‹ De la Richesse dans les Sociétés ChrétiennesChapitre 25 sur 74 · II · texte numérisé non relu

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vertu arislocra tique que les hautes classes de l'Angleterre ont conservée. Cette générosité a sa source dans un sentiment de pitié naturelle envers le malheur, mêlé au sentiment de ce que doit à la société l'homme de haut rang ; mais, dans ce dernier sentiment, le désir de la grandeur personnelle, l'orgueil aristocratique, ont la plus grande part, et l'ostentation y tient d'ordinaire bien plus de place que la charité. Les hommes les plus compétents, qui ont observé de près l'Angleterre, signalent cette absence de la vraie charité dans le royaume-uni\ Depuis la réforme, le pauvre y a toujours été un ennemi ; l'abîme de luxe et d'égoïsme qui sépare en Angleterre le riche du pauvre se creuse et s'élargit sans cesse. Nous avons insisté, en traitant de la misère en Angleterre, sur ce fait et sur ses déplorables conséquences. Ajoutons ici, sur l'affaiblissement manifeste de la charité dans la patrie d'Henri VIII et (l'Elisabeth, le témoignage de M. Cochin: « L'histoire de la législation charitable et du paupérisme en Angleterre prouve à l'excès que, dans ce grand pays, on nourrit le pauvre, on ne le moralise pas; on craint le pauvre, on ne l'aime pas; je n'oserais pas dire qu'au lieu de lui faire la charité on lui fait la guerre, si ce mot n'était pas prononcé par un des plus remarquables écrivains qui aient traité cette matière, M. Charles

* Ce sont les expressions dont se sert M. Cochin, dans son Étude sirr Vétat du paupérisme en Angleterre [Annales de la Charité, 1854, p. 140). — Voir, dans le même sens, M. Lemire, Coup d'œil sur VAnglelerre, chap. vu.

Weston (iSO^jlBewarks on the poor-laics)^ dans une page empreinte d'une éloquence expressive et douloureuse : «Ainsi, dit-il, après une guerre continue de « cent quarante ans, nous avons enfin gagné une com- « plète victoire et fait nos ennemis prisonniers de « guerre; mais, comme à l'issue d'une guerre civile^ c< nous trouvons que nous avons épuisé nos ressources, c( dépeuplé notre pays, vicié ses mœurs, énervé son (t énergie, et qu'en échange nous avons conquis un « désert désolé, fertile seulement en plantes dangec( reuses, en animaux venimeux, en éléments contacc gieux ; un territoire qui nous donne uniquement des c( êtres vicieux, dégradés, insouciants, dont nous no c( tirons ni honneur ni avantage, qui sont une entrave « à notre force, un fardeau pour notre industrie, une c< souillure pour notre morale, et une contagion de c< l'espèce la plus mortelle pour notre bien-êlre natioc< nal, et nous laissent exclusivement préoccupés du « moyen de nous débarrasser d'un butin si fatalement c( acquise »

En effet, les pauvres que l'on enferme, de nos jours encore, dans les work-houses de l'Angleterre soni bien des prisonniers de guerre. « Durant ces dix dernières années, dit M. Pashley, j'ai visité bien des prisons et des maisons de fous, non-seulement en Angleterre, mais en France et en Allemagne. Un seul work-house anglais contient plus de ces abus qui appellent la réprobation et doivent faire rejeter le principe de l'institution que

» Annales de la Charité, 1854, p. 170.

/k,2 de la richesse

je n'en ai trouvé dans les pires des prisons ou des maisons de fous que j'ai visitées. Le work-house, tel qu'il existe aujourd'hui, est une indignité et une honte propre à l'Angleterre. Rien de pareil ne se rencontre sur tout le continent européen^ » Tout en soutenant que le work-house est susceptible d'être amélioré, qu'il peut devenir, et qu'il est actuellement devenu une institution utile, ce qui est très-contestable, M. Nicholls atteste, pour les avoir vus de ses yeux, les mêmes abus et les mêmes horreurs. « C'étaient, dit-il, à une époque assez récente, des repaires de paresseux, de mauvais sujets, de vauriens, parmi lesquels se trouvaient un certain nombre d'infirmes ou d'idiots, et quelques malheureux tombés dans la pauvreté sans qu'il y eût de leur faute; tous vivaient pêle-mêle, les jeunes avec les vieux, les femmes avec les hommes, sans ordre, sans discipline, sans distinction... C'étaient des foyers de contagion et comme des maisons de pestiférés (a aorl of pesl-houses) ^ où les maladies morales, sociales et physiques s'engendraient, s'entretenaient, et d'où elles se répandaient pour empoisonner les districts voisins*. » La France est, grâce à Dieu et grâce aux mœurs que les influences catholiques lui ont données, bien loin de ce mépris outrageant pour le pauvre et de cette guerre à la pauvreté qui déshonore la protestante Angleterre. Mais, toutes les fois que l'esprit catholique a pour un moment faibli en France, sous l'effort des principes

* Pauperism, p. 364.

* History oflhe English pooi'-law, II, p. 108.

impies et révolutionnaires, on y a vu apparaître la haine du pauvre, et on a vu les lois s'armer contre lui de toutes leurs sévérités. Le philosophisme du dix-huitième siècle manifeste cet esprit par les actes d'un de ses représentants les plus célèbres. « En 1 767, dit M. de Tocqueville, le duc de Choiseul voulut tout à coup détruire la mendicité en France. On peut voir dans la correspondance des intendants avec quelle rigueur il s'y prit. La maréchaussée eut ordre d'arrêter à la fois tous les mendiants qui se trouvaient dans le royaume; on assure que plus de cinquante mille furent ainsi saisis. Les vagabonds valides devaient être envoyés aux galères; quant aux autres, on ouvrit pour les recevoir plus de quarante dépôts de mendicité; il eût mieux valu rouvrir le cœur des riches^ » C'est quand le duc de Choiseul traitait ainsi les mendiants qu'un magistrat philanthrope, Dupaly, l'ami de Voltaire et de Condorcel, écrivait dans ses letlres sur l'Italie : « Les pauvres sont partout une espèce mitoyenne entre les riches et les animaux, et sont bien près des derniers. » La Convention approche, dans ses rigueurs contre les mendiants, des cruautés de la loi anglaise. Aux termes du décret du 24 vendémiaire an II, tout mendiant domicilié, repris en troisième récidive, était condamné à la transportation ; tout mendiant mis dans la maison de répression, et qui ne pouvait justifier d'aucun domicile après un an de détention, était également condamné à la

* V Ancien Hé§ime, p. 202.

(ransportalion. Le lieu designé pour la transporta tion était le Fort-Dauphin à Madagascar.

Ces lois si sévères contre les mendiants tiennent à un système : l'abolition de la mendicité par la loi; et ce sys'ème a sa raison dans les répulsions du sensuali.-^rr.e pour le dénûment du pauvre, et dans les révoltes (le l'orgueil rationaliste contre la loi de la pauvreté que Dieu a imposée à l'homme en punition de la faute originelle. Que Ton prenne des mesures de rigueur contre la mendicité quand elle se présente avec des caractères spéciaux et rigoureusement déterminés qui la rendent répréhensible et dangereuse pour la société, tellement que le mendiant est, non plus seulement un pauvre, mais un coupable en état d'hostilité contre l'ordre social, personne n'y contredira. Mais faire un délit de la mendicité simple, c'est-à-dire de l'acte d'un homme qui demande, au nom de Dieu, à son frère plus heureux que lui, le nécessaire qui lui manque, c'est une violation du droit naturel et la preuve d'un oubli profond de la loi de la vie chrétienne ^

• Un lioinme d'État marquant, esprit positif peu enclin aux exagérations et aux utopies, M. Ducliâtcl, Tancien ministre de rintérieur sous le vègne du roi Louis-Philippe, fait ressortir, avec Taccent d'une conviction indignée, tout ce qu'il y a d'injustice dans la répression de la mendicité j)ure et simple. « Un malheureux père de famille manque de pain; toutes ses ressources sont épuisées; ou des infirmités le rendent incaiiahlc de travailler, ou il ne peut obtenir de travail. Mais la charité l'oublie, et ne vient pas le chercher dans le réduit ignoré où il cache sa misère. Pour éviter la anort, pour nourrir sa famille, il se hasarde à mendier. Que va-t-il rencontrer si les lois sont exécutées? Les jugements de la police correctionr.eP.c et la perte de sa liberté. Quel crime a-t-il donc commis? Il n'a pas

N'a-t-on pas été jusqu'à interdire au riche de faire Vaumône? et n'a-t-on pas vu la loi pénale frapper riiomme qui se montre miséricordieux envers le pauvre, et punir ainsi l'accomplissement d'un des premiers devoirs de toute morale chrétienne? Il est vrai que ces lois, contraires à la justice naturelle comme au bon sens, n'ont jamais pu être sérieusement appliquées; mais elles sont une preuve de plus de l'oblitération du sens chrétien delà charité; et c'est surtout dans les temps où ce sentiment est altéré par les envahissements ^u rationalisme et du matérialisme qu'elles apparaissent \

de moyens d'existence, et la vie a des besoins pour lui comme pour le reste de Thumanité; là se réduit son délit. De quoi voulez-vous le punir avec vos lois et vos arrêts? De n'être pas riche, ou d'être homme? Voulezvous lui enseigner à vivre sans manger, ou à se trouver dans Taisancc sans argent? Supposez, je Taccorde pour un moment, que tous les mendiants soient capables de travail et puissent trouver de l'emploi. Depuis quand les lois punissent-elles la paresse? La loi doit être la même pour tous : si elle châtie Toisiveté, il faut qu'elle la poursuive de ses peines chez ceux qui possèdent quelque chose comme chez ceux qui ne possèdent rien .... Et le mensonge, Timposture, voulons-nous donc les tolérer? Mais le mensonge du mendiant, quand il ne va pas à Tescroquerie, est-il du ressort de lia loi? Transportez votre principe dans les classes plus élevées de la société, puis voyez combien vous serez révoltés du ses conséquences. Punissezvous le mensonge d'un solliciteur qui, pour obtenir une place vacante, se prévaut de services qu'il n'a pas rendus, de malheurs qui ne l'ont pas atteint? Y a-t-il donc deux justices dans ce monde? Y a-l-il une loi particulière pour les pauvres, comme pour un peuple conquis sous un peuple conquérant?... La liberté de mendier doit être accordée au pauvre, comme la liberté" d'industrie à l'ouvrier, et la liberté de la personne à tous les uîembres de la société. Les règles de la justice naturelle ne souffrent pas que la mendicité figure parmi les délits du Code pénal. »» {De la Clumlc, j). 265.)

' Voir les différentes lois portées sur ce point dans le livre de M. Na-

D'ailleurs, la répression de la mendicité dans sa forme même la plus adoucie, alors qu'on ne lui inflige d'autre peine que le travail, ne va-l-elle pas aboutir aux dépôts de mendicité, c'est-à-dire à une véritable détention, plus cruelle souvent que la détention infligée à ceux que les tribunaux frappent pour les délits les plus répréhensibles?Dans les dépôts, le pauvre est véritablement traité en vaincu, et il est impossible de ne pas y voir, comme dans leswork-houses, une manifestation de ce mépris et de cette hostilité envers la pauvreté qui caractérise les sociétés livrées à l'orgueil et aux sens*.

ville, de la Charité légale, I, 291 . — C'est quand le sentiment chrétien s'affaiblit, au milieu du quatorzième siècle, que cette disposition s'introduit dans la législation de la France et de l'Angleterre. Elle est renouvelée en France sous le despotisme de Louis XIV, et elle apparaît avec toute sa sévérité durant la période révolutionnaire, dans la loi du 24 vendémiaire an IL En Angleterre, c'est vers le milieu du seizième siècle, au temps de la réforme, qu'elle est de nouveau mise en vigueur.

* Il se rencontre des publicistes, animés d'intentions sincèrement chrétiennes, qui se font illusion sur le véritable caractère des dépôts de mendicité et sur la possibilité d'en faire des institutions de bienfaisance. C'est la pensée d'assurer l'ordre extérieur de la société par l'action administrative, pensée dont la source est dans les préoccupations rationalistes du temps, qui égare ces écrivains et qui leur fait considérer comme nécessaire la répression de la mendicité avec toutes ses conséquences, desquelles les dépôts sont une des plus odieuses. La force des choses l'emporte ici sur les bonnes intentions et les dépôts sont toujours des lieux d'infection morale et matérielle, justement réprouvés par tous ceux qui ont le sentiment chrétien des droits du pauvre et du respect qui lui est dû. « C'est là, dit M. Naville, que le vice étale tout ce qu'il a déplus hideux; c'est là que le mélange de vieillards infirmes avec des vagabonds effrontés a le caractère le plus insultant pour l'indigence honnête ; c'est là que la corruption fermente avec le plus de force et se perpétue avec le plus d'activité ; c'est enfin là que l'excès de la licence nécessite, contre la liberté individuelle,.

On ne se contente pas de repousser la charité en fait, par la guerre déclarée au pauvre, on la repousse encore en principe par des doctrines qui la défigurent ou qui la nient. On a commencé par la théorie de la charité restrictive, et l'on est arrivé, par l'irrésistible entraînement de la logique, parmi les écrivains qu'aucune énormité n'effraye, à proscrire la charité comme inconciliable avec la dignité de l'humanité émancipée et régénérée par le rationalisme.

Le système de la charité restrictive est sorti des doctrines utilitaires de Malthus. Non que Malthus ait voulu, de propos délibéré, jeter les bases et tracer les règles de cette bienfaisance utilitaire et égoïste, qui n'a rien de

les mesures les plus sévères et les plus vexatoires. Mais jeter un indigent dans un dépôt de mendicité, non-seulement c'est lui ravir famille, honoeur, liberté, tout sentiment honnête; c'est en quelque sorte le condamner à la peine capitale ; car enfin il est avéré que la mortalité dans les dépôts excède de beaucoup ce qu'elle aurait été pour les mêmes individus si on ne les y avait pas enfermés. » {De la Charité légale, II, p. 7.) « Si Ton veut apprendre, dit M. Duchâtel, ce que peut signifier la réclusion au déjiôt de mendicité, il faut consulter un mémoire lu par le docteur Vilierméà l'Académie des sciences, le 29 novembre 1824. On y verra qu'au dépôt de mendicité de Saint-Denis il mourait près d'un pauvre sur trois par année, flans les autres dépôts, la mortalité n'était que d'un sur six. C'était presque une condamnation à mort que la réclusion h Saint-Denis. » {De la CÂarité, p. 406.) La définition que donne des dépôts de mendicité M. Martin Doisy, dans son Dictionnaire d'Economie charitable, suffirait pour faire apprécier l'institution : « Le dépôt tient le milieu entre la prison et l'hospice. Il a pour but de donner un abri aux mendiants, de les contraindre à travailler et à corriger leur paresse et leurs vices, d'en faire des citoyens moraux, laborieux et utiles, au lieu de fainéants pervers et dangereux, de servir d'épouvantail aux individus, qui, sous l'influence d'une mauvaise éducation ou de mauvais exemples, se laissent tomber dans la fainéantise. Le dépôt de mendicité est donc une espèce de léproserie

commun avec la véiilable cliarilé. En ceci comme en beaucoup d'autres points, Malthus n'a fait qu'énoncer des doctrines dont il n'a point, pour son honneur, clairement entrevu toutes les conséquences. En plusieurs endroits de son livre sur la population, au moment où il pose les règles de la charité restrictive, il hésite et recule, dominé par ce sentiment de la charité chrétienne auquel l'utilitaire le plus déterminé ne peut se soustraire entièrement lorsqu'il a vécu sous l'influence même affaiblie du christianisme, a En ces sortes de matières, dit-il, les principes généraux ne doivent pas être poussés au delà des justes bornes, quoiqu'il soit toujours nécessaire de ne point les perdre de vue. Il peut y avoir bien des cas dans lesquels le

morale, » Plus loin Tauteur ajoute : « La mendicité figure dans le Code pénal parmi les délits ; les mendiants sont des malfaiteurs comme les autres, et des détenus d'une nature spéciale. » Les dépôts de mendicité sont la sanction nécessaire du système qui punit les mendiants volontairement oisifs, et qui prétend les ramener au travail en le leur imposant de force. Mais ce n'est point par la loi, et surtout par les sévérités obligées des dépôts, que l'on inspirera aux oisifs le goût du travail, et que Ton remédiera à la mendicité. Citez beaucoup de mendiants que le work-house ou le dépôt de mendicité ait ramenés au travail? Cette réforme des mœurs ne peut être que l'œuvre de la charité librement offerte au pauvre et librement acceptée par lui. C'est à la charité active et intelligente, au patronage des classes pauvres par les classes aisées, qu'il faut demander l'extinction de la mendicité, et non à la loi pénale, qui ne peut intervenir ici qu'au mépris des lois les plus saintes de la liberté et de la dignité de l'homme, telles que la société chrétienne les entend. La mendicité a ses inconvénients, qui le niera ? Mais quelle est la liberté qui n'a point les siens? En faire un délit, parce qu'elle est incommode, parce que l'aspect du pauvre humilie l'orgueil du rationaliste et affecte la délicatesse du sensualiste, est L preuve évidente de la diminution de l'esprit chrétien dans la société.

bien attaché au soulagement d'un individu l'emporte sur le mal qui peut en résulter par une conséquence éloignée... L'assistance décidément vicieuse est celle qui se répand d'une manière systématique, qui offre des secours certains et déterminés, tels que le pauvre, quelle que soit sa conduite, puisse y compter avec une pleine confiance ^ » Mais si vous demandez à Malthus quels sont ces cas où le soulagement de la misère de l'individu doit l'emporter sur toute autre considération , il vous répondra que ce sont a les cas où celui que l'on assiste ne s'est point attiré son malheur par des habitudes de paresse et d'imprévoyance. » On sait ce que signifie le mot de prévoyance dans la doctrine de Malthus sur la population. Évidemment ici, après un bon mouvement, la doctrine utilitaire l'emporte, et la logique reprend ses droits avec le système de la charité restrictive'.

La théorie de la charité restrictive a été développée, avec toutes ses conséquences, par les disciples de l'auteur de V Essai sur le principe de population, et elle

* Essai sur le principe de population, liv. IV, cliap. xiir.

* Ces mêmes hésitations au sujet de la charité se rencontrent fréquemment dans les écrits des économistes qui suivent en celte matière la doctrine de Malthus. Elles se produisent notamment dans un ouvrage récent, les Lois du travail et de la population, par M. du Puynode. La charité a naturellement tant d'empire sur les hommes, qu'on n'ose pas rompre en face avec elle. Mais, d'un autre côté, elle est tellement inconciliable par sa nature avec les calculs de l'égoïsme utilitaire, qu'il est impossible d'essayer de la combiner avec la doctrine de l'intérêt, sans s^ perdre dans des contradictions flagrantes; 'a moins qu'on ne reste dans le vague, et qu'on ne renonce à conclure.

/m DE LA RICHESSE

forme un des points essentiels de la doctrine des malthusiens. M. Naville la caractérise en ces termes : « Selon les partisans de la charité restrictive, les aumônes que l'on distribue aux pauvres ne font qu'en augmenter le nombre; presque tous les établissements de bienfaisance doivent être proscrits, comme propre"^ à inspirer aux personnes qui vivent de leur travail une confiance qui peut les porter à la paresse. Il faut se garder en particulier de distribuer des secours qui puissent devenir, pour ceux qui les reçoivent ou pour d'autres, un encouragement à l'imprévoyance et à la dissipation. Ainsi l'aumône ne doit jamais entrer dans la demeure de l'ivrogne, jamais elle ne doit être appliquée an soulagement de personnes qui ne sont dans l'indigence que parce qu'elles ont une nombreuse famille. Enfin, pour résumer toute la doctrine de la charité restrictive en un principe clair et général : il ne faut administrer des secours gratuits que pour les maux et les accidents que la prudence humaine ne peut pas prévoir. » Si les partisans de ce système sont conséquents, et malheureusement ils le sont parfois, ils refuseront d'assister les personnes que leur âge avancé empêche de se suffire à elles-mêmes, parce que la vieillesse est un accident commun et qu'elles ont dû prévoir. La famille du pauvre imprévoyant et dissipateur sera abandonnée à sa misère, car si on la secourl on encouragera les vices de son chef. Soulager le père de la responsabilité que la nature lui impose serait un exemple pernicieux qui deviendrait pour d'autres chefs

(le famille un encouragement à la dissipation. «Et que l'on n'imagine pas, dit M.Naville, que la cruauté manifeste d'une telle conduite soit, aux yeux du véritable partisan delà charité restrictive, un motif pour la condamner. 11 ne recule pas devant les conséquences de son système. En veut-on la preuve? Il blâme les établissements dans lesquels on élève des enfants indigents; et pourquoi? parce que ces enfants, y étant mieux nourris, mieux vêtus, mieux soignés qu'ils ne le seraient chez leurs parents, ils périssent en moindre nombre*. »

Après cela, qu'on dise si M. Naville est trop sévère, quand il nous montre ce système s'appuyant sur le principe « par lequel on a voulu établir en morale l'utile comme règle de l'honnête, principe qui est sorti de la fange du matérialisme et du sensualisme, et que dément la conscience du genre humain^ » Nous voilà bien revenus au paganisme; au temps où les pauvres, les faibles, les inlirmes, étaient impitoyablement sacrifiés à la grandeur et à l'harmonie de ce tout social qu'on appelait l'État; alors que les dieux étaient regardés comme complices des impitoyables exigences de l'ordre et de l'harmonie dans la cité, et que, suivant Platon, Esculape s'abstenait de prolonger la vie des

• De la Charité légale, par M. Naville, ministre du saint Évangile à Genève, tome II, p. 219 et 263. M. Naville a tracé cette esquisse de la charité restrictive d'après un article de la Revue de Westminster, juillet 1824, Institutions de charité, reproduit dans la Revue britannique, avril 1826. La Revue de Westminster est, comme on sait, l'organe du matérialisme économique en Angleterre.

2 De la Charité légale, p. 36 i.

hommes auxquels il était impossiblede rendre une santé robuste, parce que ces hommes ne pouvaient plus être utiles à l'État* ; alors qu'Aristote trouvait qu'il était convenable de défendre, par une loi, de prendre jamais soin des enfants qui naissent difformes, et qu'il recommandait Tavorteinent comme un moyen de préserver l'État des inconvénients d'une population surabondante\»

Le socialisme devait, en fait de charité comme en tout le reste, nous dire le dernier mot de la doctrine rationaliste, et M. Proudhon, le plus conséquent et le plus intrépide des socialistes, devait nous donner ce mot avec plus de netteté et de franchise qu'aucun autre. M. Proudhon, qui pose, avec une hardiesse d'expression qu'aucun rationaliste n'avait eue avant lui, le principe du gouvernement de l'homme par lui-même, et qui se déclare Tennemi de Dieu, était fatalement conduit par ses doctrines à rejeter tout principe de renoncement et toute idée de charité. Qui dit charité dit renoncement, et qui dit renoncement dit puissance souveraine d'un Être créateur, en droit d'exiger, comme auteur, les renoncements de sa créature. Si l'homme existe de sa seule puissance, deson seul droit, la charité est un nonsens. Alors, en effet, l'homme porte en lui-même la source de son droit, et ce droit est entier dans chaque homme par cela seul qu'il est homme. C'est donc sur l'égalité du droit que tout repose, c'est par le droit que

» De Repub., St. 407, D.

* Polit., IV, XIV, 10. — Trad. de M. Barthélémy Saint-IIilaire.

doit se réaliser la commiinaulé de tous les avantagessociaux; la justice est tout, la charité n'est rien. La charité dans ce système est pour le moins superflue, et c'est ainsi que M. Proudhon affecte parfois de la considérer. Car lorsqu'il s'agit de la charité, M. Proudhon, si audacieux même contre Dieu, éprouve un certain embarras à proscrire cette vertu, dans laquelle, malgré tout, l'homme reconnaît d'instinct la première de toutes les vertus, et la marque la pins sûre de cette supériorité de nature qui le rapproche de la source de toute grandeur et de toute perfection.

Suivant M. Proudhon, l'homme porte en lui le principe de la justice immanente ; c'est ce principe qui, par le sentiment de notre dignité propre dans la dignité d'aulrui, réalise dans tous les rapports sociaux l'ordre, l'égalité et la félicité universelle ; « La justice étant le produit de la conscience, chacun se trouve juge, en dernier ressort, du bien et du mal, et constitué en autorité vis-à-vis de lui-même et des autres. Tel est le DROIT iiuMAirs, ayant pour maxime la liberté; de là aussi tout un système de coordination, de garantie réciproque, de service mutuel. La dignité de l'élre est le fonds commun que la variété des mœurs ne peut atteindre, qui constitue l'essence de l'être; c'est l'intégrité de ce fonds qui fait la gloire de l'être.... La dignité a pour maxime, ou règle de conduile, la félicité physique et animique.... Dans le sujet quel qu'il soit, individu ou groupe, la règle des mœurs est la maxime de félicité. Mais l'individu et le groupe ne peuvent être séparés.

/pU DE LA RICHESSE

Or rinlérôt de l'individu et celui du groupe peuvent être différents et même opposés. 11 faut que l'égoïsme se subordonne à l'intérêt collectif, et cette subordination constitue la juslice\ » Mais comment, au point de vue de la dignité individuelle, justifier la justice, c'està-dire la dignité de l'être collectif? 11 faut que la justice soit une puissance de l'âme de l'individu , en même temps que le rapport de subordination qui. l'unit à la société. «La réalité de la justice se conçoit par une faculté du moi individuel qui, sans sortir de son for intérieur, sentirait sa dignité en la personne du prochain avec la même vivacité qu'elle la sent dans sa propre personne, et se trouverait ainsi, tout en conservant son individualité, identique et adéquat à l'être collectif même.... La justice n'a pas pour origine le principe de l'assistance, c'est une vertu de précepte et non de conseil, comme parlent les casuistes. Fort bonne en elle-même, comme la charité dont elle relève, elle est tellement étrangère à la justice, que l'objet de celle-ci est de rannuler en la rendant inutile, La justice est le sentiment de notre dignité en autrui. Or c'est le propre de celte dignité de nous passer de l'assistance des autres ; conséquemment de désirer que le prochain se passe de la nôtre, qui plus est, de vouloir qu'il s'en abstienne\ »

Ici M. Proudhon salue en passant la charité; pour

* Le la Justice dam la Révolution et dans l'Église, tome I, p. 88, 59, (i5 et 64.

« ïMd., tome I, p. 75. 175 et 170.

ne pas se mettre en contradiction avec les convictions et les penchants les plus naturels de l'homme, il la déclare bonne en elle-même, c'est-à-dire qu'il ne saurait ou n'oserait condamner le sentiment qui lui donne naissance. Mais en même temps il l'exclut, comme inutile, de la société dont il trace l'idéal. En effet, quand on prétend assurer le bonfieur de tous et réaliser la richesse universelle par la communauté fondée sur la justice, à quoi servirait la charité? Et telle est, en effet, la prétention de M. Proudhon. « La théorie de la justice humaine, dans laquelle la réciprocité de respect se convertit en réciprocité de services, a pour conséquence de plus en plus approchée l'égalité en toutes choses. Elle seule produit la stabilité dany l'État, l'union dans les familles, V éducation et le bie^i-être pour tous^ la misère nulle part^. » M. Proudhon repousse le principe de l'assistance, c'est-à-dire de la charité organisée et administrée par l'État, et ici plus d'un, parmi ceux qui rejettent ses prémisses, acceptera cette conséquence. Mais les paroles par lesquelles il condamne l'assistance ont une portée plus grande, et elles sont évidemment dirigées contre le principe même de la charité, en tant qu'elle a pour raison d'être et pour règle suprême l'existence d'une Providence divine, a Ce qui fait mal à voir dans l'organisation de la charité pj^ovidentielley c'est cette inquisition continuelle, outrageuse, sur les vrais besoins du pauvre, qui fait fuir tous ceux que la charité

* De la Justice dam la Révolution et dans r Église, tome I, p. 281 et 282.

•II Tr.)

466 DE LA RICHESSE DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES, n'a pas encore marqués d'un fer rouge.... Point de respect pour l'homme dans cesystème; la religion delaProvidence l'a tué/. » Quelques lignes plus haut, M. Proudhon représentait l'économie charitable comme « une croisade contre le travail et la justice au nom deDieu.» M. Proudhon entend que la félicité universelle soit réaliséepar la réciprocité et la balance des services, c'està-dire par le travail accompli sous la loi de la communauté, loi que M. Proudhon renie en vain, et à laquelle la doctrine égalitaire de la justice immanente le pousse invinciblement. Dans ce système, « le travail n'a plus rien à faire avec l'amour, c'est la justice, c'est la science qu'il réclame-. » Ceci est une franche déclaration de guerre à la charité. Ne serait-ce pas, en effet, la contradiction la plus manifeste que d'admettre la charité, quand, au nom de la raison humaine émancipée, on nie la Providence, avec la loi du renoncement. Comment l'ennemi de Dieu ne serait-il pas l'ennemi de la charité?

* • Il est impossible de se tromper sur le véritable sens de ces paroles, si Ton fait attention qu'elles sont provoquées par une citation du Visiteur des pauvres, de M. de Gérando, dans laquelle cet estimable pnbliciste, en traçant des règles de conduite pour ceux qui visitent les pauvres, caractérise en ces termes la mission sociale de la charité : « L'intention de la Providence est manifeste : elle a voulu que le malheur fut placé sous la tutello, sous le patronage de la prospérité. Ce n'est pas proprement Taumône, c'est la charité, qui est le but des desseins de la Providence, la vncatlon de rhomnie aisé, le complément de l'harmonie du monde moral. >> (Tome II, p. 264.)

- De la Justice, etc., tome II, p. 206. — iM. Proudhon prononce cet anathème 'a propos de la prétention des socialistes qui veulent rattacher leurs doctrines au principe de la charité chrétienne. Le sens ne peut donc pas en être douteux.

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