‹ De la Richesse dans les Sociétés ChrétiennesChapitre 27 sur 74 · II · texte numérisé non relu

II

i98 l)K LA RICHESSE

L'aclion de l'Élat en fait d'assistance ne sera exemple de péril qu'autant qu'elle aura un caractère purement préventif. Dans cette limite, elle sera utile parce qu'elle donnera à la charité privée le complément dont elle a besoin pour s'exercer dans sa pleine puissance. L'union des forces et l'action continue sont, pour la charité comme pour toutes les autres puissances de l'ordre moral, des conditions de complète efficacité. La charité à sa perfection, c'est la charité pratiquée par l'association. Par l'association formée sous l'empire du sentiment religieux, la charité possède tous les avantages de l'organisation régulière, sans perdre aucun des avantages delà liberté. Par le concert qu'établit l'association, la distribution des aumônes se régularise; le contrôle réciproque écarte les préférences irréfléchies et les erreurs individuelles; le concours des lumières, le conseil mutuel, rendent la charité plus intelligente et plus sûre. D'un autre côté, les fondations charitables répondent à un besoin de la vie sociale : puisque la misère, avec ses formes principales, se perpétue dans la société, il faut aussi que les forces destinées à y porter remède aient le caractère de la perpétuité. Ce n'est qu'à celte condition que la charité opposera un remède efficace à toutes les misères dont les sociétés les mieux organisées ont toujours à souffrir. Que l'État intervienne pour assurer, par l'existence civile, la durée des institutions fondées par les libres inspirations de la charité privée; qu'il s'assure que les conditions des fondations pour lesquelles on réclame son concours n'ont rien qui répugne

aux règles de l'ordre public; qu'il exerce sur l'administration de ces fonda ticms une surveillance qui prévienne les abus et qui assure l'observation des règles essentielles de l'institution, sans nuire à la libre action de ceux qui ont reçu mission des donataires pour les représenter auprès des pauvres, et continuer les œuvres que leur charité leur a inspirées. Dans de telles conditions, l'intervention de l'État sera un bienfait, parce qu'elle ne fera qu'aider à la liberté. Hors de là, nous retomberions dans la charité légale et dans la charité officielle, lesquelles ne sont que d'impuissantes et dangereuses contrefaçons de la charité véritable, et ne servent qu'à mieux faire ressortir la nécessité de l'aumône faite librement par l'inspiration de l'esprit de renoncement chrétien.

CllÂriTRK V

(MMi NT L ESPRIT DE REKOISCEMENT flIKETIEN FOURNIT TOUTES LES CONDITIONS d'efficacité DE LA CIIARiTK.

Est-il besoin de prouver que, par le renoncement, l'Église catholique réalise toutes les conditions de la véritable charité? La preuve vivante de cette vérité n'est-elle pas sous nos yeux? La supériorité de l'Église catholique et sa fécondité dans les œuvres de la charité sont parmi les faits les moins contestables de l'histoire conlemporaine. Résumons néanmoins, en quelques mots, les raisons de celte supériorité, moins pour déterminer les convictions que pour compléter noire exposé de principes. Sur ce point tout le monde est convaincu, et les adversaires de l'Église plus que personne. I^a peine qu'ils se donnent pour arrêter ce qu'ils appellent les envahissements de l'Église en fait de charité, est une preuve de la haute idée qu'ils se font de sa puissance.

Di: LA RICHESSE DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. 501 C'est le christianisme qui a créé la charité; tout ce que le monde en a lui vient de ses enseignements, et lui seul en possède tous les secrets. Quand nous avons déterminé, au deuxième chapitre de ce livre, les conditions d'efficacité de la charité, ce sont les règles mêmes de la charité chrétienne que nous avons tracées. Reprenons ces conditions et mettons en regard les principes de la doctrine de l'Église catholique ainsi que les préceptes de sa morale : de ce simple rapprochement il résultera, 5 l'évidence, que la perfection de la charité est le fruit de cet esprit de renoncement qui est l'âme de l'Eglise et de toutes ses institutions.

La charité ne peut naître que du renoncement. En effet, quelque forme qu'elle affecte, elle implique toujours un sacrifice : sacrifice de l'ordre moral, ou sacrifice de Tordre matériel, et le plus souvent les deux en même temps. La religion chrétienne est la religion du sacrifice, et c'est comme telle qu'elle a à essuyer aujourd'hui de si furieuses attaques ; elle est aussi, et par cela même, la religion de la charité. L'un ne va pas sans l'autre, carie renoncement, à sa plus haute expression, c'est l'abandon que l'homme fait de soi-même à Dieu par l'impulsion de l'amour; et il est impossible a l'homme, lorsqu'il a fixé ses affections en Dieu, de ne les point ramener sur ses frères. Il les reportera sur eux, accrues de toute la puissance d'expansion qu'elles auront puisée dans les communications intimes dans lesquelles l'homme qui se renonce entre avec Dieu. Ces affections auront quelque chose de l'amour de Dieu

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même pour ses créatures; car, en se dépouillant de lui-même par le renoncement, l'homme fait pénétrer en lui la vie divine. Sa charité sera, autant que le permet la faiblesse humaine, la charité de Dieu même, et elle puisera à la source de tout amour une force d'expansion vraiment indéfinie.

Cette puissance de la charité se révélera, non-seulement par l'ardeur qu'elle apportera à l'accomplissement des œuvres, mais encore par l'intelligence et le soin qu'elle y mettra, et elle engendrera, non-seulement la charité la plus active, mais encore la charité la mieux entendue que l'on puisse concevoir. Pour être efficace il faut que la charité ne se borne point au don matériel , il faut qu'elle console, soutienne, relève et réforme l'homme. Telle est l'aumône dans son sens vraiment chrétien. Les premiers des biens, pour le chrétien, sont les biens de l'âme, et ce sont ces biens-là surtout qu'il est empressé de donner à ceux vers qui sa charité le porte. Mais c'est une lâche pénible et souvent ingrate que de pénétrer dans la vie du pauvre, d'analyser, dans tout ce qu'elles ont de repoussant, ses misères physiques et ses misères morales, de sonder les causes de ses maux et d'en chercher les remèdes. Il y a là d'indicibles dégoûts, qui ne peuvent se surmonter qu'en triomphant des plus vives répulsions de la nature. Par cela seul qu'il y a, dans la charité ainsi comprise, une œuvre qui répugne à la nature, le renoncement chrétien s'y portera d'instinct : il se pliera avec empressement et avec joie à toutes ses exigences, et,,

comme elle sera d'autant plus méritoire qu'elle sera plus laborieuse, il ne négligera aucun des soins minutieux qui, en aggravant la tâche de la charité, en font la perfection et l'efficacité.

Le chrétien voit Dieu dans les pauvres, et il les aime en Dieu et comme Dieu même. Toujours soutenu de cette pensée, il apportera à la charité un soin et un scrupule proportionnés à l'imporlance que le pauvre possède aux yeux de sa foi. Il aura vraiment l'intelligence du pauvre et de ses besoins. C'est ce que nous dit Bossuet, dans son admirable sermon sur l'éminente dignité des pauvres dans l'Église : a II ne suffit pas, chrétiens, d'ouvrir sur les pauvres les yeux de la chair; mais il faut les considérer par les yeux de l'intelligence. Ceux qui les regardent des yeux corporels, ils n'y voient rien que de bas, et ils les méprisent. Ceux qui ouvrent sur eux l'œil intérieur, je veux dire l'intelligence guidée par la foi, ils remarquent en eux Jésus-Christ; ils y voient les images de sa pauvreté, les citoyens de son royaume, les héritiers de ses promesses, les distributeurs de ses grâces, les enfants véritables de son Église, les premiers membres de son corps mystique. C'est ce qui les porte à les assister avec un empressement charitable. Mais encore n'est-ce pas assez de les secourir dans leurs besoins. Tel assiste le pauvre, qui n'est pas intelligent sur le pauvre. Celui qui leur distribue quelque aumône, ou contraint par leurs pressantes imporlunités, ou louché par quelque compassion naturelle, soulage la misère du pauvre; mais néanmoins il est vé-

ritable qu'il n'est pas intelligent sur le pauvre. Celuilà entend véritablement le mystère de la charilé, qui considère les pauvres comme les premiers enfants de l'Église; qui, honorant cette qualité, se croit obligé de les servir'. »

Dès les premiers temps l'Église comprit ainsi la charité. « Le service que vous devez aux nécessiteux, dit saint Augustin, c'est de porter avec eux une partie du fardeau qui les accable'. » Il faut donc que le riche vive dans une sorte d'intimité avec le pauvre, et c'est par cette intimité qu'il connaîtra le pauvre assez pour travailler sérieusement à son perfectionnement moral. I/Église convie les pauvres au travail, aussi vivement qu'ont pu le faire tous les économistes de notre temps. c< Et vous, jeunesse de l'Église, disent les constitutions apostoliques, travaillez avec assiduité à pourvoir à vos besoins, et vaquez en toute sainteté à votre travail. Dieu

hait les paresseux Ceux donc qui sont pauvres par

l'effet de l'inconduile, de l'ivrognerie ou de la crapule, ne méritent point de secours; ils ne sont pas même dignes d'être membres de l'Église". » Saint Ambroise s'exprime dans le même sens : « Il vient souvent des mendiants valides, des vagabonds qui ne songent qu'à mettre à contribution le fonds des pauvres, et qui usent pour cela de toutes sortes de déguisements. Que les vrais pauvres ne soient pas sacrifiés à des fourbes, et,

» Page 458 de Tédition des Serrnom choUiSy de >l. Sylvestre do Sacy.

"^ Scrm. CLxiv, ii° 9.

"• Constit. Apost., II, iv, 05.

si l'on ne peut toujours refuser à l'importunité, qu'on évite au moins de donner trop d'avantage à l'impudence. » « Ne donne pas, dit saint Jérôme, à de faux indigents la substance du Christ, qui appartient aux vrais pauvres '. « Comme le fait remarquer M. Monnier, en traçant l'histoire de l'assistance aux premiers siècles de l'Église, l'institution des diacres témoigne du soin que les évêques mettaient à la distribution des aumônes. c< Animés d'un saint zèle, les diacres visitaient les pauvres, s'assuraient discrètement de leurs besoins, et contrôlaient ainsi tout à la fois la réalité de l'indigence et l'utile emploi du secours \ »

Mais si l'Église distribue ses aumônes avec intelligence et circonspection, ce n'est pourtant pas la charité restrictive qu'elle recommande. L'Eglise possède l'esprit d'amour et de sacrifice, et elle a toujours profondément répugné à ce système d'assistance avare et presque haineuse, par lequel l'école utililaire voudrait faire de la charité un des instruments de la guerre qu'elle a déclarée au pauvre et à la pauvreté. « La charité, dit saint Ambroise, ne pèse pas si sévèrement les mérites; avant tout elle subvient aux nécessités'. » Saint Jean Chrysostome parle dans le même sens : « Qu'un pauvre se présente à ta porte, manquant de pain, tu lui reproches sa paresse, sans penser que toi aussi tu es oisif, et

* Ambr. de Off. min. H, 15, 16. — W'xqvow., ml Paulin., ep. 19. Cités par M. Chaslel, Études sur la clmriW, p. 199. - Histoire de Vasùstance, p. 108. ' Hom. 21 m ï Cor., V, fi.

:m DE LA RICHESSE

que cependant Dieu le comble de biens Si nous

scrutons si curieusement les titres de nos compagnons de service, Dieu en fera autant avec nous, car selon que nous aurons jugé il nous jugerai » Une circonspection intelligente, mais toujours unie à la miséricorde et tempérée par elle, telle est la règle de la charité chrétienne, et telle est aussi la règle de la charité dans sa vérité, de la charité secourable au pauvre sans êlre nuisible à la société.

Ce que la charité catholique était durant les premiers siècles, elle le fut également au moyen âge. Les accusations si souvent formulées contre l'aumône des couvents ne sont, en général, que de vaines déclamations. Quand des abus se sont produits, c'est aux époques où les couvents, corrompus par la richesse, avaient perdu le véritable esprit delà vie religieuse. Durant les temps de décadence, la paresse et la routine ont pu se glisser dans l'exercice de la charité, comme elles s'étaient introduites dans toute la vie d'un trop grand nombre de moines. Mais c'était là un abus contre lequel protestaient les règles et les mœurs des couvents, dans les temps de sévère observance. Un publicisle protestant, M. Pashley, a écrit à ce sujet ces remarquables paroi es : « Nous voyons que dans les différentes parties de l'Europe, chaque monastère a sa maison des pauvres ou sa maison des aumônes, placée à l'intérieur du monastère ou attenante à ses constructions. Chaque monastère

» llom. 55 in Matlh.,c. m.— Hoin. in illud : ^evidna, c. xvi. Cités par M. Chflstel, p. 199 et 202.

avait aussi un dignilaire préposé aux aumônes, nppelé eleemosynarins ou aumônier; ses devoirs sont dcuiminés par les écrivains du moyen âge, avec autant de précision qu'on en pourrait attendre d'un document rédigé de nos jours par le bureau de la loi des pauvres. Il n'était pas tenu, lui, d'appliquer le ivork-Junise-test ^ et de refuser le secours à domicile, mais il était obligé de visiter les malades et les infirmes dans leur demeure, et de leur porter des secours V » De nos jours la charité chrétienne n'a pas d'autre règle. Ses œuvres sont la preuve vivante de sa sagesse autant que de sa puissance. Tout le monde connaît la Société de Saint-Vincent de Paul ; qu'on lise un petit livre, qui est un chef-d'œuvre en fait de science de la charité, et qui est comme le manuel des membres de cette Société : Lectures et conseih à V usage des membres des sociétés charitables, far un membre de la Société de Saint 'Vincent de Paul; et qu'on dise si jamais la charité a été mieux comprise, aussi bien au point de vue du soulagement du pauvre qu'au point de vue des intérêts de la société !

Il ne suffit pas que la charité soit intelligente et miséricordieuse, il faut encore qu'elle exerce sur le pauvre une cerlaine autorité, et que cette autorité soit acceptée par le pauvre avec une confiante déférence.

' Pauperism, p. 156. — M. Pashley, à l'appui de ses assertions, cite en note le texte suivant : « Eleemosynariiis, aut per se requirat, aut per veraces et fidèles lioniines ciun niulla sollicitudine perquiri faciat, ubi œgri et débiles jaceant, qui non habeant unde se sustinere valeant, et ingrcssiis domum biande consoletur a>grum, et afîerat ei quod melius habet, etsibi intollij^it esse neccssarium, » etc. {Lanfrancui<, in DccretU pro orti . S. Benedicli, c. vm,s. 5. Ap. Dutani;e.)

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Sans ces dispositions des deux côtés, la charité restera impuissante à acconnplir sa mission de réformation morale. Les enseignements de la religion chrétienne réalisent au plus haut point cette double condition. Le pauvre qui accepte chrétiennement sa pauvreté est humble; il recevra donc avec déférence les conseils et les exhortations de ceux que Dieu a placés plus haut que lui en ce monde. La pauvreté est pour lui un don de Dieu dont il connaît le prix; il sait, car l'Évangile a pris soin de le lui dire à toutes ses pages, que sa position est meilleure, quant à l'ordre spirituel, que celle du riche. 11 n'éprouvera donc aucune de ces déliances et de ces jalousies qui soulèvent le pauvre contre le riche dans les sociétés qui ont perdu l'intelligence du renoncement. Il sera d'autant plus confiant envers le riche, qu'il sait que le riche vient à lui animé d'une affection vraiment fraternelle. Tandis que le riche voit dans les pauvres les membres de Jésus-Christ, les pauvres voient dans le riche le ministre de la bonté de Dieu, l'homme à qui Dieu a imposé, en lui donnant la supériorité des richesses et des lumières, le devoir d'assister, d'éclairer et de guider les déshérités de la fortune et de la science. Dans les sociétés chrétiennes, entre le riche et le pauvre, le respect, l'amour et la confiance sont réciprocjnes; d'où il suit que l'autorité en son sens le plus vrai, l'autorité qui s'appuie sur la conviction et la libre adhésion de ceux qu'elle dirige, se trouve réalisée, dans leurs rapports, à son plus haut point de perfection.

DANS Li:S SOCIETES CHRllTIENNES. 509

La charité, telle qu'on l'entend parmi les chrétiens, a encore un autre caractère également nécessaire à son efficacité : c'est le respect du pauvre. Sur ce respect du chrétien pour le pauvre, écoutons Bossuel : « L'Eglise, dans son premier plan, n'a été bâtie que pour les pauvres, et ils sont les véritables citoyens de celte bienheureuse cité que TEcriture a nommée la cité de

Dieu Les riches, je ne crains point de le dire, en

cette qualité de riches, étant de la suite du monde, étant, pour ainsi dire, marqués à son coin, n'y sont soufferlsque par tolérance; et c'est aux pauvres et aux indigents, qui portent la marque du fils de Dieu, qu'il

appartient proprement d'y être reçus Cette doctrine

nous doit apprendre à respecter les pauvres et les indigents, comme ceux qui sont nos aînés dans la famille de Jésus-Christ, et que son Père céleste a choisis pour être les citoyens de son Église; qui, portant ses marques les plus assurées, sont aussi ses membres les plus précieux C'est un aveuglement déplorable que de ne

pas honorer les pauvres, auxquels Dieu même a fait tant d'honneur par cette grâce de prééminence qu'il leur donne dans son Église. Chrétiens, rendez-leur respect, et honorez leur condition. Saint Paul nous en donne l'exemple. Écrivant aux Romains d'une aumône qu'il allait porter aux fidèles de Jérusalem, il leur parle en ces termes : « Je vous conjure, mes frères, par c( Notre-Seigneur Jésus-Christ et par la charité du Saintce Esprit, que vous m'aidiez par vos prières auprès de « Dieu, afin que les saints qui sont en Jérusalem agréent

h\i) DE LA niCllESSE

o lo présenl (jue j'ai à leur faire. » Que veut dire le saint Apôtre? et faut-il tant de précautions pour faire agréer une aumône? Ce qui le fait parler de la sorte, (Vest la haute dignité des pauvres, il ne les regarde pas seulement comme des malheureux qu'il faut assister; mais il regarde que, dans leurs misères, ils sont les principaux membres de Jésus-Christ et les premiersnés de l'Église. En celte qualité glorieuse, il les considère comme des personnes auxquelles il fait la cour, si

je puis parler de la sorte Méditez sérieusement, en

la charité de Notre-Seigneur, que si les honneurs du siècle vous mettent au-dessus des pauvres, le caractère de Jésus-Christ qu'ils ont l'honneur de porter les élève au-dessus de vous. Honorez, en les servant, la mystérieuse conduite de la Providence divine, qui leur donne les premiers rangs dans l'Église, avec une telle prérogative que les riches n'y sont reçus que pour les servir \ »

Dans une société où la pauvreté est ainsi honorée, vX le pauvre ainsi respecté, on n'a à redouter aucune de <îes humiliations, aucune de ces atteintes à la dignité et à la liberté, dont l'assistance des sociétés où régnent le matérialisme et le rationalisme offre tant d'exemples. Tout en usant, à l'égard du pauvre, d'une autorité et d'une sévérité quelquefois nécessaires, la charité sera pour lui jdeine d'égards et souvent même de prévenances. Elle s'ingéniera à aloucir, par la grâce du don

• Sermon s«r Céminente dignité des pauvres, 1*' point.

i).\NS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. 511

el par rafleclion qui l'accompagne, les rigueurs de la condition de celui qui le reçoit. Ce ne sera jamais la charité chrétienne qui méconnaîtra les lois de la famille, et qui séparera ce que Dieu a uni; ce ne sera pas la charité chrétienne qui, dans les refuges qu'elle ouvre aux pauvres, exposera l'innocence de l'enfance et la di- <>nité de la vieillesse au contact impur du vice et du crime. Ce ne sera pas elle non plus qui, en faisant de la mendicité un délit, attentera aux droits les plus sacrés de la liberté. En sanctifiant le travail, et en en faisant un des grands devoirs de la vie, l'Église oppose la barrière la plus sûre à l'extension de la mendicité. Mais, tout en s'efforçant de la contenir et de la réduire, elle s'abslient de la proscrire. Le pauvre, en effet, a dans la société chrétienne une mission, et la mendicité n'est autre chose que la profession publique de la pauvreté. La présence du pauvre rappelle aux heureux de ce monde la condamnation qui pèse sur tous les fils d'Adam ; elle leur fait entendre que l'humanité est vouée à la pauvreté, et que, si tous ne sont point pauvres en réalité, tous doivent l'être en esprit. Le spectacle de la pauvreté abaisse l'orgueil de l'homme ; il lui fait sentir la vanité des efforts par lesquels il prétend se substituer à Dieu et disposer (souverainement de lui-même et de toutes les choses de ce monde. Ce n'est pas à dire que l'Église encourage, ni même qu'elle tolère toute espèce de mendicité. Elle frappe de sa réprobation la plus énergique les mendiants indignes et menteurs, qui usurpent par leurs artifices les secours

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dus aux vt'ri labiés pauvres. C'est à leur sujet que saint Basiledisait : «Celui qiii donne à des vagabonds et à des débauchés jelle son argent aux chiens. » Mais l'Église a toujours refusé de condamner la mendicité honnête; elle a été plus loin, elle l'a sanctifiée, et en a fait, en approuvant les ordres mendiants, une de ses institutions.

Les ordres mendiants sont une des plus grandes forces de l'Église catholique, et une des plus magniliques créations de l'esprit de sacrifice chrétien. Ils apparaissent précisément à un de ces moments où la société, enivrée desesprospérités, supporte impaliemmenl le joug de la loi divine, et court risque, par un retour aux idées et aux affections du paganisme, de perdre tous les fruits de la civilisation qu'a enfantée le christianisme. Au treizième siècle, saint Dominique et saint François d'Assise, en prêchant et en pratiquant la pauvreté jusqu'à la folie, sauvèrent la société chrétienne d'un des plus grands périls qui l'aientjamais menacée. En triomphant par leur humilité et leur pauvreté des mœurs du paganisme renaissant, ces mendiants donnèrent l'impulsion à tout ce magnifique développement de puissance intellectuelle et matérielle qui fait du siècle de saint Louis un des plus grands siècles de l'histoire. Ils reparaissent aujourd'hui, ces héroïques mendiants, au grand étonnement de l'impiété contemporaine, qui croyait en avoir fini pour toujours avec l'austère doctrine dont ils sont les apôtres. Aujourd'hui, comme il y a six cents ans, ils sont appelés à sauver la société moderne du

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péril de ses prospérités. Sous Pie IX comme sous Innocent III, on voit l'Eglise les couvrir de toute sa puissance et les entourer de toutes ses prédilections. Et pour qu'aucun doute ne s'élève, quant à sa doctrine sur les pauvres et sur la pauvreté, l'Église, au moment même où le monde semble s'incliner devant la souveraineté de la richesse et ne vouloir plus d'autre culte que le culte du bien-être, l'Église met Benoît Labre au nombre de ses saints.

C'est encore le respect et l'amour du pauvre qui ont créé ces ordres si divers, appliqués au soulagement de toutes les misères. Tous les renoncements se tiennent. Ceux qui vouent leur vie à Dieu par le sacrifice de la virginité la vouent par cela même à leurs frères, et deviennent les ministres les plus actifs de la charité. Par le célibat du clergé et des ordres religieux, l'Église a créé des serviteurs des pauvres, tels que n'ont jamais pu en avoir les sociétés où les hommes ont trouvé ce sacrifice au-dessus de leurs forces. C'est une constante expérience que, pour aimer les pauvres et les servir, il faut être pauvre, sinon en réalité, du moins de cœur. Ce sont les pauvres qui donnent aux pauvres. Ces prêtres et ces religieux, qui se font pauvres pour l'amour du Christ, aiment les pauvres et sont aimés d'eux, les comprennent et en sont compris, comme jamais ne pourront l'être les hommes du monde, si détachés qu'ils soient en esprit des biens de la fortune. De leur pauvreté ils savent tirer des trésors d'aumône inépuisables. Ces hommes que le matérialisme économique a si sou-

vent dénoncés comme des oisifs, accomplissent dans la société, par les œuvres de la charité, le plus pénible des labeurs, en même temps qu'ils sont les moins rétribués de tous les travailleurs. Ils mettent à la disposition du pauvre une vie libre de tous les soins de la famille et de tous les soucis de la richesse. Recrutés à la fois dans les rangs supérieurs et dans les rangs inférieurs, également honorés de tous à cause de leur caractère, ils sont les intermédiaires naturels entre les riches et les pauvres; c'est surtout à leur intervention que les sociétés catholiques doivent d'échapper à cette séparation profonde des classes, et à cette hostililé des petits contre les grands, qui dévore les sociétés séparées de l'Église. Ajoutons que, par leurs prédications et leurs exemples, le clergé et les ordres religieux répandent dans toutes les classes les vertus qui fécondent le travail et qui assurent le meilleur emploi de ses fruits. Car, en même temps que l'Église honore la pauvreté, toute son action tend à en resserrer le domaine. C'est la pau- ' vreté volontaire, la pauvreté du cœur, que recommande l'Église; la pauvreté de fait n'est méritoire qu'autant qu'elle s'élève, par la libre acceptation, à la dignité de la pauvreté volontaire. Mais, en même temps que croît l'empire de la pauvreté volontaire, et à mesure que le rcnoncemeni, qui en est le principe, règne davantage sur les mœurs, l'ordre matériel se perfectionne, l'aisance se répand et la misère décroît. C'est la conclusion en laquelle vont se résumer tous les faits rapportés et commentés dans cet écrit. Il suffit de la rappeler ici

pour faire voir que l'Église, par l'honneur qu'elle rend à la pauvreté et par le niérite qu'elle lui attribue, ne tend point, comme certains l'ont soutenu, à perpétuer la misère dans la société.

L'esprit catholique et les institutions de l'Église répondent à une autre des conditions du développement régulier de la charité. La charité doit toujours être libre; la mettre sous la main des pouvoirs civils, c'est la tuer. Mais il faut que, tout en restant libre, elle puisse se fortifier par l'association, s'organiser, et donner à ses œuvres le caractère de la perpétuité ; nous en avons dit plus haut la raison. Or, l'Église seule pourra organiser la charité sans l'asservir. En effet, l'Église est une puissance de l'ordre spirituel ; quand elle parle et quand elle agit, c'est à la conscience qu'elle s'adresse, et ce sont les sanctions de l'ordre spirituel qu'elle invoque. Les pouvoirs civils pourront lui prêter leur concours, pour lui assurer la possession des biens qui serviront à perpétuer les œuvres de la charité; mais, quand ces œuvres seront sous la direction de l'Église et s'exerceront par son initiative propre, ce ne seront jamais que des œuvres de la charité libre. L'Église ne peut se dispenser d'exiger toujours, comme condition de ses aumônes, l'obéissance à ses lois, c'est-à-dire la pratique des préceptes qui assurent la régularité de la vie et la fécondité du travail. C'est le salut des âmes que l'Église cherche avant tout; c'est là le principal objet de sa charité, et les secours matériels sont surtout pour elle des moyens de soumettre à ses influences spirituelles ceux

sur qui elle les répand. Comme elle n'est point pouvoir civil, on n'a rien à réclamer d'elle au nom du droit; et jamais elle ne consentira à se faire la dispensatrice des dons de la charité, si elle ne conserve une souveraine indépendance dans leur répartition. Elle n'y consentira pas. parce qu'elle ne le pourrait sans manquera son premier devoir, qui est de gagner les hommes par la charité à la loi du Christ. Elle n'y consentira pas, parce que, dans sa conviction, les dons destinés aux pauvres sont destinés à Dieu lui-même, et qu'en les répandant sur des pauvres indignes, elle ferait abus de ce que saint Jérôme appelait « la substance du Clirist.» Le pauvre qui sollicitera ses dons saura donc toujours qu'il ne les obtiendra qu'à la condition de les mériter, et cette conviction assurera refficacité morale de la charité.

Mais cette liberté de l'Église ne diminuera en rien sa puissance d'organisation. Elle possède au plus haut degré rintclligence de l'association et de la distribulion hiérarchique des fonctions. Dans toutes ses institutions, on l'a toujours vue faire, avec le tact le plus sûr, la part de l'autorité et de la liberté. Elle a, bien plus encore que les pouvoirs civils, le sentiment du devoir et de la responsabilité; et, d'ailleurs, s'il arrivait que, par cette fragilité humaine avec laquelle il faut toujours compter, ceux qui la servent missent en oubli leurs obligations, elle a prouvé, en plus d'une circonstance solennelle, qu'elle sait trouver dans le sentiment de ses devoirs la force d'opérer des réformes. On peut dire qu'en fait

d'organisation l'Église a fait ses preuves. Nous tenons d'elle presque toutes nos grandes institutions, et tous les jours, sous nos yeux, partout où on lui en laisse la liberté, surtout en fait d'œuvres de charité, elle fonde et elle organise avec une admirable sagesse et un merveilleux succès.

C'est parce que l'Eglise catholique a seule conservé dans toute sa pureté le principe du renoncement, c'est parce que seule elle le pratique dans toute sa rigueur, qu'elle est sans rivale pour les œuvres delà charité. La charité est l'âme de l'Église catholique. Tous les ordres qui la composent, le clergé, les religieux, les laïques, y apportent une ardeur égale, parce que tous sont également possédés de la passion du renoncement. Tous, depuis dix-huit siècles, confirment la parole du maître, qui avait faitde la charité la marque distinctive du chrétien. Un illustre écrivain a pu dire, avec vérité, que la divinité de l'Église catholique se reconnaît à sa charité.

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