CHAPITRE
DES COMUTIO.NS D EI'FICACITH 1>E LA CIJAKITE.
liecherclier les conditions d'efficacité de la charité, c'est demander comment le principe qui est l'essence même de la charité s'applique aux relations du riche et du pauvre, de façon que la charité puisse, non-seulement remédier à la misère en procurant au pauvre le nécessaire qui lui manque, mais encore et surtout prévenir l'action de la misère en l'attaquant dans ses causes. La charité est essentiellement le don de soi et de ce que l'on possède, offert et reçu en esprit de mutuelle affection et de mutuel sacrifice. La charité a donc sa source et sa condition la plus générale dans une force morale assez puissante sur la volonté pour déterminer l'homme à préférer le bien d'autrui à son propre bien. Mais il faut que dans son action cette force se règle sur les inclinations naturelles et légitimes de l'homme, et
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sur les nécessités (le sa vie sociale. De l'i les corulilioiis particulières de refficacité de la charité, que l'on peul déterminer ainsi qu'il suit.
Comme la misère provient la plupart du temps des vices ou des imperfections du pauvre, ce sont ces vices et ces imperfections que la charité doit comhattre lout d'abord. Sans doute, il est des cas où des accidents plus forts que la volonté de l'homme le réduisent à la misère, sans qu'on puisse rien lui imputer ; en pai'cil cas, la charité n'a guère autre chose à faire qu'à donner les secours que les besoins du pauvre réclament, en les accompagnant des consolations et des encouragements qui aident à supporter le malheur. Mais ces cas ne sont pas les plus nombreux, et les misères dont les accidents de la vie sont la c;mse seraient singulièrement atténuées, si les familles qu'ils affligent ne s'étaient jamais écartées dans leur conduite des règles tracées par la loi morale et par la prudence humaine. Mais dans les cas où la misère provient de la faute de l'homme, et ce sont les plus fréquents, c'est à réformer les habitudes du pauvre que la charité doit viser. Il faut qu'elle lui rende, avec l'esprit de travail, la sagesse qui assure le bon emploi des fruits du travail. Sans cela ses secours, au lieu de remédier à la misère, ne feraient que l'encourager et la perpétuer, en donnant aux pauvres le moyen de persévérer dans leurs habitudes vicieuses, sans en éprouver les fâcheuses conséquences. Opérer la réforme morale du pauvre, telle est donc la première condition d'efficacité de la charité.
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Mais, pour opérer cette réforme, il faut que celui qui fait la charité entre avec le pauvre dans une véritable intimité. Il faut qu'il acquière une connaissance délaillre de sa situation et de ses besoins, de ses besoins moraux comme de ses besoins matériels; qu'il se fasse en quelque sorte de la famille du pauvre. Ce n'est pas le don matériel qui constitue la charité, ce n'en est ([u'une partie, souvent la moindre ; et s'il n'était accompagné de Taction morale, il serait souvent plus nuisible qu'utile. Ce qui fait la charité, c'est le don de l'homme lui-même, avec toutes ses supériorités intellectuelles et morales. C'est ce don de soi qui établit la vraie communauté entre le riche et le pauvre, car le grand avantage que possède le premier, ce n'est pas cette supériorité dans les biens matériels et dans les jouissances qui les accompagnent, lesquelles ne sont après tout que le moindre côté de la vie; mais c'est surtout la supériorité des lumières et la supériorité de conduite, fruits de cette éducation plus soignée que la richesse rend possible. Le don matériel, si nécessaire qu'il soit en bien des cas, n'a toute son importance que comme moyen de conquérir une influence plus complète sur le pauvre. Il faut que celui qui fait la charité acquière sur le pauvre, non-seulement de l'influence, mais encore de l'autorité. L'intelligence peu éclairée, et la volonté souvent incertaine du pauvre, ont besoin d'êlre guidées, soutenues et conicnues par une intelligence plus élevée et une volonté plus forme. Posséder collo connaissance sérieuse et dc'Iaillée de la vie du pau-
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vre, acquérir sur lui celte aulorilëloule de confiance et de persuasion, n'est pas l'œuvre d'un moment; ce n'est pas non plus une œuvre qui s'accomplisse sans peine. Ainsi comprise, la charité exige vraiment le sacrifice de l'homme tout entier, etce n'est que lorsqu'elle est ainsi comprise qu'elle accomplit sa mission sociale.
S'il faut dans la pratique de la charité une corlaine autorité, cette autorité ne peut jamais êtreque morale; il faut qu'elle soit librement acquise et jamais imposée; il faut que, dans tous les cas, elle respecte l'indépendance et la dignité du pauvre. La charité qui les méconnaîtrait ne serait plus la charité ; ce ne serait du côté du riche qu'un despotisme aussi injuste qu'insolent, et du côté du pauvre qu'un trafic honteux de tout ce qui fait la force et l'honneur delà vie humaine. D'ailleurs, ce n'est que lorsque la charité respecte le pauvre qu'elle exerce sur lui une véritable puissance, parce que ce n'est qu'à cette condition ([û'elle s'ouvre et s'attache son cœur. La charité est tenue de respecter la liberté, les affections, dans une certaine mesure même les goûts du pauvre. 11 faut surtout qu'elle respecte ce qu'il y a de plus profond et de plus élevé dans les affections de l'homme, les affections de la famille. La vie de famille est un des plus puissants préservatifs contre tous les désordres, contre toutes les faiblesses et contre tous les avilissements. Faire de l'éloignement de la famille une condition de la charité, ce serait non-seulement attenter à l'un des droits les plus sacrés de l'homme, mais ce serait encore manquer le but de la
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charité, qui est principalement un but de perfectionnement moral.
La charité, qui est fondée sur le sacrifice libre et généreux de soi-même, ne doit point connaître la parcimonie. Toutefois, il faut qu'une sage réserve règle et limite ses dons. Il y a ici un milieu à tenir entre la prodigalité des dons, provoquée par une pitié irréfléchie, et cette élroite et froide circonspection dans l'aumône, que certains voudraient faire considérer comme nécessaire pour éviter que des pauvres indignes n'abusent de la charité. Que la charité soit sévère envers les pauvres vicieux et rebelles aux conseils, qu'elle cherche dans cette sévérité un moyen de se faire écouter, c'est souvent une nécessité; mais que cette sévérité ne soit employée que lorsque toutes les autres voies ont été inutilement tentées; qu'elle ne fasse jamais taire le sentiment de la miséricorde, sans lequel il n'y a plus de charité, et qu'elle cesse aussitôt qu'elle n'est plus nécessaire, ou que l'on a acquis la conviction de son inefficacité. En tous cas, il y a un misérable à secourir, et nul ne sait si, à la longue, ce cœur rebelle ne se laissera pas toucher par la persistance de la charité, et si le bienfait ne finira point par porter ses fruits, dans la vie morale comme dans la vie matérielle.
Telles sont les dispositions que doit apporter à la charité celui qui la fait; mais les dispositions du pauvre qui est l'objet de la charité ne sont pas moins nécessaires à son efficacité. Si le pauvre, en recevant l'assistance du riche, se roidit dans son orgueil et s'enferme
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dans son égoisme; s'il ne voit dans celui qui secourt sa misère qu'un privilégié de la fortune dont le bonheur immérité ne fait que soulever ses jalousies; s'il reçoit cette assistance comme une humiliation nécessaire, mais impatiemment supportée, le bienfait de la charité ne sera-t-il pas perdu pour lui? 11 est donc indispensable que la charité soit reçue comme elle est donnée, qu'il y ait des deux côtés un égal esprit d'abnégation et d'affection fraternelle. 11 faut au pauvrede l'abnégation pour supporter sans murmure le contraste de Taisance des classes supérieures avec sa misère, de leur bonheur avec ses souffrances ; il la lui faut encore pour accepter les conseils du riche, pour avoir foi dans la supériorité de ses lumières, et se soumettre, avec une confiante déférence, à sa direction. 11 faut au pauvre la charité envers le riche, laquelle lui fera comprendre les sacrifices que celui-ci fait pour lui. En rendant au riche charité pour charité, le pauvre s'attachera à lui ; il répondra d'autant mieux à ses soins, il sera d'autant plus docile à ses avis, qu'il appréciera mieux, par ses propres dispositions, les sentiments qui l'inspirent.
Toutes le^ conditions que nous venons d'énumérer en supposent une autre sans laquelle elles seraient vaines: c'est la liberté de la charité. La charité ne se conçoit pas sans la liberté. Qui dit charité dit en même temps et nécessairement liberté ; cela résulte de la considération de la charité dans sa nature intime. En effet, ce don de soi et de ce que l'on possède, déterminé par l'esprit de sacrifice et de fraternelle affection, peut-il être
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autre chose qu'un acte libre? Et ne perdrait-il pas son caractère essentiel, et par là même sa vertu, si l'obligalion légale remplaçait le mouvement spontané de la volonté sous la seule impulsion de la conscience ; si, d'une façon ou d'une autre, la loi traçait à la charité ses limites et réglait son mode d'action? Vous pourrez, de par la loi, lever des contributions sur les classes aisées et répartir entre les pauvres, à litre de supplément de moyens d'existence, ce que vous aurez ainsi pris au riche; mais rien dans celle répartition faite par l'autorité de l'Etat, et suivant les règles nécessairement fixes et uniformes de la loi, ne ressemblera à la charité. Ce qui fait la principale force de la charité, l'action morale, n'aura dans de pareilles pratiques aucune place; toutes les conditions particulières d'efficacité de la charité, que nous énoncions tout à l'heure, se trouveront par là même méconnues ou violées.
C'est à la conscience que la charité doit s'adresser pour réformer les mœurs du pauvre; or, quelle autorité aura sur les consciences celui qui parlera au nom delà loi? La loi gouverne les actes extérieurs, mais il ne lui est pas donné de pénétrer dans le sanctuaire de la conscience. La dernière raison de la loi est la contrainte matérielle; si la loi ne fait pas appel à la contrainte, elle est sans force, elle n'est plus rien, car elle n'a point, par sa nature, mission pour parler dans l'ordre spirituel. Or, rien ne ferme plus promplement les âmes à la conviction que l'intervention de la conirainte. Comment gagnerez-vous la confiance du pauvre quand, sous
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vos exhortations, apparaîtra toujours la menace de la loi? Il faut que la charité s'appuie sur une autorité; mais il faut aussi que cette autorité soit de Tordre .spirituel, et qu'elle tire sa force de l'adhésion spontanée des consciences. Sans cette adhésion libre et souveraine des volontés, point de moralité sérieuse; vous aurez tout au plus de l'hypocrisie, mais vous n'opérerez point de réformes véritables dans les mœurs. D'ailleurs, si vous agissez sous la règle stricte du droit, tous vos actes parliciperont du caractère de l'obligation légale, et vous aurez devant vous, non point un homme sur qui le bienfait que vous lui apportez vous donne par lui-même une certaine autorité, mais un créancier qui exigera avec hauteur ce que la loi vous oblige de lui accorder. Or, si les pauvres peuvent compter sur le secours comme sur un droit, au lieu d'aider à réformer leurs mœurs, il servira à alimenter leurs vices. Où sera alors l'action morale de la charité? En perdant la liberté, n'aura-t-elle pas perdu toute puissance pour l'accomplissement de sa mission sociale?
En même temps que la contrainte de la loi ôtera à la charité toute action efficace sur les mœurs, cette con- Irainte tarira les sources où elle s'alimente. C'est d'affection que la charité s'exerce : si l'affection n'est point libre de se porter vers les objets de sa prédilection, elle se replie sur elle-même, et elle s'éteint sous le poids de la contrainte qui prétend la diriger. Tentez de soumettre les inspirations de la charité aux règles de la loi, de lui assigner d'autorité l'œuvre qu'elle aura à
accomplir, et plus vous mettrez d'insistance à provoquer son action, plus vous la verrez se dérober à vous et vous fermer ses trésors.
Liberté quant au don en lui-même, liberté quant à la manière de donner, telle est la condition sans laquelle il n'y a véritablement plus de cbarité. Même quand la charité revêt la forme d'institution, encore faut-il qu'elle reste libre. Comme toutes les forces nécessaires à la vie sociale, la charité, pour être en possession de sa pleine puissance, doit pouvoir s'appuyer sur la tradition, et prendre le caractère de la perpé tuité. Ses œuvres, qui répondent à des besoins universels et constants de la société, ont droit d'être assurées, par la protection des pouvoirs publics, d'une durée indépendante delà vie bornée et de la mobile volonté des individus. Mais, pour que les œuvres charitables se fondent suivant ces conditions, et pour qu'elles conservent dans leur action toute leur efficacité, il faut que le principe de la liberté leur soit appliqué; il faut qu'il y ait liberté de fonder et liberté de tracer les règles de l'administration des fondations; de telle sorte que l'institution, bien que vivant sous* la garantie et sous la surveillance des pouvoirs publics, puisse conserver, dans l'application des secours, la spontanéité et l'indépendance indispensables à l'accomplissement de sa mission . charitable.
CHAPlTlil' III
(«^M^il•.^T i.i-: kaiionall-me kt jk MAiiiP.iAi.iSMi; nKt'rG>ENT a la charité.
Commenl le malérialisme et le r.ilioiialisme pourraient-ils ne point répugner à la charité, puisque la charité procède essenliellement du renoncement, et qu'ils sont, l'un par l'orgueil de l'esprit, l'autre parles convoitises des sens, la négation même du renoncement? L'orgueil concentre l'homme en lui-même; hien loin de le portera servir ses semblables, ce qu'exige la charité, il le porte à se faire servir par eux, au point de les réduire à n'être plus que ses choses propres et les instruments de sa grandeur égoïste. Et le matérialisme, comment laisserait-il place au sacrifice, quand il met la destinée de l'homme dans la jouissance? Les désirs de l'homme sont infinis et ses moyens de jouissance bornés; si étendues que soient ses possessions, si abondants que soient ses biens, ils se trouveront toujours trop
m LA RÎCIIKSSE DANS LES SOCILIES CflïŒTIMNiNES. Ul) élroits au gré de ses désirs ; comment dès lors se déterminera-l-il à les partager avec autrui? D'ailleurs la jouissance est exclusivement personnelle, et Thomme (jui a mis en elle sa fin ne peut, s'il est conséquent, considérer autre que lui-même. Pourquoi irait-il prendre sur son repos; pourquoi se soumettrait-il aux soins, aux ennuis, aux fatigues de la charité; pourquoi irait-il affronter ses dégoûts et se souiller au contact de la misère, quand il peut tranquillement jouir en lui-même de toutes les douceurs et de toutes les distractions que donne la richesse? Évidemment la charité, pour l'homme qui a fait du matérialisme la règle de sa vie, n'est qu'un non-sens; elle est pour lui contre nature.
C'est une expérience de tous les temps que, là où le rationalisme et le matérialisme ont régné, non-seulement la charité s'est affaiblie ou a disparu, mais encore la pauvreté a été méprisée et le pauvre asservi. « Tout, dit M. Roscher, s'était transformé en rationalisme dans le monde hellénique, et celui-ci à son tour, se résume dans l'opposition entre le riche et le pauvret » Cette guerre du riche et du pauvre est le fait dominant de l'histoire des sociétés antiques. On sait quelle place elle tient, dès les premiers temps, dans l'histoire romaine, et elle se retrouve au fond de tous les troubles qui agitent les cités de la Grèce. L'égoïsme s'affiche sans honte, même dans les écrits des sages du paganisme, u Appelle au festin ton r^mi, ditllésiode, celui-là surtoutqui
' Principes d'Économie poliiiqiw, l. Il, p. 175.
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demeure près de loi. A.lors s'il t'airive un niallieur, lu verras accourir les voisins a demi vêtus à Ion secours. Aime celui qui t'aime, aide celui qui l'aide, donne à celui qui le donne, ne donne pas à celui qui ne le donne rien^ » « Vile pauvreté, s'écrie Théognis, pourquoi, m'accablanl de ton poids, dégrades-tu à la fois mon corps et mon esprit, el pourquoi m'imposes-tu, malgré moi, tes conseils déshonorants"? » Platon ne veut point qu'il y ait de mendiants dans son État, a Si quelqu'un s'avise de mendier, dit-il, et d'aller ramassant de quoi vivre à force de prières, que les agoranomes le chassent de la place publique, les astynomes de la cité, et les agronomes de tout le territoire, afin que le pays soit tout à fait purgé de cette espèce d'animaP. w Jamais dans l'antiquité on ne voulut admettre que le riche pût s'abaisser au point de ne plus mépriser le pauvre*.
Ce ne fut qu'après une lutte prolongée durant des siècles, que le christianisme parvint à triompher de cet oubli et de ce mépris du pauvre, qui étaient la conséquence de la domination de l'orgueil et des convoitises sensuelles dans le monde païen. L'histoire de cette lutte a été écrite de la main d'un maître, el elle nous offre un des enseignements les plus frappants, el, vu nos dispositions présentes, l'un des plus nécessaires que le
• Opéra et Dies^ v. 540 à 555, âiit. Didut. lii-4°. '' V. 649 à 652, ôdit* Boissoniiude.
•' Leges, lib. IX; 936, C»
* QiiiiitilicMi, Declam., 301
passé puisse nous donner^ Lorsque, dans notre monde moderne, l'esprit de renoncement chrétien perd de sa puissance, on voit reparaître l'esprit et les pratiques du paganisme envers les pauvres. C'est particulièrement aux approches de la réforme et durant ses premiers temps que ce retour du monde moderne à l'égoïsme païen est manifeste. Au milieu du seizième siècle, en Angleterre, sous le règne d'Edouard VI, les pouvoirs publics font en vain des appels réitérés à la charité, et prennent en vain des mesures pour en faciliter l'exercice. c( C'est sans succès, dit M. Pashley, qu'on s'adresse aux sentiments religieux et à l'autorité du clergé pour déterminer le peuple à accomplir le devoir de la charité chrétienne-. » Même disposition des esprits en France à la même époque. L'édit de Henri II, du 15 février 155J, nous en donne la preuve. «Les queles et aumônes, y est-il dit, que l'on voulait recouvrer par semaine en chacune paroisse, sont tant diminuées, et est la charité de la plupartdesplus aisés manants et habitants de notre dite ville tant refroidie, qu'il est mal aisé et impossible de plus continuer l'auiTiône desdits pauvres, que l'on a accoutumé de leur distribuer par chacune semaine, chose qui nous vient à Irès-grand regret et déplaisir. » En même temps, comme les mendiants se multipliaient, par l'effet des malheurs de l'époque,au moment luênie où la chaiité diminuait, on eni-
' V . la Charité chrétienne dans Icb premiers sur/cs de i Eglise, i>;ir M. le comte Fiaiiz de Champagny.
- Pauperism, p. 18(1.
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ployail contre eux les dernières rigueurs. La mendicité était interdite, sous peine, dit l'édit du 9 juillet 1547, c( (juant aux femmes, du fouet et d'êlre bannies de la prévôté et vicomte de Paris, et quant aux hommes, d'être envoyés aux galères pour y tirer par force à la rame\ »
Mais cette législation, si sévère qu'elle soit, n'est rien en comparaison des pénalités portées contre la mendicité, et des traitements infligés aux mendiants en Angleterre, à la même époque. M. Naville résume en ces termes la législation anglaise sur ce point: « Une loi portée sous Henri YIII, en 1550, condamne les mendiants invalides à être mis dans les fers ou fouettés, les valides à être attachés à la queue d'une charrette et fouettés jusqu'au sang. En 1555, on ajoute à ces peines^qu'à la première récidive ils auraient l'oreille droite coupée, et (|u'à la seconde ils seraient mis à mort. Ces lois paraissant trop douces, le parlement arrêta sous Edouard YI, en 1547, que tout pauvre valide qui resterait oisif pendant trois jours serait marqué d'un fer chaud sur la poitrine, et servirait pendant deux ans comme esclave la personne qui l'aurait dénoncé. Cet esclave devait être nourri d'aliments de rebut, etforcépar de mauvais traitements aux plus durs travaux. S'il s'échappait et restait douze jours absent,
* Clioso (ligne de remarque, la première oriloiiiiauce rendue en France contre les mendiants, celle du rui Jean, du mois de février 1550, coïncide 4vec le dévelopiiemenl des f,Tandes coniipiions du qualorzième siècle. Aux lermcs de celte ordonnance, le n:endiant en étal de rccidive est attache au i»ilori» marqué au fninl d'un ter ronge et banni.
il était, lorsqu'on le reprenait, marqué d'un fer chaud à la joue ou au front, et" réduit en servitude pour le reste de ses jours ; à une seconde désertion, il était mis à morî ï' pouvait être vendu ou loué à d'autres maîtres, auxquels le premier possesseur transmettait tous ses droits. En 1572, la loi condamne le mendiant à être sévèrement fouetté et à avoir le cartilage de l'oreille brûlé! S'il se rendait coupable de récidive, et qu'il eût plus de dix-huit ans, il était mis à mort, à moins que quelque personne charitable ne consentît à le prendre à son service pour une année \ »
Insensiblement ces pénalités atroces s'adoucissent; les mœurs en seraient aujourd'hui révoltées; mais la charité, la vraie charité chrétienne, qui voit dans le pauvre un frère et qui lui porte secours avec une sollicitude affectueuse, cette charité-là a disparu de l'Angleterre depuis que le protestantisme y a diminué la puissance du renoncement, et depuis qu'il a mis à sa place, parle libre examen, le règne de la raison individuelle, et, par l'oubli des commandements de l'Église sur la mortification, la domination des appétits sensuels. 11 y a en Angleterre de la générosité ; c'est une
* De la Charité légale, tome I, p. 281. M. Naville a résumé les dispositions de cette législation d'après des autoriiéi: anglaises : Burn, Ruggles, .-ir Morton Eden. Les historiens les plus récents du paupérisme rapportent également ces atroces dispositions des lois anglaises. Voir, notamment : M. Pashley, Paiiperism, chap. v; M. iNiclioUs, A Hislory of ihe englùh poor-law, part. J, chap. m and iv. — Dans le préau. bule de Tacte d'Edouard VI, de 4547, les mendiants sont qualifiés d'ennemis de la chose publique, « unprofiUihle mernbers or rather enemies of the common wcalth. »> — M. iSiciioUs, 1, p. 151