionne ensuite de ses prescriptions, et dont il assure à la société la possession, en les plaçant sous la sauvegarde de l'autorité civile. Encore le droit ne donne-t-il de garantie sérieuse et durable qu'autant qu'il trouve son point d'appui dans les mœurs. Les lois

se modifient avec les mœurs. Oi% cet esprit d'égalilé, si profondément enraciné dans nos mœurs , n'est autre chose que l'esprit de charité chrétienne. Que la charité disparaisse de nos mœurs, et l'égalité disparaîtra avec elle. N'est-ce point l'esprit de charité qui a disposé les maîtres à affranchir leurs esclaves, et qui, en même temps, par la sollicitude qu'il imposait aux puissants pour le salut des esclaves, et par le sentiment du devoir et de la dignité personnelle qu'il inspirait à ceux-ci, a préparé l'affranchissement des classes asservies? Et de nos jours encore, malgré les prescriptions rigoureuses du droit qui garantissent la liberté de tous, que deviendrait la liberté des classes ouvrières, si les passions égoïstes et cupides de l'industrialisme avaient pris partout la place des sentiments inspirés par la charité chrétienne? Ce quenuus avons dit, en traitant des causes de la misère, du régime des ateliers de la giande industrie, de l'emploi des femmes et des enfants dans ces ateliers, de l'exploitation des ouvriers par des manufacturiers avides et égoïstes, des désastreuses conséquences des procédés industriels appliqués à la grande culture, dans les pays où le protestantisme a étouffé la charité; tous ces abus, toutes ces indignités, attestés par les autorités les plus irrécusables, sont une suffisante ré- [)onse à cette question.

Sans la charité, il n'y a dans la société que divisions, rivalités d'intérêts, mépris et exploitation des petits par les grands, haine et hostilité des pauvres contre les riches, en un mol, lutte incessante de tous contre tous.

pour la conquête de biens toujours trop étroits au gré des insatiables convoitises de l'homme. Seule, la charité peut étouffer ces convoitises, en substituante la passion des jouissances et de la domination la passion du sacrifice et de l'abnégation. Par la charité, les volontés se rangent, d'un mouvemeni spontané, sous la loi de la justice, dans l'ordre vrai de la vie humaine; grâce à la charité, l'harmonie sociale s'établit par la liberté. En vain essayerait-on defonder cette harmonie parla contrainte légale. Dieu, qui a fait l'homme libre, a voulu que tout ce qui tient profondément à la vie même, et à la perfection des sociétés humaines, fut dans le domaine de la liberté. La loi, avec la contrainte civile qui en est le caractère, a sa part nécessaire dans notre existence sociale ; mais la liberté a aussi la sienne, non moins nécessaire, mais bien plus étendue et bien autrement importante. Toutes les fois que l'on a prétendu faire, à l'aide de la coaction légale, ce que Dieu a réservé à la liberté, on est arrivé, par ce renversement de l'ordre naturel des choses, à tout dégrader et à tout paralyser dans la société.

La charité met partout le mouvement, l'union, l'harmonie par la liberté. Si la charité descend du riche au pauvre, elle remonte aussi du pauvre au riche. Le pauvre, lorsqu'il est chrétien, donne au riche l'enseignement de la pauvreté courageusement supportée, de la résignation à une condition misérable en face des prospérités d'autrui, de la dignilé par la vertu au milieu des abaissements de la misère ; et de cet enseignement le

DANS LES SOCIÉTÉS CHUÉTIENNES. 4.m

riche lire une notion plus jnste de la vie, de son but et de ses devoirs. Le pauvre aime le riche qui lui fait la charité, parce qu'il voit en lui le ministre chargé de lui dispenser les dons de la Providence, et il l'aime d'autant plus que son ministère est entièrement libre, et n'a d'autre mobile que les impulsions d'une affection toute désintéressée. De son côté, le riche qu'anime l'esprit chrétien aime le pauvre comme l'image vivante de Dieu sur la terre ; il voit en lui Jésus-Christ lui-même prolongeant, dans les souffrances des pauvres, la sanglante^xpiation par laquelle il n racheté l'humanité. En même temps que la charité lie le pauvre au riche, elle lie aussi le pauvre au pauvre. La pauvreté chrétiennement acceptée ouvre le cœur; par les renoncements continuels qu'elle impose, elle fait mieux comprendre le prix et la nécessité de l'assistance fraternelle; parle sacrifice, elle rapproche l'homme de son auteur, et elle le fait entrer plus avant en part de cette miséricorde et de cette charité de Dieu pour sa créature, qui est la source de toute charité entre les hommes. On a pu dire avec raison « que les premiers bienfaiteurs des pauvres sont les pauvres eux-mêmes. » Tous, pauvres et riches, sont par la charité améliorés, grandis, élevés d'une commune impulsion vers le type de tout ordre et de toute perfection. La charilé est tout à la fois liberté, égalité, fraternité. Sans elle, on verra toujours et partout la guerre de tous contre tous ; avec elle, c'est la |)aix et l'harmonie universelles. On p6ut dire que c'est dans la charité que se résume tout l'ordre social sorti 11. iiS

434 DE LA RICHESSE DANS LES SOCIÉTÉS CHUÉTIENWES. du christianisme. La charité est le trait clistinctif entre les sociétés qui obéissent au christianisme, et les sociétés qui repoussent sa loi. N'a-t-il pas été dit aux chrétiens : a On vous reconnaîtra à ce signe que vous voul> aimerez les uns les autres? »

Page 1