RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS
La crise que traverse TEurope est solennelle et décisive. Demeiirera-t-elle chrétienne, retournera-t-elle au paganisme? Va-t-elle commencer, par le christianisme, une période de progrès nouveaux et de splendeur encore inconnue, ou bien ira-t-elle, par le paganisme, s'user et périr dans les longues convulsions et les douloureux abaissements de la décadence? A chaque pas que nous avons fait dans le champ que nous nous étions tracé, nous avons vu se dresser devant nous ce redoutable problème. Appliqué à la solution de la moindre des questions sociales, de la question des intérêts matériels, nous avons été constamment ramené, par la force invincible de la logique, aux principes les plus élevés de l'ordre moral et aux plus graves difficultés de la vie sociale. Quoique fasse de noire temps l'esprit utilitaire
pour tout réduire à des questions d'intérêt matériel, sous les intérêts on retrouve toujours les principes. On prétend ne chercher autre chose que le bien-être, et c'est la question même de la destinée de l'homme que Ton rencontre.
Quelle est la loi de l'homme? est-ce la loi du sacrifice? est-ce la loi de la jouissance? est-ce par la liberté sans frein et par le développement indéfini des besoins qu'il accomplira sa destinée? est-ce, au contraire, parle re. noncemcnt h soi-même et par la mortification? Cette question est de tous les temps, mais elle nous presse aujourd'hui avec une insistance inaccoutumée. Tous nous sentons que notre sort et le sort de la société y sont engagés. C'est surtout par les désordres et les dangers de la vie matérielle que la gravité de la situation se révèle aux plus inattentifs et aux plus rebelles. Car, la vie matérielle étant toujours subordonnée à la vie morale, toute violation des lois de l'ordre moral entraîne une perturbation et une souffrance dans l'ordre matériel. Ici, c'est l'existence de tous ^ de chaque jour qui est en question ; aussi ceux-là même que les choses de la vie morale touchent le moins s'alarment, parce qu'ils se sentent menacés dans leur bien-être. En même temps donc que la passion pour les jouissances fera de la richesse l'intérêt capital de la société, la crainte de voir ces jouissances compromises par l'excès même des cupidités qui les poursuivent poussera les hommes vers la recherche des principes premiers, sur lesquels repose tout l'édifice de leur prospérité matérielle.
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C'est ainsi que le problème de la ricliesse est devenu, par le malheur des temps, le grand problème du jour. Les hommes n'ont plus voulu croire qu'à la richesse. Confiants dans sa puissance, ils ont mis en elle toutes leurs espérances, et ont rejeté loin d'eux le joug trop pesant de la morale chrétienne. Aveugles qui pendant longtemps n'ont pas vu que, par leur mépris des fins supérieures de l'humanité, ils comprometlaient même ces biens matériels, pour lesquels ils font profession de vivre. On commence à soupçonner le péril. Il semble que la Providence veuille sauver notre société de ses fautes par ses fautes mêmes, et qu'elle lui ménage, dans les conséquences de ses égarements, une démonstration de la vérité mieux appropriée qu'aucune autre à sa faiblesse. C'est dans cette pensée que notre travail a été conçu. En regard de la doctrine du renoncement avec ses conséquences pratiques, qui sont l'humilité, la mortification et le mépris des richesses, nous avons placé la doctrine de la souveraineté absolue de l'homme sur lui-même et sur le monde, avec la passion de dominer et de jouir par la richesse, qui en est la suite inévitable; et nous avons montré, toujours appuyé sur les faits , que du côté du renoncement sont la vie, la prospérité, la durée et le progrès, et, de l'autre, l'abaissement, la décadence, la misère et la mort.
L'homme ne peut atteindre à sa fin que par le sacrifice; toute sa destinée individuelle et sociale s'accomplit sous l'empire de la loi du renoncement. Le principe du renoncement n*est pas seulement un principe de la vie
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spirituelle et purement intérieure de l'homme; il faut qu'il inspire et gouverne toute notre existence. C'est le principe de toute philosophie spéculative, comme de toute philosophie pratique. Les commotions qui ébranlent notre monde politique depuis un siècle, en mettant à découvert les premiers fondements de la société, nous ont ramenés malgré nous à cette loi première de tout Tordre moral. Par la force des événements. Dieu rentre dans la politique, dont on fait tant d'efforts pour le bannir; et il y rentre par la nécessité de plus en plus évidente du sacrifice, pour assurer l'ordre, la paix et le progrès des sociétés.
L'être créé ne peut avair d'autre fm que son créateur; il est fait pour lui et il ne peut trouver qu'en lui sa félicité. L'être créateur est le centre vers lequel tendent toutes les créatures : les créatures dénuées de liberté par la loi de la nécessité, et les créatures libres par la liberté. Mais la créature libre, par cela même qu'elle est douée de la personnalité, constitue aussi en elle-même un centre d'action et d'intérêt propre. Elle peut rapporter à soi les choses que Dieu a faites pour elle, sous la condition de se reporter elle-même vers son auteur, avec tous les dons qu'il lui a départis. Mais la liberté de la créature est nécessairement imparfaite et faible toujours par quelque endroit. Se sentant en possession d'une certaine puissance propre, et cnpable d'attirer à elle ce qu'elle saisit des yeux de l'esprit ou des yeux du corps, elle tentera de se grandir en vivant pour elle-même et par elle-même, indépendamment de
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Dieu. De là l'orgueil, vice capital de la liberté créée, par lequel l'homme s'enferme dans son égoïsme, et essaye de bannir Dieu du monde pour y régner seul à son aise. Et de là la nécessité du renoncement, c'est-àdire du libre abandon de soi-même à Dieu par l'amour, qui est le mobile de la liberté. C'est en sacrifiant le penchant déréglé qui la pousse à se renfermer en ellemême, que la créature se rattache à Dieu, et qu'elle trouve en lui la pleine puissance de la vie en même temps que sa règle. Par le principe du renoncement nous allons donc chercher la loi des êtres libres à leur source même, dans l'acte créateur qui les a appelés à l'existence. C'est la plus haute et la plus générale des lois de l'ordre moral, parce qu'elle résume toutes les relations de la créature libre avec le Créateur. Exprimant dans leur raison dernière les rapports essentiels des choses, le principe du renoncement est à la fois vérité métaphysique et vérité pratique, règle de l'intelligence et règle de la volonté.
Mais la loi du renoncement, toujours constante en elle-même, offre dans l'application des aspects divers. La vie morale de l'homme ne se peut concevoir sans le renoncement; toutefois, autre est le renoncement de l'homme encore dans l'état d'innocence et autre le renoncement de l'homme déchu. Avant la chute, le renoncement est une loi toute d'amour et que l'amour rend légère à porter. Après la chute, cette loi s'aggrave par l'effet du châtiment qui s'y mêle. C'est un fardeau que l'humanité ne pourrait soulever d'elle-même; il
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lui faut, pour n'en point êlre accablée, le secours direct de Dieu, et ce secours, la rédemption le lui a apporté. D'ailleurs, la loi du renoncement, bien qu'absolue et commune à tous les fiommes, reste toujours proportionnée, dans son application, à la mesure des forces de chacun. Sans le renoncement, point de vertu; mais la vertu a, comme toutes choses, des degrés. Dans les âmes héroïques, le renoncement suscite des vertus héroïques; dans lésâmes ordinaires, il engendre des vertus ordinaires. Pour le grand nombre, le renoncement consiste simplement dans l'effort qu'il faut toujours faire pour plier sa volonté à l'observation des préceptes de la loi. C'est la vertu réduite à sa plus simple expression; mais c'est toujours la vertu, et c'est toujours le renoncement qui l'inspire. La vertu purement rationnelle, fondée sur l'empire de l'homme sur lui-même par ses propres forces, n'est qu'un rêve auquel l'histoire des doctrines, aussi bien que l'histoire des faits, donne un perpétuel démenti. Mais, de ce que toute vertu a sa source dans le renoncement, gardons-nous de conclure qu'il faille bannir de la vie toute action de l'intérêt propre. Renfermé en ses justes limites par la justice et par la charité, l'intérêt propre a sa place naturelle et son rôle nécessaire dans la vie humaine. Il répond au principe de l'individualité de l'homme, et il est un des mobiles par lesquels la Providence sollicite la liberté humaine à l'accomplissement des fins de la société. Si l'on envisage d'ensemble notre destinée, et si l'on tient compte de tous les éléments nécessaires à notre com-
plète félicité, on aperçoit bientôt que les sacrifices de l'esprit de renoncement tournent au profit personnel de celui qui les fait; de telle sorte que renoncement, bonheur et intérêt propre, bien loin d'être choses inconciliables, sont au contraire, pour l'homme, choses nécessairement concomitantes.
Toute la destinée de l'homme se résume en deux mots : s'élever à Dieu par le renoncement; voilà le but et le moyen. L'idéal de l'humanité est en Dieu; à mesure que l'homme s'approche de cet idéal par le libre effort de sa volonté, il avance dans la réalisation de sa fin, et il accomplit un progrès. Le progrès et la décadence, le pouvoir de croître et de décroître, sont les conséquences de la liberté même. L'abus que fait l'homme de sa liberté a nécessairement pour suite et pour châtiment son amoindrissement et la perte de sa félicité; car, par cet abus de sa liberté, l'homme s'éloigne de sa fin, hors de laquelle il ne peut trouver ni grandeur ni félicité. Mais, si l'homme peut déchoir par ses fautes, il faut aussi qu'il puisse s'élever par ses mérites; la justice l'exige ainsi. Dieu n'a pas voulu assigner à l'humanité une destinée où elle-même ne serait pour rien. En bien ou en mal, il appartient à l'homme de se faire à soi-même son sort; de diminuer sa vie, en s'éloignant de Dieu par l'égoïsme, ou d'en accroître indéfiniment la puissance, en montant de plus en plus, par le sacrifice, vers le centre divin oii toute vie a sa source et puise son aliment. Telle est la liberté humaine dans sa vérité et dans sa plénitude.
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Partout dans le monde, où vous trouverez la liberté vous trouverez le progrès; et, à l'inverse, là où manque la liberté vous ne trouverez jamais que l'immobilité.
Dieu lui-même a pris soin de tracer à l'homme la loi du progrès. Il lui a donné, par la bénédiction primitive qu'il a répandue sur lui au moment où il le plaçait dans le paradis de délices, la grâce nécessaire pour l'accomplir, ft Croissez et multipliez, remplissez la terre et sou- « mettez-la à votre domination. » C'esten dilatant toutes ses puissances par son union de plus en plus intime avec Dieu, que l'homme se perfectionne. Il achève en quelque sorte en lui-même, et par son libre concours, l'œuvre de Dieu. Il se rapproche sans cesse du type de la perfection qui réside en Dieu même. Comme la distance qui sépare le créateur de la créature est infinie, l'homme pourra se rapprocher toujours de la perfection sans y atteindre jamais, en sorte que la carrière de ses progrès sera vraiment indéfinie. Mais ce progrès, pour être indéfini, n'en aura pas moins ses conditions rigoureuses et ses limites infranchissables. L'homme ne le réalise qu'en se rapprochant du type de sa perfection, et ce type est quelque chose de défini et de précis; c'est la nature humaine, en ce qu'elle a d'essentiel et par conséquent d'immuable. Le progrès ne peut être autre chose que l'acte par lequel la créature libre s'élève à la perfection de sa nature. Ce n'est donc qu'en restant dans sa nature, et en se conformant aux conditions essentielles de son existence, que l'homme pourra avancer dans la voie du progrès. Prétendre que l'homme est
appelé à transformer, par la voie du progrès, sa nature en une nature supérieure, ce serait nier cette loi ellemême, et en rendre l'application impossible; car, par là, on ôterait au progrès tout terme précis, en même temps qu'on enlèverait toute réalité et toute individualité à l'être qui est appelé à le réaliser.
Le progrès auquel Dieu convie l'humanité s'opère à la fois dans l'individu et dans la société. Le perfectionnement moral de l'individu est le point de départ en même temps que la consommation de tous les progrès. Pour employer le langage de la doctrine spirituelle, le seul qui exprime avec exactitude ces hautes vérités, le salut individuel est, sur cette terre, la perfection dernière à laquelle tend l'humanité. Et c'est en poursuivant cette perfection que la liberté humaine, guidée par la Providence divine, réalise dans les relations sociales l'idéal d'unité et d'harmonie que Dieu a assigné pour fin à la vie collective du genre humain. Par le proi^rès, la société s'élève et grandit, comme l'individu, dans toutes les voies ouvertes par la Providence à son activité; d'époque en époque elle réalise plus complètement, dans les relations de tous ses membres, cet ordre de la justice et de la charité, suivant lequel Dieu l'a constituée. Et comme l'ordre moral est indissolublement lié, pour la vie présente, à l'ordre matériel, le progrès matériel accompagne le progrès moral , dont il est l'accessoire et la conséquence. La société grandit dans l'ordre matériel par l'effet des progrès qu'elle accomplit dans l'ordre moral; ses prospérités matérielles lui donnent le moyen de
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poursuivre, d'étendre et d'affermir ses conquêtes de l'ordre moral. Le progrès matériel n'a pas sa raison d'être en lui-même, il ne peut la trouver que dans le progrès de l'ordre moral; il n'est légitime qu'autant qu'il aide au progrès moral ; et ce n'est que par une étrange et fatale subversion de toutes les idées reçues parmi les sociétés chrétiennes qu'on a pu en faire le point de départ et la source de tous les progrès, et qu'on a pu mettre dans le développement indéfini des besoins, et des richesses qui les satisfont, toute la grandeur et toute la puissance de l'humanité.
Depuis que l'homme, par le péché originel, s'est révolté contre Dieu, ce n'est qu'avec peine, et par une lutte continuelle contre lui-même, qu'il se maintient en cette union avec Dieu qui est la condition première de tous ses progrès. Souvent, au milieu des épreuves où cette lutte le jette, sa liberté faiblit; de là, dans la marche progressive de l'humanité, des retours et des temps d'arrêt, qui l'éloignent de son but et par moments la précipitent vers la décadence. La Providence de Dieu soutient l'homme dans ses continuels efforts pour réaliser les progrès auxquels elle-même l'appelle. Sans contraindre la liberté, cette Providence, dont l'action souveraine embrasse tout le mouvement des choses humaines, dispose le cours des événements en telle manière, qu'à travers des défaillances et des chutes souvent répétées, etau milieu de toutes les ruines qu'elles accumulentsurlaroutederhumanité,lasociété des hommes réalise de plus en plus dans sa vie commune le type de
perfection que la volonté créatrice lui a marqué. Le progrès s'accomplit par une bénédiction particulière et par une impulsion générale de Die^ sur l'humanité. Il faut que l'homme corresponde librement à cette bénédiction, et qu'il développe dans leur unité, suivant cette impulsion, toutes les facultés de son être. C'est ainsi qu'il réalisera le développement harmonique de toutes ses puissances, qui constitue le progrès et la civilisation. Mais l'homme pourra, par un usage coupable de sa liberté, rompre en une certaine façon cette unité de son être; et alors, tandis que, par la faculté de croître qu'il a reçue de Dieu, il développera ses puissances intelligentes, il laissera s'égarer et se corrompre la puissance maîtresse de son être, la volonté. Par le développement des connaissances la domination de l'humanité sur le monde s'étendra, et tout le côté extérieur et brillant de la civilisation sera en progrès ; mais, quant aux choses essentielles de la vie, en tout ce qui tient à la moralité et en tout ce qui dépend de la rectitude et de l'énergie de la volonté, il y aura diminution et décadence. Et, par le cours inévitable des choses, au bout d'un temps plus ou moins long, comme c'est de la volonté que tout relève dans notre vie, par la perversion et l'affaiblissement de la volonté, la civilisation avec toutes ses splendeurs ira finalement s'abîmer dans une ruine universelle.
Ce n'est qu'avec le secours d'en haut que l'homme surmontera les tentations qui assiègent sa volonté. Dieu, pour nous instruire, a voulu nous donner, dans l'anti-
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quilé, le spectacle de sociétés livrées aux seules forces de l'homme. Pour que rien ne manquât à cet enseignement, ces sociétés furent comblées des dons naturels les plus brillants; et voilà que toute la merveilleuse civilisation, qui était le fruit de ces dons, va s'abîmer sous le poids d'une corruption que les conquêtes de l'intelligence n'ont fait qu'alimenter et servir. Dieu alors paraît dans le monde pour relever l'humanité de sa décadence. Il lui donne, par la rédemption, le secours surnaturel qui va la fortifier contre elle-même, et l'aider à atteindre, à travers les épreuves de sa vie terrestre, les hautes destinées qui lui ont été préparées dès le commencement. Par la ruine du monde antique, l'homme livré à la seule force de sa raison a été convaincu d'impuissance. La Providence, qui le guide, lui adonné l'humilité par l'humiliation. Dieu va appeler sur la scène du monde des nations barbares et ignorées, qui se soumettront à l'Église et qui fourniront, grâce à l'assistance surnaturelle qu'elle leur prêtera, une carrière de progrès dont l'antiquité n'avait pu avoir aucune idée.
L'œuvre de la rédemption se renouvelle et se continue sans interruption dans le monde depuis dix-huit siècles. L'homme ne cesse de s'égarer et Dieu ne cesse de le ramener; l'homme s'obstine à se perdre, et Dieu s'obstine à le sauver. Quelquefois c'est en se montrant, d'autres fois c'est en se dérobant à nous, que Dieu nous sauve. Par moment son esprit, qui souffle oii il lui plaît et quand il lui plaît, suscite dans les âmes un de ces grands mouvements d'héroïsme chrétien qui ravissent le
monde et le ramènent, par le sacrifice, à la vérité et à la justice. A d'autres moments, il laisse l'homme en proie à lui-même, et alors le sentiment de son abaissement et de son impuissance, en présence des grandeurs et de la puissance des temps oii il s'inspirait de l'esprit de Dieu, le dispose à reprendre le joug contre lequel son orgueil s'était révolté. N'est-ce point là le châtiment que Dieu inflige à notre temps? Laisser triompher l'iniquité que l'on réprouve et laisser périr la justice à l'instant même oii on l'affirme et où on racclameî Quel enseignement plus frappant et quelle humiliation plus poignante, pour une société si confiante en ses forces et si sûre d'elle-même!
Par cette conduite, Dieu sauve l'humanité, tout en laissant peser sur les sociétés particulières les conséquences de leurs prévarications. Il ramène sans cesse l'humanité à l'accomplissement de ses desseins, sans contraindre sa liberté. Telle est, durant tout le cours de riiistoire, la marche de la civilisation. On y voit apparaître partout l'action souverainement libre de Dieu, et l'action libre de l'homme. Les sociétés infidèles à la loi divine et rebelles aux impulsions miséricordieuses par lesquelles Dieu les appelle à la perfection vont se perdre dans le néant; et le contraste de leur grandeur avec leur décadence est une des plus hautes leçons que Dieu donne aux hommes. D'autres sociétés viendront prendre la place de ces sociétés tombées sous le poids de leurs fautes. Ces sociétés nouvelles, acceptant le legs de la puissance de leurs de-
vancières sans accepter le legs de leurs faiblesses, reprendront l'œuvre de la civilisalion au point où celles-ci l'avaient portée, et elles pourront, tant qu'elles resteront fidèles aux impulsions divines, ajouler de nouveaux progrès aux progrès déjà accomplis. Héritières les unes des autres, les sociétés particulières qui composent l'humanité réaliseront, sous la conduite de la Providence, mais toujours par la liberté et avec la responsabilité qui en est la conséquence, des progrès par lesquels l'humanité pourra, de siècle en siècle, s'approcher davantage de l'idéal de perfection que Dieu a proposé à ses efforts.
Le progrès ainsi compris ne ressemblera en rien à cette évolution nécessaire des destinées de la race humaine, dont l'école humanitaire fait le premier de ses dogmes. Tout ici dépend de la liberté, et le progrès des sociétés n'est jamais qu'en raison de leurs mérites. Si l'on nous demande ce qu'il adviendra finalement du progrès sur cette terre, nous répondrons qu'il en adviendra ce qu'il plaira à Dieu et à l'humanité ; car rien ne se fait en ce monde que par la liberté de l'homme . sous la conduite de la Providence divine. L'humanité peut finir dans les hontes et les douleurs d'une elfroyable décadence, aussi bien qu'elle peut achever sa carrière terrestre dans les splendeurs de la glorification. Ces prévisions sont trop hautes pour notre faible vue. Nous avons des choses l'intelligence nécessaire pour connaître notre devoir dans le présent, rien de plus. Quant à l'avenir. Dieu s'en est réservé le secret.
Au moment où le Christ va quitter la terre pour remonter dans la gloire de son Père, ses disciples, inquiets de l'avenir, lui font cette question: «Seigneur, est-ce bientôt que vous rétablirez le royaume d'Israël?):) A quoi Jésus répond : « Il ne vous appartient pas.de connaître les temps ni les moments que le Père a déterminés dans sa puissance; mais vous recevrez la vertu du Saint-Esprit qui descendra sur vous, et vous serez mes témoins dans Jérusalem et dans toute la Judée, dans la Samarie et jusqu'aux extrémités delà terre. » A nous donc d'être les témoins du Christ, c'est-à-dire de porter son signe, qui est la croix, et de pratiquer sa doctrine, qui est le renoncement; à Dieu de disposer de l'avenir suivant les décrets de sa justice et de sa miséricorde. Nous ne savons qu'une chose, parce que l'histoire nous la crie à toutes ses pages: c'est que le progrès ne s'est jamais accompli que par le sacrilice, et que ce ne sera jamais que par nos renoncements, à l'heure et à la place qui nous sont marquées, que nous ferons avancer l'humanité vers l'accomplissement de ses destinées.
Depuis la chute l'homme ne peut rien que par l'effort et à la condition de se vaincre. Dieu, en punition de sa faute, l'a condamné. à la vie pénible. Tout lui est obstacle, dans le monde et en lui-même, et ce n'est qu'en renversant les obstacles, qui le pressent de tous côtés, qu'il ouvre la voie à la civilisation et qu'il réalise le progrès. La force motrice du progrès sera donc la force qui déterminera l'homme à aborder les obsla-
des et à les vaincre. Cette force, c'est l'esprit de renoncement. Le désir de se rapprocher de Dieu par le renoncement précipite le chrétien au-devant des difiîcultés; il lui fait chercher la peine comme d'autres cherchent la jouissance; il crée en lui une passion de se renoncer qui n'est autre chose que la passion de posséder Dieu, passion infinie dans son intensité et dans sa durée, comme son objet même. Sous l'empire de celle passion, on voit, d'époque en époque, les hommes se porler d'enthousiasme vers l'œuvre la plus pénible, et par conséquentla plus imporlante du moment; et de là une impulsion irrésistible et indéfinie imprimée à la civilisation. Mais, en même temps que la vertu du renoncement est le principe générateur de tout progrès, elle est aussi le principe conservateur de toute civilisation. La pratique du renoncement donne à l'homme la force de surmonter ses prospérités. Elle protège la civilisation contre un des plus graves périls qu'elle puisse courir : le péril de l'amollissement des courages et de l'enivrement orgueilleux de l'esprit, qui accompagne toujours les grands succès. Le péril est si sérieux, que les sociétés antiques, qui ne possédaient que très-imparfaitement la vertu du renoncement, ont toutes fini par y succomber. Sous l'empire du christianisme, au contraire, nous voyons la société européenne survivre à toutes les crises. C'est qu'elle porte en elle, grâce aux iniluenccs spirituelles de l'Église, cette puissance du renoncement qui renaît sans cesse d'ellemême, et par laquelle les obstacles mêmes, en provo-
quant de nouveaux efforts de volonté, deviennent le point de départ de nouveaux progrès. Là est la source de ce long et merveilleux déploiement de puissance morale et de puissance matérielle dont le monde moderne nous donne le spectacle. C'est parce que nous avons la conviclion que cette force du sacrifice n'est point éteinte parmi nous, c'est parce que nous la sentons vivre toujours au sein de nos sociétés, que nous ne désespérons point de notre temps. C'est parce que nous apercevons, dans le mouvement chrétien de nos jours et dans les épreuves mêmes auxquelles Dieu livre son Église, les signes précurseurs de quelque grande effusion de l'esprit de renoncement, qu'au milieu de tous les abaissements et de toutes les corruptions du paganisme renaissant, nous avons toujours foi à l'avenir de la civilisation chrétienne.
Quelle est, dans l'ordre matériel, l'application de cette loi du progrès par le renoncement? La réponse à cette question ne peut être autre chose que l'exposé des harmonies du principe chrétien dans l'ordre matériel. Comme l'ordre matériel n'existe que pour l'ordre moral; comme c'est, à proprement parler, l'ordre moral qui vit et qui déploie sa puissance dans Tordre matériel, nous retrouverons inévitablement dans l'ordre matériel toutes les grandes lois de notre vie morale.
C'est par la liberté que nous accomplissons notr« destinée. Dans l'ordre matériel comme dans l'ordre moral, nous nous ferons à nous-mêmes notre sort. Par l'effet du principe de la responsabilité, nous suppor-
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(erons toutes les conséquences bonnes ou mauvaises de nos actes ; la puissance, la grandeur, la prospérité de notre vie, en tant qu'elles dépendent de la possession de la richesse, seront le fruit de notre application au travail et de notre modération dans l'usage delà richesse; comme l'abaissement et la misère seront la suite des vices qui nous détournent du travail et nous poussent à abuser de la richesse. Dans ces succès ou dans ces revers, dans ces prospérités ou dans ces souffrances, notre sort sera toujours lié au sort de ceux qui vivent et travaillent avec nous. Rien de ce qui affecte, en bien ou en mal, la société dont nous sommes membres, ne nous restera étranger; de même, la société ressentira à des degrés divers, suivant l'importance du rôle que nous y remplissons, les conséquences de tous nos actes, de nos vices comme de nos vertus. Et ce qui est vrai des sociétés particulières est vrai de l'humanité; tous les hommes et toutes les sociétés se tenant étroitement, dans l'ordre matériel comme dans l'ordre moral, par le lien de la solidarité. Si le renoncement est le principe moteur et régulateur de l'activité humaine, la solidarité est la condition générale de toute application et de tout développement des facultés de l'homme. Hors de la société, avec son étroite communauté d'intérêts et d'action et son organisation hiérarchique, l'homme nepeut rien. Le renoncement dans la solidarité et par la liberté, telle est la loi de la vie humaine; et cette loi nous la retrouverons nécessairement dans tous les faits qui dominent l'ordre matériel.
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Entre ces faits, la propriété occupe, par l'influence qu'elle exerce sur l'activité humaine en tout ce qui tient à la production et à la distribution des richesses, le premier rang. La propriété se rattache intimement à la liberté; c'est de la liberté qu'elle procède, et elle la suit dans toutes ses vicissitudes de progrès et de décadence. Parla propriété, l'individualité humaine s'affermit en elle-même; mais, d'un autre côté, par l'inégalité des conditions et par les obligations sociales que la richesse impose au propriétaire, la propriété réalise la solidarité, et fournit à tous, aux riches comme aux pauvres, des occasions de pratiquer le renoncement, et de s'élever par le sacrifice volontaire à la plus haute perfection de l'ordre moral. Telle est du moins la propriété chrétienne. Fille de la liberté, la propriété assure l'énergique développement de toutes les forces individuelles par l'impulsion de l'intérêt propre, en même temps qu'elle unit dans l'étroite communauté de la charité tous les rangs de la société.
Dieu, en condamnant l'homme à la vie pénible et pauvre, ne lui a infligé qu'un châtiment tout paternel. Il l'humilie en punition de sa révolte, mais en même temps il lui laisse toutes les grandeurs dont il avait été doté dans son état d'innocence. 11 y a plus, ces grandeurs se trouveront accrues de la peine même que Dieu y a mise pour condition. Chacune des conquêtes de l'homme et chacun de ses progrès, même dans l'ordre matériel, sera le prix de ses sacrifices et de ses vertus ; en sorte que l'humanité possédera en même temps tout ce que la
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richesse peut lui donner d'éclat et de véritable puissance, et tout ce que la pauvreté peut lui donner de mérite par lesacrifice. La pauvreté rend la charité nécessaire, comme elle rend nécessaire le travail ; elle offre à l'homme le moyen de pratiquer la plus noble des vertus; elle le grandit en le rendant, par sa libre volonté, participant du premier des attributs de Dieu, de la bonté.
Dieu a donc trouvé, dans les merveilleux secrets de sa providence, le moyen de faire l'humanité tout à la fois riche et pauvre. L'humanité sera pauvre, d'une pauvreté réelle et obligée dans ses masses; elle sera riche dans ceux à qui le principe de la propriété assure en abondance la possession des biens de la terre. Mais ces biens, les riches ne les posséderont point pour eux-mêmes; affranchis de la pauvreté obligée, ils resteront soumis à la loi, plus difficile peut-être à pratiquer, de la pauvreté volontaire. Par les devoirs rigoureux que la morale chrétienne leur impose, les riches rentreront dans la condition générale de la vie pénible et pauvre. La société profitera de leurs propriétés autant qu'eux-mêmes. Grâce à l'activité que la propriété imprime au travail, et grâce aux facilités qu'elle offre pour l'accumulation et la conservation des richesses que le travail crée, le capital mobilier et immobilier, dont la société tout entière s'alimente, pourra s'accroître et concentrer ses forces; la fécondité du travail, et par conséquent les ressources de tous s'accroîtront en même temps. La propriété tournera encore à l'avantage du grand nombre d'une autre façon : par l'éclat qu'elle répandra sur la société tout
entière. Le luxe sensualiste et égoïste ne profite qu'aux jouissances de quelques-uns, et il produit l'abaissement et la corruption de tous. Au contraire, l'usage chrétien des richesses, par les magnificences de la vie publique, et surtout par la splendeur qu'il prête aux cérémonies du culte, élève l'esprit des masses, en même temps qu'il les soulage au milieu des tristesses et de la monotonie de leur existence. La richesse permet au riche, par les loisirs et la sécurité de l'avenir, de développer son esprit, d'épurer ses goûts, de donner à toute sa vie des distinctions dont l'homme du peuple, courbé sur sa tâche, restera toujours bien éloigné; or, par la charité, surtout par le.palronage, toutes ces supériorités du riche tourneront au profit des pauvres. Le riche qui voudra user chrétiennement de la richesse ne devra pas seulement au pauvre une part de ses biens, il lui devra encore son temps et son être, en quelque sorte, tout entier; soit qu'il se donne directement aux pauvres par les œuvres de la charité proprement dite, soil qu'il sç mette, avec une sincère abnégation, au service de tous dans les grandes fonctions de la société, le sacerdoce, la science et le gouvernement. Cette mission du propriétaire, telle que la doctrine chrétienne la définit, est la raison de l'institution de la propriété, et c'est là, là seulement, qu'est sa justification. Dieu a tout disposé dans la vie humaine pour nous conduire à la perfection par le renoncement. La propriété, qui ne se fonde que par les renoncements du travail, et qui entraîne avec elle l'inégalité des conditions, est pour tous une occasion et un
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moyen de renoncement; c'est par là qu'elle rentre dans
les harmonies générales de l'ordre social chrétien.
Loin d'être dans les sociétés chrétiennes une source de haine et de divisions, comme dans les sociétés où règne le matérialisme, la propriété est un moyen de rapprochement et d'union entre tous; elle fortifie le lien social au lieu de le briser. Que serait une société où chacun trouverait en soi, sous le niveau d'un régime égalitaire, tout ce qui suffit à son existence, sans avoir jamais à accorder ni à recevoir un bienfait? Cet assemblage d'êtres humains, au milieu desquels régnerait souverainement l'égoïsme, mériterait-il le nom de société? L'inégalité sociale n'est pas, comme le prétend un sophiste célèbre de nos jours, un simple accident, que le progrès de la justice immanente à l'humanité tend à faire disparaître; elle répond à ce principe d'organisation hiérarchique que la création repi oduit à tousses degrés, et qui se trouve combiné dans l'humanité avec le principe de la liberté et du mérite par le sacrifice. Mais, si l'on y regarde de près, on verra que sous cette inégalité qui unit tous les hommes par l'assistance réciproque, il y a au fond des choses la plus complète égalité; en sorte que la loi de la justice n'^est en aucune façon détruite par la loi de la charité. Si le riche a une plus entière jouissance des dons de la vie, ses obligations ne sont-elles pas aussi beaucoup plus rigoureuses? Les difficultés de la vie, ses sollicitudes, ses angoisses, ne sont-elles pas plus cruelles pour le riche, à raison même de celle culture plus complète qui fait
sa supériorité? Et si le pauvre a à souffrir de son infériorité dans les avantages de ce monde, n'y a-t-il point dans les rigueurs mêmes de sa condition, quand il sait les accepter chrétiennement, une vertu qui épure l'âme, élève les affections, fortifie les courages, et qui lui fait comprendre et su|)porter la vie, souvent avec plus de constance et de dignité que le riche? Le pauvre n'a-t-il point, d'ailleurs, en ce qui touche les fins véritables de la vie, une position supérieure à celle du riche? N'est-ce point des pauvres qu'un des plus illustres interprètes de la doctrine catholique a dit « qu'en eux se voient les images de la pauvreté de Jésus-Christ, les citoyens de son royaume, les héritiers de ses promesses, les distributeurs de ses grâces , les enfants véritables de son Eglise, les premiers membres de son corps mystique. » Quand Bossuet s'exprime ainsi, quand il exalte « l'éminenle dignité des pauvres, » quand il dit « que les riches n'ont aucun rang dans l'Église et que les pauvres et les indigents sont ses véritables citoyens; que les riches n'y sont soufferts que par tolérance, et que c'est aux pauvres qu'il appartient proprement d'y être reçus, » il nous manifeste ce qu'est le pauvre dans la société chrétienne, et il nous fait voir que si, dans cette société, quelqu'un pouvait se plaindre que l'égalité est méconnue, ce ne seraient pas à coup sûr les pauvres. Il est vrai que c'est dans l'ordre spirituel qu'ils sont grands; mais, si cela vous paraît peu de chose, vous avouez par là même que vous faites peu de cas des destinées immortelles de l'homme, et dès lors votre doctrine est jugée.
S'il est cerlain que la propriété repose sur le droit et la stricte justice, il est certain aussi qu'elle ne produit toutes ses conséquences sociales et qu'elle ne se justifie que par le principe de la charité. Seule, la propriété charitable est juste et bienfaisante; la propriété égoïste est inique et malfaisante; et ce qui est vrai de la propriété l'est également de toutes les grandes lois de notre existence sociale. La charité est véritablement la raison dernière par laquelle s'expliquent les harmonies de la société chrétienne ; elle est dans la vie sociale le prin-^ cipe premier du mouvement et la cause déterminante de tous les progrès. Comment en pourrait-il être autrement, puisque la destinée de l'homme est de se perfectionner, et de perfectionner la société dans laquelle il vit, en approchant toujours davantage de Dieu par le renoncement? Le renoncement n'est autre chose qu'un acte d'amour par lequel l'homme sort de soi-même pour s'unir à Dieu, et par lequel il se sacrifie, en vue de Dieu, à ses semblables. Le renoncement ainsi défini, qu'est-ce, sinon la charité? La charité a son type en Dieu même. Dans l'unité de l'Être divin vivent trois personnes distinctes, liées entre elles par une ineffable charité. C'est le mystère de la Trinité divine que reflète de loin et trèsimparfaitement 1 humanité, parla multiplicité des individus coexistants les uns avec lesautresdansl'unitédela nalurehumaine. Delà la solidarité qui domine toute notre existence sociale; de là cette universalité de la loi de la charité à laquelle toute l'-activité sociale est subordonnée.
Mais, sans remonter si haut dans les origines de la
nature humaine, et sans pénétrer dans ces profondeurs, n'esl-il pas manifeste, par le fait, que tout ce que nos sociétés chrétiennes ont de puissance et de grandeur, elles le doivent à la charité? Tout le monde reconnaît aujourd'hui que c'est l'Église catholique qui a détruit l'esclavage; or, par quelle puissance a-t-elle accompli cette œuvre prodigieuse? N'est-ce pas par la charité? N'est-ce point la charité qui, par une action incessante^ mais toujours sage et mesurée, a incliné le maître vers l'esclave et fait monter l'esclave vers le maître, de façon à leur donner, sans secousse et sans révolution, la même dignité et les mêmes droits? N'est-ce point la charité qui a fait l'éducation des populations affranchies? N'est-ce point elle qui a rapproché et groupé dans les liens de l'association tous ces hommes que, sans elle, l'individualisme aurait dévorés? N'est-ce point la charité qui a introduit dans le monde l'égalité sans détruire la hiérarchie? N'est-ce point elle encore que l'on voit accourir partout où il y a une douleur à soulager, un péril à conjurer, une assistance quelconque à prêter aux hommes dans les rudes et perpétuels combats de la vie? Qui est-ce qui, au moyen âge, a conservé la science, si ce n'est la charité des moines? Qui est-ce qui poussait les croisés vers l'Orient et Christophe Colomb vers le nouveau monde, si ce n'est la charité du Christ et la passion de faire triompher sa loi au milieu des peuples qui la persécutaient ou l'ignoraient? Qui est-ce qui nous ouvre aujourd'hui encore les contrées les plus lointaines, si ce n'est la charité des mission-
naircs? Considérez le mouvement de tous ces peuples affranchis et rendus à la pleine dignité de l'hommô; toutes ces conquêtes de Finlelligence et ce bienfait de la science répandue jusque dans les derniers rangs; cette fraternité et cette communauté de vie de plus en plus étroite entre tous les peuples ; toute cette puissance de l'homme sur le monde et cette marche progressive du genre humain vers l'unité; toutes ces merveilles de notre civilisation moderne, dont l'éclat nous éblouit au point de nous faire trop souvent oublier notre misère et notre faiblesse; d'où sont-elles sorties, toutes ces grandeurs, si ce n'est des œuvres de la charité?
i^a charité est donc, autant que la justice, la loi du monde. Elle est bien plus que la loi du monde, elle en est l'âme. La justice contient l'homme, la charité lui communique l'ardeur et la fécondité de la vie. C'est grâce à l'élan que la charité imprime aux sociétés que la vie humaine se transforme, et qu'elle répond mieux à l'idéal de justice, dont la loi divine est la suprême expression. C'est l'œuvre de la charité que le droit consacre. Le droit intervient pour garantir ce que les mœurs ont accepté; il fixe et consolide, par ses prescriptions, les conquêtes de la charité. A cela se borne le rôle du droit; en effet, il ne peut avoir de force que quand il repose sur les mœurs, et il n'est efficace qu'à la condition que les mœurs achèvent ce que son action tout extérieure a nécessairement d'incomplet et d'imparfait. Or les mœurs, qui ne sont que la révélation extérieure des dispositions intimes des âmes, n'obéissent
qu'à la force qui a puissance sur les âmes, à la chanté. C'est donc principalement de la charité que tout relève dans la vie sociale. Woù il suit qu'une doctrine qui prétendrait établir les lois de la société, en laissant de côté la charité, manquerait d'un des éléments essentiels de toute science sociale, et serait par là même radicalement fausse et impuissante. La science sociale, pour être vraie, doit tenir compte de toutes les forces qui meuvent, dirigent et contiennent l'humanité dans l'accomplissement de ses fins terrestres. L'humanité s'avance, inspirée et soutenue par la charité, guidée et contenue par la justice. Telles sont les harmonies de la société chrétienne, dans laquelle la charité et la justice concourent à étendre et à affermir l'empire de la vraie liberté et de la saine égalité. C'est parce que ces vérités ont été méconnues, et qu'on a tenté de tout faire par la justice et la seule force du droit, que la science sociale s'est laissé entraînera tant de déplorable erreurs, et que la société se sent si troublée et compromise.
M.iis ne peut-on point nous objecter que cette harmonie de la pauvreté et de la richesse n'est qu'une conception purement arbitraire, par laquelle nous essayons en vain de concilier des choses réellement inconciliables? Ne faul-il pas, ou bien renoncer à glorifier la pauvreté, ou bien renoncer à légitimer le progrès matériel? Le progrès matériel ne tend-il pas à éliminer de notre vie la p;mvreté? et la loi de renoncement et de charité, telle que le christianisme la pose, ne tend-elle pas à perpétuer dans la société la pauvreté, et par con- II. 05
séquent à arrêter, dans son principe même, tout le développement de la richesse? Toutes nos recherches ont eu pour but de répondre à cette difficulté; le principe par lequel elle se résout peut être résumé en peu de mots. Ce que le christianisme réclame de l'homme, c'est la pauvreté en esprit. 11 lui recommande de se détacher par le renoncement des biens matériels, mais il ne lui défend pas d'en user et de les rechercher pour l'accomplissement des fins légitimes de son existence terrestre. L'homme est à la fois âme et corps; il a besoin dans la vie présente, même pour son perfectionnement moral, de s'aider des ressources du monde matériel; la richesse est pour lui un moyen d'action et de perfectionnement dont il ne saurait se passer; mais elie n'est qu'un moyen, et elle ne doit jamais être prise comme but de la vie. Aveuglé par ses convoitises, l'homme est facilement entraîné à faire de la richesse le but principal de son activité. Seule la doctrine chrétienne, en lui commandant le renoncement à la richesse et aux jouissances qu'elle procure, et en lui inculquant l'amour de la pauvreté, l'a suffisamment armé contre cette tentation. Supérieur aux richesses par l'esprit de renoncement, l'homme en aura l'usage, et saura en éviter l'abus. Il usera des richesses comme n'en usant pas, et par là il en possédera les avantages sans en éprouver les inconvénients.
Plus la société pratiquera le renoncement, mieux elle sera pourvue des biens matériels, dans les conditions où ils assurent à l'homme la force, la grandeur et
la félicité véritables. S'il était donné à la faiblesse humaine de réaliser l'idéal que lui propose la doctrine catholique, les sacrifices forcés que la misère impose aux sociétés seraient remplacés par les sacrifices volontaires du renoncement; la pauvreté en esprit prendrait la place du dénùment et du besoin. Il faut choisir entre les deux. L'humanité ne saurait échapper à cette alternative oii le décret de Dieu Ta enfermée. La loi du sacrifice et du renoncement est la loi de notre vie; de gré ou de force, il faut qu'elle s'accomplisse. N'est-il pas d'ailleurs constant, par l'expérience de tous les siècles, que, même dans les circonstances les plus favorables, les résistances naturelles, qui arrêtent l'essor du travail, maintiendront toujours les masses dans une situation plus proche de la pauvreté que de la richesse? Le progrès matériel ainsi ramené aux termes du bon sens et aux limites du possible, ne peut prétendre à donner aux masses autre chose que le nécessaire; et pour atteindre ce but, si modeste qu'il soit, ce ne sera pas trop des efforts longtemps soutenus de l'homme dans la science et dans la vertu.
Le principe du renoncement trouvera donc toujours son application, même au sein des sociétés qui auront le mieux développé tous les éléments de leur prospérité matérielle. Ce ne sera que par l'esprit de renoncement que la richesse pourra naître, grandir et se consolider, de façon à donner à la masse des hommes qui composent la société cet appui des biens matériels, dont la Providence a fait une des conditions de l'accomplisse-
ment de noire destinée dans la vie présente. C'est pour établir cette vérité que nous avons entrepris ce travail. C'est pour la mettre dans tout son jour que nous avons rassemblé tant de preuves, les unes tirées de la considération de la nature humaine, les autres tirées du passé des sociétés humaines tel que l'histoire nous le révèle, ou des faits les moins contestables de leur situation présente. De cette étude de l'homme et des sociétés nous avons déduit les lois de l'ordre matériel, tel que le christianisme nous le fait comprendre; nous avons vu que tout s'y fait par le renoncement en vue du perfectionnement moral de l'homme. 11 ne nous faudra que peu de mots pour résumer, en ses traits principaux, tout ce mouvement de l'ordre matériel dans les sociétés chrétiennes, et pour mettre en relief les grandes harmonies qu'y fait régner la loi première et générale du renoncement.
L'homme crée la richesse par son travail, et le travail est une peine. C'est le renoncement dans son application la plus générale, toute vie humaine étant soumise à la loi du iravail, ne s'alimentant et ne se soutenant que par le Iravail. Par le renoncement l'homme surmonte les répugnances qui le détournent de la peine du travail ; cette peine est d'ailleurs pour lui une occasion de se purifier et de se grandir dans la vie morale. Sa volonté, sollicitée et fortifiée par les influences de Tordre spirituel, triomphe des obstacles que la nature oppose à ses efforts, et la puissance de son travail s'accroît de tout ce que la pratique du renoncement donne
d'énergie à son âme. Mais il ne suffit pas que le travail soit énergique, il faut encore qu'il soit intelligent. Le renoncement, en plaçant l'homme dans ses véritables rapports avec Dieu, ouvre son esprit à la vérité. Mais la vérité ne s'acquiert, comme tout le reste, que par la peine. L'esprit de renoncement, en même temps qu'il donne à l'homme la force de chercher et de s'approprier Ja vérité, lui donne aussi le désir de la répandre ; par la charité, il assure la diffusion de l'instruction jusque dans les derniers rangs du peuple, et donne au travail, à tous ses degrés, l'intelligence et les connaissances nécessaires à son succès. L'homme a été créé libre, et il ne peut rien faire que par la liberté. La servitude obscurcit ses facultés et éteint son énergie. Par l'esprit de renoncement, qui est essentiellement un esprit de charité et de respect mutuel entre les hommes, la servitude est détruite et la liberté assurée. Toutefois ce n'est pas assez que le travail soit en lui-même puissant; il faut de plus qu'il trouve dans le capital ses moyens d'action. Le capital ne se forme et ne se conserve que pnr l'économie, et l'économie a pour condition un certain empire de l'homme sur lui-même, et une certaine modération de désirs, que l'esprit de renoncement seul peut engendrer. C'est grâce à l'esprit de renoncement que les richesses créées par le travail s'accroissent et se conservent dans la société, et que la puissance de l'homme sur la nature grandit de siècle en siècle, par l'emploi déplus en plus fructueux d'un capital de plus en plus considérable.
L'homme isolé ne peut rien, pas plus pour son perfectionnement matériel que pour son perfectionnement moral; sa destinée est de vivre et de travailler en société avec ses semblables. Ce n*est qu'en unissant nos efforts aux efforts de nos frères que nous pourrons nous rendre maîtres du monde matériel. La puissance de notre travail sera toujours en raison de notre aptitude à l'association. Or, l'association requiert deux choses : l'énergie propre des volontés individuelles, et la facilité à se plier à la volonté d'autrui, sans laquelle le concours des associés dans une œuvre commune serait impossible. Par la pratique du renoncement, par la nécessité oii elle nous met de nous vaincre à chaque instant nous-mêmes, notre puissance individuelle grandit, en même temps que notre volonté se discipline, s'assouplit et se prête plus facilement, par l'abnégation personnelle, aux exigences de l'action commune. Pour que le travail soit fécond, il faut que l'homme soit libre. Mais la liberté a ses dangers. Sous l'empire des passions cupides, la concurrence, qui n'est en soi qu'une même chose avec la liberté, amène des complications, et prête à des manœuvres qui aboutissent à des spoliations et à des désastres. Que l'esprit de renoncement ait amorti la passion des richesses et inspiré aux hommes la modération des désirs, et alors ces crises, qui souvent désolent les sociétés, seront arrêtées dans leur principe, ou du moins réduites à des proportions dans lesquelles elles pourront être encore une cause d'embarras, mais non une cause générale et persistante de misère. Par
cette même modération des désirs, l'esprit de renoncement facilite la répartition des travaux de la société suivant leur équilibre naturel. L'esprit chrétien, qui donne aux hommes l'amour de la vie calme et la simplicité des goûts avec l'élévation de l'âme, préserve la société des entraînements de la vie industrielle, vers laquelle le luxe et la passion du gain poussent follement les hommes. Sans ôter au travail manufacturier les bras et les capitaux qui peuvent y être utilement appliqués, les habitudes de la vie chrétienne portent de préférence le travail vers l'agriculture, laquelle est la plus saine, et, à tous égards, la plus importante de toutes les industries.
Pour produire avec succès la richesse, il faut que les . hommes combinent leurs efforts en répartissant entre eux les diverses applications du travail. La division du travail est une des premières conditions de sa puissance. De là la nécessité de l'échange. Plus les échanges seront faciles et étendus, plus grandes seront les ressources de la société, et moindre sera la peine qu'elle aura à prendre pour se les procurer. La facilité des échanges repose principalement sur le crédit, et le crédit a pour condition première des habitudes de moralité et de probité que la pratique du renoncement peut seule assurer à la société. Pour étendre les échanges il y a à vaincre des obstacles souvent considérables. Les distances et la diversité des mœurs, les haines, les rivalités, la guerre, séparent les hommes. L'esprit de renoncement, qui est un esprit de sacrilice, de paix,
d'union et de rapprochement enlre tous, fait disparaître les obstacles de l'ordre nioral, tandis que les obstacles de l'ordre physique cèdent à l'impétuosité de celle passion du sacrifice, qui se porte toujours là où il y a quelque grande œuvre à accomplir, au prix d'une grande peine. L'esprit de renoncement, qui rapproche et unit les hommes, tend par là même à faire prédominer dans le monde la liberté des échanges. Mais en même temps, comme il comprime les ardeurs désordonnées qui portent à chercher à tout prix et immédiatem.ent les jouissances de la richesse, il donne aux sociétés le moyen de se préserver des abus de cette liberté. Grâce à lui, les hommes savent faire le sacrifice de leur bien-être individuel et des avantages de l'heure présente aux intérêts généraux et à l'avenir de la société. Les intérêts des individus et ceux de la société se trouvent donc en ce point facilement conciliés. Les sociétés où régnent la modération et les hautes préoccupations de la vie chrétienne accomplissent l'évolution qui les conduit à la pleine liberté des échanges d'un mouvement continu, mais toujours mesuré; et la solidarité de tous les peuples dans l'ordre matériel devient de jour en jour plus étroite, sans que les sociétés particulières perdent les conditions de leur vie propre et de leur grandeur nationale.
L'humanité ne possède point pour la production des richesses une puissance indéfinie. Une force mystérieuse la pousse à accroître rapidement ses générations. Mais les résistances que la nature des choses oppose au déve-
loppement de la puissance du travail sont telles, qu'il peut arriver que les produits ne se multiplient pas en proportion du nombre des producteurs. Les résistances de la nature à l'action productrice de l'homme rendent la vie diflicilc pour le grand nombre. Même dans les sociétés les mieux ordonnées, oii les classes inférieures posséderont le nécessaire, elles ne pourront l'acquérir qu'au prix d'un travail continu et toujours pénible. Pour que ce nécessaire soit assuré à tous, il faut qu'il y ait entre la population et la puissance du travail qui lui fournit les subsistances un cerlain équilibre, et il faut qu'il y ait dans la société une force morale qui maintiennecetéquilibre. Cette force, c'est dans l'espril de renoncement chrétien qu'il faut la chercher. En même temps que l'esprit de renoncement tend, comme nous venons de le voir, à développer la puissance du travail, il contient dans ses justes limites l'essor de la population. Il règle le mouvement de la population sans comprimer sa force naturelle d'expansion, et il ne le règle que par la liberté. H y a ici un double écueil à éviter; il faut se garder, par une coupable défiance de la Providence, de mettre à la population des obstacles que la nature dos choses condamne; car par cette voie on serait fatalement conduit à la dépopulation, et par la dépopulation à la décadence et à la ruine de la société. Mais il faut, d'un aulre côté, que le mouvement ascendant de la population se proportionne à la puissance d'expansion du travail, de façon à ne point dépasser les ressources dont l'état général de la société, à une épo-
que donnée, fixe la limite. L'espril de renoncement, avec les habitudes et les institutions qu'il engendre dans les sociétés catholiques, pourvoit à cette double nécessité, par la pureté des mœurs dans toutes les conditions. Par la chasteté dans le célibat où vivent ceux à qui leur travail n'a pas encore fourni les ressources nécessaires à une famille, par la chasteté dans le célibat ecclésiastique et dans le célibat religieux, la pratique du renoncement règle et modère le mouvement progressif de la population; d'un autre côté, par la chasteté dans le mariage, celte même pratique du renoncement maintient la fécondité des races et préserve la société des dangers de la stérilité. Sous les influences du christianisme, les générations humaines montent de siècle en siècle, toujours soumises à la loi de la peine que la justice de Dieu leur a imposée, mais toujours assurées de ce pain quotidien que sa Providence miséricordieuse leur a promis comme récompense de leurs labeurs. Grâce à cette expansion continue et difficile, l'humanité réalise le progrès dans les seules conditions où il lui soit permis d'y prétendre : dans les conditions de la vie pénible et renoncée.
Dans toutes les sociétés où les hommes seront fidèles à la loi divine, le travail sera doué d'une fécondité telle, que ses produits suffiront aux besoins. Non qu'il faille espérer du travail, même le plus énergique, le mieux entendu et le plus régulièrement distribué, ces ressources indéfinies qui donneraient à tous tous les agréments de la vie. Telle n'est point la condition de
l'homme. Jamais l'humanité, prise en masse, ne pourra, même au prix des efforts les plus persévérants, s'élever de beaucoup au-dessus du nécessaire. Mais ce nécessaire suffit à la dignité, à la liberté de l'homme, et à l'accomplissement de ses fins supérieures. Pour que ce nécessaire soit attribué à tous, et que la société soit exempte de misère, il ne lui suffit pas de posséder la richesse, même en une large mesure. Le mépris des lois de la justice, l'oppression et l'exploitation des petits par les puissants, peuvent engendrer la misère au milieu des richesses. L'esprit de charité, qui a sa source dans l'esprit de renoncement, parera à ce danger; il introduira dans la vie sociale, par la double garantie des lois et des mœurs, le respect scrupuleux de la liberté et des droits de tous, et ainsi il assurera l'équitable répartition des produits. Mais encore, même sous l'empire de la justice et sous le régime de l'égalité, la misère pourra, par d'autres voies, faire invasion dans la société. Le travail peut être exercé dans des conditions où il dégrade le travailleur au moral et au physique ; l'ouvrier peut faire de son salaire un emploi que réprouvent les principes de la morale et d'une sage économie. Dans tous ces cas la source du mal est entièrement, ou du moins principalement, dans l'ordre moral. Elle y est entièrement quand les vices de l'ouvrier et son défaut de prévoyance sont la cause de son dénûment; elle y est principalement, même quand il semble qu'il faille attribuer les abaissements des travailleurs aux conditions physiques et extérieures du travail. Car,
au fond, ces conditions ne sont que des occasions qui développent les germes du mal, lesquels résident dans l'affaiblissement des volontés et la perversion des âmes. Donnez à la société des mœurs saines, faites du renoncement sa loi, et vous la verrez triompher des séductions de la vie manufacturière, comme elle a triomphé, avec l'assistance delà vertu chrétienne, de tous les périls qui accompagnent toujours les grands développements de la civilisation.
Il est néanmoins incontestable que la constitution actuelle de l'industrie multiplie les séductions autour des travailleurs, et par là même multiplie les causes de misère. Pour vaincre ces difficultés propres à notre temps, il faut à la fois l'énergie personnelle, par laquelle l'homme se rend maître de ses mauvaises passions, et l'assistance mutuelle, par laquelle, en nous appuyant les uns sur les autres, nous accroissons si prodigieusement nos forces dans nos luttes contre le mal. Il faut que l'homme commande à ses convoitises, et ceci est essentiellement œuvre de renoncement. Mais, tant qu'il sera seul, l'homme sera toujours faible, et il sera à tout moment vaincu dans la guerre qu'il se livre à lui-même, alors surtout que l'esprit de la société est si profondément vicié que la séduction pénètre en lui en quelque sorte avec l'air qu'il respire. 11 faudra un effort héroïque de tous pour unir et entraîner d'un même mouvement toutes ces volontés et tous ces cœurs, que l'individualisme a si tristement refroidis et si profondément divisés; et ceci encore est essentiellement
DANS LES SOCIETES CHRÉTIENNES. o57
une œuvre de renoncement par la charité. Mais la charité peut affecter des formes diverses. Elle peut être pratiquée entre ceux qui portent en commun le fardeau du travail manuel ; elle donne alors naissance à l'association ouvrière, et nous avons dit les bienfaits que ces associations ont répandus sur les classes populaires dans les sociétés catholiques. La charité peut aussi être pratiquée par les grands, les riches et les puissants, envers les petits et les pauvres; alors elle constitue le patronage. Nous avons montré que la charité est, sous cette forme, une des forces principales, un des éléments naturels de toute organisation sociale, et nous avons fait voir de quelle puissance l'Église catholique est douée pour lui assurer toute son efficacité. En toute société fondée sur la liberté et Tégalité, la charité a son rôle nécessaire, même dans l'ordre matériel, parce que toujours, à raison de l'imperfection et de Tinfirmité des choses humaines, il se rencontrera des dénûments et des souffrances auxfjuels seule elle peut remédier. Dans l'état présent de la société, avec l'effrayante perversion d'idées et de mœurs qui énerve tous les cœurs et dissout tous les liens, elle est la seule force par laquelle nous puissions espérer de nous sauver.
En Iraçant cette rapide esquisse des harmonies de la société chrétienne, nous avons commencé par la charité, et c'est par la charité que nous terminons. Elle est véritablement le premier et le dernier mot de tout l'ordre social sorti du christianisme. C'est par les renoncements de la charité, unis aux renoncements du travail ,
que Tordre matériel se constitue, s'affermit et se développe. C'est grâce à ces renoncements que le nécessaire est assuré aux masses, et que la société est mise en possession d'une richesse saine, vraiment utile et féconde, parce qu'elle est toujours contenue et modérée. Sans exposer les peuples à aucun des périls qui accompagnent les prospérités exagérées et coupables, celte richesse, engendrée par le renoncement, leur donne la puissance matérielle nécessaire pour réaliser toutes les grandeurs auxquelles Dieu les convie. La richesse ainsi conçue aide à tous les progrès de l'ordre moral, parce qu'elle n'est autre chose que le fruit des efforts et des succès de l'homme dans sa vie morale. En se renonçant à tous les instants, par le travail dans leur vie individuelle, par la charité dans leur existence sociale, les hommes accomplissent leurs deslinées terrestres suivant la loi qui régit toutes les créatures douées de liberté, suivant la loi du sacrifice. Ce respect de la loi naturelle de l'humanité fait régner en toutes choses la force, la mesure et l'harmonie ; il assure à la fois la perfection de l'ordre moral et la perfection de l'ordre matériel, dont la vie humaine révèle partout la féconde et indestructible unité.
Jamais cette unité de la vie humaine, et cette solidarité de l'ordre moral et de l'ordre matériel, n'ont été plus manifestes que de nos jours ; jamais la société n'en a eu aussi nettement conscience. Le socialisme a dit làdessus le dernier et le vrai mot des passions qui remuent si profondément notre âge. Noussommes menacésd'une
ruine égale dans l'ordre moral et dans Tordre matériel. Ce ne sera qu'en extirpant le mal à sa racine, en reconstituant l'ordre moral de nos sociétés sur les éternels principes de toute vertu et de toute justice, quenous sauverons l'ordre matériel des mortelles atteintes du socialisme. L'Eglise seule est à la hauteur de cette tâche^ parce que seule elle possède, dans sa pleine puissance, l'esprit qui anime, soutient et relève les sociétés; l'esprit de renoncement. Ce n'est pasd'aujourd'hui que l'Église est engagée dans de semblables combats. Les grandes luttes qui agitent la société, depuis la fin du dernier siècle, ne sont que la continuation et le développement de cette guerre sourde ou déclarée, qu'à toutes les époques les passions du paganisme soulevèrent contre les dogmes et la morale du christianisme. A peine l'Église, par la reconstitution de l'ordre moral en Europe, avait-elle rendu possibles les progrès des peuples modernes dans l'ordre matériel, que déjà ces passions font explosion et tournent contre l'Église ces prospérités matérielles que le monde devait à ses bienfaisantes influences. Les dernières années du douzième siècle virent les Vaudois et les Albigeois entamer cette guerre sociale, où l'esprit du paganisme s'efforce de reconquér ir le monde moderne sur l'esprit du christianisme. Au seizième siècle, par la réforme, cette guerre prend des proportions plus vastes et plus formidables. Tout en prétendant épurer le christianisme, la réforme l'attaque dans ce qui fait son essence, dans le principe du renoncement. Par le libre examen, elle repousse le renonce-
ment dans l'ordre des idées, comme elle le repousse dans l'ordre des mœurs, en rejetant les mortifications que la discipline de l'Église impose aux chrétiens. Le philosophisme du dix-huitième siècle reprend et poursuit l'œuvre de la réforme ; il attaque ouvertement le christianisme en son principe; il affirme tout ce que nie le christianisme, et il réhabilite tout ce que le christianisme condamne. La théorie du progrès, suivantlaquelle l'homme doit s'élever, par ses seules forces et par le libre développement de tous ses instincts, à toutes les grandeurs et à toutes les félicités, résume l'effort de ce siècle impie pour fonder la doctrine de l'orgueil et de la jouissance, en contradiction avec la doctrine du renoncement. De là au dogme de la réhabilitation de la chair et à la glorification de toutes les passions il n'y a qu'un pas. Ce pas, le socialisme la franchi, en réclamant la réorganisation radicale de la société sur le principe de la souveraineté absolue de l'homme et de son droit à la jouissance.
Tel est le paganisme moderne : plus logique que le paganisme antique, parce qu'en présence de la vérité, que l'Église catholique définit et explique par ses raisons les plus profondes, l'erreur est contrainte de s'affirmer également dans ses principes premiers, et de pousser à bout ses dernières conséquences; parce qu'en face de l'ordre social vrai, enfanté par le principe catholique, l'erreur est tenue, si elle ne veut rester convaincue d'impuissance, de produire un ordre social qui réponde à sa doctrine. Tandis que par la vertu de re-
noncement le principe calholique conduit les sociétés à toutes les prospérités et à toutes les grandeurs, le paganisme moderne, comme le paganisme antique, les conduit par l'expansion de toutes les convoitises à la désorganisation et à la ruine. Nous avons pu nous en convaincre à mesure que, dans le cours de cet écrit, nous avons étudié en détail les conditions de la vie et du progrès des sociétés, quant à l'ordre matériel, A chaque pas que nous avons fait, nous avons interrogé l'histoire; comme les faits donnent seuls, en pareille matière, des preuves décisives, nous les avons sans cesse rappelés, au risque d'encourir le reproche de prolixité. Aux preuves tirées des temps passés nous avons joint l'expérience du temps présent; pour les unes et les autres, nous avons invoqué plus souvent le témoignage des indifférents ou des adversaires que le témoignage de ceux dont les convictions répondent aux nôtres; et, dans ces conditions de stricte impartialité, ces témoignages se sont trouvés aussi décisifs par la valeur des faits énoncés que par l'autorité de ceux à qui ils étaient empruntés.
Ces preuves n'étaient point nécessaires pour fortifier notrcfoi, mais elles ont servi à raffermir notre espérance. Nous ne nous sentons ni effrayé ni découragé en face du déchaînement de toutes les passions et de la guerre furieuse qu'elles ont déclarée à l'Église et à sa doctrine. Toutes les grandes manifestations de la puissance catholique n'ont-elles pas été précédées et en quelque sorte préparées par ces grandes explosions de Terreur i;. 36
et du mal? C'est au milieu des traverses que la vertu chrétienne se retrempe, parce que c'est là que le chrétien sent mieux que toute sa force est dans le sacrifice, et que pour conquérir le monde il faut qu'il commence par renoncer au monde et à lui-même. Les magnificences catholiques de l'époque de saint Louis suivirent de près les égarements qui avaient signalé la fin du douzième siècle, et ces magnificences furent le fruit des renoncements héroïques auxquels saint Dominique et saint François d'Assise avaient été poussés par les défaillances et les corruptions dont ils étaient les té- I moins. Quand le mouvement de la réforme s'arrête devant l'Église, elle-même réformée et réorganisée au concile de Trente, appuyée sur la doctrine de son épiscopat et de ses universités, aidée dans^ ses luttes par les fils de saint Ignace, dont la mission s'était révélée, comme la mission de saint Dominique et de saint François, au plus fort des convulsions de l'hérésie; à ce moment s'ouvre le dix-septième siècle qui, par les grandeurs de la France catholique, nous console des erreurs et des crimes de la réforme. Depuis le seizième siècle Terreur a fait bien des progrès, elle a successivement dépouillé tous les voiles et répudié tous les ménagements; en s'affirmant avec une audace croissante, elle laisse apercevoir, avec une évidence aussi toujours croissante, l'incalculable puissance de destruction que récèlent ses principes; mais c'est précisément parce qu'elle s'offre à nous dans ses derniers excès que nous espérons une victoire prochaine et plus signalée de la vérité. Il
y a, du côté de la vérité aussi bien que du côté de Terreur, des signes qui nous permettent cette espérance.
Tous les esprits sont dans Tattenle. Il est impossible de considérer le sentiment sans cesse croissant de la liberté et de la dignité de l'homme dans les masses; l'honneur accordé par l'opinion publique au travail ; l'ardeur avec laquelle, du côté des catholiques, on se reprend à toutes les œuvres de la charité, en même temps que les respects que rendent aux abnégations de la charité ceux-là même dont les théories la repoussent ou la dénaturent en principe; il est impossible de contempler le grand mouvement d'expansion et de concentration qui s'opère au sein de l'humanité, de voir tous les peuples se rapprocher, se pénétrer, mettre en commun les dons si variés de la nature et des races humaines que la Providence a répartis sur les différents points du globe, et par là réaliser de plus en plus la perfection de la diversité dans l'unité, qui est la loi de l'humanité, et qui forme un des caractères principaux de la civilisation; il est impossible d'assister à un tel spectacle sans éprouver ces pressentiments profonds qui annoncent l'approche des grands événements.
N'y a-t-il pas aussi dans ces faits des symptômes qui peuvent nous faire augurer de quelle nature sera la reconstitution qui se prépare? Ce que la Providence nous réserve, si nous savons nous en rendre dignes par nos généreux et persévérants efforts, ne sera-ce point de régulariser, de consolider les dernières conquêtes
de la liberté, en rétablissant, par la liberté même, Tordre, la stabilité, la cohésion et la hiérarchie au milieu de la mobilité et de la confusion qui ont accompagné le mouvement d'affranchissement de ce siècle? Nos sociétés, égarées par le philosophisme, ont tenté de fonder en dehors des influences de l'Église des libertés qu'elles ne devaient qu'à l'Eglise, et qu'elles n'auraient jamais conquises sans elle. En soulevant toutes les révoltes et toutes les cupidités, le philosophisme a fait dégénérer la liberté en un dangereux individualisme; par là, il a corrompu la liberté et entravé l'œuvre d'affranchissement que l'esprit catholique accomplissait dans le monde contemporain. Par l'effet de ces influences délétères du pliilosophisme, la liberté, au lieu d'être pour le travailleur une source de bienêtre et d'élévation morale, n'a été souvent qu'une source de dégradation et de misère. Si l'on ne s'accorde pas sur les causes du mal, on s'accorde en général sur sa réalité. Le remède à ce mal sera dans un retour sérieux aux habitudes des sociétés chrétiennes. Les sociétés modernes doivent trouver leur grandeur, leur prospérité, leur dignité dans la liberté du travail. C'est l'Église qui les a mises dans cette voie, et qui les y a dirigées etsoutenues jusqu'aujourd'hui ; il faut, poury marcher sans péril, qu'elles restent en toutes choses fidèles à son esprit. En même temps que l'Église donnait l'impulsion à toutes les libertés, elle préservait la société, par le patronage et par l'association, des dangers de l'individualisme. C'est en développant ces institutions.
et en les meltanl en harmonie avec les conditions présentes de notre vie sociale que nous nous assurerons, dans toute leur étendue, les bienfaits de la liberté.
Cette conciliation de la liberté complète du travail et des travailleurs avec les principes de solidarité et de hiérarchie, sans lesquels il n'y a point de société véritable, est la grande œuvre du temjis. L'individualisme tend aujourd'hui à isoler les hommes comme la barbarie isolait les peuples dans les premiers siècles du moyen âge. C'étaient alors les peuples qu'il fallait rapprocher des peuples; c'est aujourd'hui l'homme qu'il faut rapprocher de l'homme. Avec les rivalités sans frein et les inextinguibles cupidités qu'a fait germer dans le monde la révolte contre la loi chrétienne, cette œuvre égale en difficultés les œuvres les plus difficiles du moyen âge. Il suffit qu'elle soit difficile pour qu'on puisse affirmer que l'esprit catholique la tentera. Ne voyez-vous pas déjà le renoncement chrétien s'y porter d'instinct, et la charité chercher, dans toutes les œuvres qui rapprochent les hommes et réconcilient toutes les classes, un aliment à cette ardente passion du sacrifice dont le chrétien est tourmenté et par laquelle, en tous les temps, l'Église a imprimé l'impulsion à tous les progrès?
Il est dans la nature des choses que le développement de la charité accompagne le progrès de la liberté. C'est l'esprit de renoncement qui, par la charité, engendre la liberté, et il faut que l'un grandisse avec l'autre; sinon la liberté, manquant de l'arôme qui doit la cou-
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server, dégénérera et à la fin périra. La liberté accroît la force d'expansion des sociétés, et en cela elle augmente leur vie ; mais, si la force de cohésion et d'unité ne s'accroît pas dans une proportion égale, la confusion régnera partout et les forces individuelles, faute d'être groupées et contenues, provoqueront la dissolution du corps social. Le renoncement est le principe modérateur de la liberté aussi bien qu'il en est le principe moteur. Comme il est essentiellement en lui-même un acte de liberté, il peut régir et discipliner la liberté sans la détruire. Là où il manque on est obligé de recourir h la compression par l'autorité de l'État; il faut alors que la puissance publique accroisse et centralise son action, en proportion même de la liberté que les volontés individuelles ont acquise. C'est à quoi sont réduites les sociétés rationalistes qui répudient le principe du renoncement; la centralisation administrative est une des formes de la servitude qu'engendre le naturalisme moderne ; et il faut rendre cette justice aux publicistesqui prétendent faire reposer tout l'ordre social sur la seule autorité de l'homme, qu'ils sont rigoureusement conséquents quand- ils font de la centralisation un des articles principaux de leur symbole politique. L'esprit de renoncement est proprement la force appelée à régler la liberté humaine dans sa maturité, autant que dans les premières périodes de son développement. C'est par un acte de libre obéissance que le renoncement s'exerce, et il procède de la réflexion autant que de l'enthousiasme. 11 y a dans notre siècle une af-
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fectation de sérieux qui cache en réalité un grand vide d'esprit, et une extrême insuffisance de volonté. Au milieu de toutes nos supputations rationnelles et mercantiles, nous vivons beaucoup dans les choses extérieures et très-peu en nous-mêmes. Nous aurions besoin pourtant plus que jamais, vu les difficultés dont notre existence sociale est remplie, de rentrer au fond de nousmêmes, de réfléchir, en un mot, de nous recueillir, et de puiser, dans les communications intimes que la vérité ne refuse jamais à l'âme qui se recueille pour Tinterrogor, la force de réformer nos mœurs et de vaincre la mollesse et l'orgueil qui nous tuent. Le recueillement, que beaucoup considèrent comme une vertu du cloître, est une des plus indispensables vertus de la vie sociale. Mais la condition première du recueillement, n'est-ce point le renoncement? Il n'y a d'énergie, de cette énergie calme et soutenue qui accomplit les grandes œuvres, que dans les âmes recueillies. Sans concentration point de puissance d'expansion; telle est la loi de toute force, au moral comme au physique. Les âmes dispersées dans les choses extérieures sont aussi incapables des longs efforts que des hautes vues et des grands desseins. Or, plus l'homme se confie en sa propre force, et plus il aime à se répandre au dehors, dans ce monde matériel sur lequel il règne par la supériorité de sa raison. Retiré au dedans de lui-même, il sent son néant; là il se trouve en face de Dieu, et, si la pratique du renoncement ne l'a pas accoutumé à courber son orgueil devant la souveraineté de son auteur, il se fuira lui-
môme comme son plus grand ennemi, el il aura horreur du recueillement comme de son plus cruel tourment. Dès lors tout en lui sera faible, léger, incertain et changeant, comme les choses auxquelles il livre sa vie. Les arts, les lettres, le gouvernement, même les intérêts matériels, rien n'aura plus ni grandeur, ni solidité, ni durée; tout sera médiocre, fragile et fugitif.
Ce ne sera donc que lorsque l'Eglise, qui seule possède véritablement la vertu du renoncement, aura repris son empire sur les âmes, que la société rentrera, par l'énergie des volontés individuelles, en possession de la première des conditions de sa vie et du premier des éléments de sa puissance. Et ce sera encore grâce à l'impulsion de l'Eglise que cette puissancedes volontés individuelles s'emploiera, par la pratique de la charité et de l'assistance mutuelle, à constituer, suivant leur équilibre naturel, les relations de la vie sociale. L'Église a su, au moyen âge, communiquer à la société une puissance à la fois de recueillement et d'expansion, dont toutes les œuvres de ce temps portent l'empreinte; qu'on la laisse libre, el qu'on accorde à sa liberté, par le plein exercice des droits civils, cet appui des choses extérieures toujours nécessaire à l'homme dans sa vie terrestre, et elle accomplira de nos jours, par la puissance des mêmes principes, et dans les conditions de la vie moderne, c'est-à-dire dans les conditions de la liberté, des œuvres non moins merveilleuses que celles qu'ont vues les temps de Grégoire VII et d'Innocent III.
Ce n'est que par une acceptation franche el coura-
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geuse de la loi de la charité et du travail, à tous les degrés de la société, que l'on rétablira parmi nous ces influences hiérarchiques et celte puissance de l'action commune, sans lesquelles nous nepouvonsespérernipaixni prospérité stable. La loi du travail est Ja loi providentielle du genre humain; les grands et les riches n'en sont pas plus dispensés que les petits et les pauvres. Il faut que tous prennent de la peine; seulement tous ne sont pas appelés à s'imposer cette peine dans les mêmes conditions. Aux masses, le travail des mains; aux classes supérieures, les travaux de la charité. La charité pratiquée dans toute son étendue par les riches envers les pauvres, c'est le patronage. Mais ce n'est pas assez que le patro- ' nage rapproche les grands et les puissants des petits et des faibles, il faut encore que, par l'association, les faibles réunissent et combinent leurs forces; en telle sorte que, par la communauté des faibles entre eux qu'établit l'association, et par la communauté des petits avec les grands qu'établit le patronage, tous soient vraiment unis, et que tous s'aident à porter d'un commun effort le poids de la vie.
N'est-il pas évident que le patronage et l'association, fondés sur la charité, sont les grandes forces de la liberté, et relèvent essentiellement d'elle? La charité procède de la liberté et ne peut s'exercer que par la liberté. Le patronage librement offertparlesclassessupérieures, et librement accepté par les classes inférieures; l'association constituée par le libre concours de tous ceux que rapprochent dans la vie les mêmes travaux et les mêmes
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peines, et organisée par leur libre volonté; voilàle patronage et l'association tels que la charité les produit et tels que la liberté des sociétés chrétiennes les réclame. Rien ici qui ressemble à la servitude du patronage obligé des sociétés où les puissants abusent de leur force pour exploiter les faibles; rien qui ressemble à l'association communiste du socialisme, où l'on n'entre qu'en abdiquant sa liberté et sa personnalité. Le patronage et l'association tels que nous venons de les définir, c'est simplement la liberté organisée suivant les conditions naturelles de la vie sociale et par ses propres forces.
Mais il faut à la liberté, pour cette œuvre de réorganisation, un centre et un point d'appui; et il faut que ce centre et ce point d'appui soient tels que la liberté, en y cherchant la force et la règle qui luisent indispensables, ne perde rien de ce qui fait son caractère propre; que, tout en acceptant une direction, elle conserve entière la spontanéité de ses déterminations et de son action. Il n'est au monde qu'une seule puissance en laquelle se trouvent ainsi réunis tous les avantages de la liberté et de l'organisation hiérarchique : c'est l'Eglise. En elle réside l'autorité la plus haute et la plus religieusement écoutée, puisque c'est l'autorité même de Dieu. Mais cette autorité s'adresse à la conviction de ceux à qui elle donne la loi, et elle tire sa force de leur liberté même. De plus, cette autorité, qui prend dans la liberté son point d'appui, se trouve concentrée dans la plus forte et la plus admirable hiérarchie que le monde ait jamais vue. L'Église est tout entière établie
sur le renoncement et en vue du renoncement. Le commandement aussi bien que l'obéissance, le dogme comme la discipline, tout y a pour principe et pour règle l'abnégation de soi. Voyez les ordres religieux, au sein desquels l'esprit catholique est porté à sa plus haute puissance; toute leur organisation ropose sur un vœu, c'est-à-dire sur l'acte de renoncement le plus libre et le plus spontané qu'il soit donné à l'homme de poser. L'Église catholique, c'est le renoncement organisé. Donc, l'Église catholique est vraiment le gouvernement de la liberté par la liberté; car il est impossible de concevoir la liberté sans le renoncement, comme il est impossible de concevoir le renoncement autrement que par la liberté. Le renoncement est l'acte propre et caractéristique de la liberté; par cet acte, la liberté dispose souverainement d'elle-même, et peut s'élever par ses sacrifices aux sublimités de l'héroïsme.
Quand l'esprit catholique agira dans la société civile, il y portera naturellement les procédés de l'Église au sein de laquelle il puise ses inspirations. C'est à la force morale et au libre assentiment des volontés qu'il fera appel. C'est par le renoncement et la charité qu'il conciliera le respect de l'autorité et l'nttachement à la tradition avec le légitime amour de l'indépendance et du progrès; qu'il introduira la hiérarchie dans l'égalité; qu'il mettra le calme, l'ordre et la paix là où l'esprit d'orgueil et de jouissance a répandu l'instabilité, l'inquiétude, la révolte et la guerre.
Mais ces grandeurs et ces prospérités de la société
chrétienne par la liberté et la charité sont-elles autre chose qu'un brillant mirage, fait pour séduire les hommes qui ont conservé, au milieu du réalisme de notre temps, le culte de l'idéal? Peut-on raisonnablement espérer que jamais la loi chrétienne soit assez obéie des masses pour produire dans la vie des peuples ces fruits merveilleux d'ordre et de progrès? De croire que la société puisse être constituée dans la perfection, même par la plus parfaite des doctrines, ce serait ignorance et folie. L'humanité sera toujours, en toutes choses, loin de la perfection. Mais, s'il n'est pas donné à sa faiblesse d'y atteindre, elle peut du moins et elle doit y tendre. Qu'on accorde de bonne foi la liberté à l'Eglise; que les pouvoirspublics renoncent à mettre à ses œuvres aucune entrave; qu'on sache reconnaître en elle l'initiatrice et la gardienne de toute notre civilisation moderne; qu'on lui rende les respects qui sont dus à la plus auguste, à la plus légitime et à la plus nécessaire des puissances de ce monde; qu'on cesse de lui contester ces droits et cette souveraineté dont elle n'a jamais usé que pour le bien des hommes: et nous sommes convaincu qu'il ne lui faudrait pas un demi-siècle pour réparer les ravages que le philosophisme a faits depuis un siècle dans nos sociétés, et pour consolider les conquêtes légitimes de la liberté. Les progrès inattendus, les révolutions en apparence impossibles que l'Église a accomplis dans le passé, témoignent de ce qu'elle peut faire dans l'avenir. Quoi qu'il en soit, il y a toujours profit à méditer sur ces grandeurs auxquelles nous élèverait la pratique de
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la vérilé si notre faiblesse n'y mettait obstacle. Ce spectacle arrache les hommes à leur inertie; il éveille en eux cette ardente passion du bien sans laquelle les grandes choses ne peuvent être accomplies. Sachons nous dégager des mortelles étreintes 'du positivisme contemporain ; sans nous laisser prendre aux illusions de l'utopie, sachons rendre grâce à cet entraînement vers l'idéal qui imprime l'élan à notre volonté et qui nous dégage des vulgaires et étroites préoccupations de la vie matérielle, pour nous attachera la poursuite des hautes et sérieuses réalités delà vie morale. D'ailleurs, n'est-il pas bien permis, en ces temps de corruption, de désordre et de lâcheté, de chercher dans la contemplation des grandeurs possibles de l'avenir une consolalion aux tristesses et aux humiliations du présent?
Notre conduite, à nous chrétiens, dans cette œuvre de restauration sociale, est toute tracée. C'est une œuvre difficile et qui réclame les vertus des grandes époques du christianisme. Luttons contre la mollesse et les incertitudes du siècle par la fermeté de nos convictions et l'énergie de nos renoncements. Soyons chrétiens et rien que chrétiens; sachons affranchir notre vie de la préoccupation des succès du moment et de la grandeur personnelle. Repoussons loin de nous les sollicitations de la fortuneet de l'ambition ; faisons l'œuvre de Dieu et non la nôtre; souvenons-nous que la grandeur du chrétien <'st toute dans la grandeur de ses sacrifices. C'est ainsi (jue nous lutterons contre ce torrent de cupidités et de bassesses qui emporte le monde, et que nous rendrons à
la société cette énergie de la vie spirituelle sans laquelle touteschoses décroissent, s'énervent etpérissent.Ne nous laissons rebuter ni par les répulsions qui accueillent nos efforts, ni par l'apparente médiocritédesœuvresqui sollicitent nos dévouements. En fait d'œuvres de charité, rien n'est médiocre; lesplus humbles sont lesplusgrandes. Le verre d'eau donné au nom du Christ est compté dans l'éternité, et il est compté aussi sur celte terre par la justice de Dieu dans la balance où il pèse les destinées des peuples. Souvenons-nous que c'est d'ordinaire par les plus obscurs renoncements de la charité que nos pères ont fondé, agrandi et consolidé l'édifice de notre liberté.
Les hommes de notre temps ont concentré tous leurs efforts dans l'ordre matériel ; ils ont cru, par le progrès de la richesse, s'assurer tous les progrès et se rendre maîtres souverains de leur destinée. Nous savons, nous, par notre foi et par l'expérience des siècles, que les seuls progrès qui donnent aux peuples les grandeurs vraies et les prospérités durables sont les progrès de la vie morale. C'est pour avoir préféré les choses des sens aux choses de l'esprit que notre époque se sent agitée d'un malaise si profond et si douloureux. Il est temps de chercher la paix, l'ordre et le bien-être là oij Dieu les a mis : dans le renoncement à nous-mêmes et aux fausses jouissances de la vie extérieure. Par ce sacrifice de nous-mêmes, par la modération, par la charité que la vertu de renoncement répand en toutes choses, la société retrouvera cette solidité et cette régularité dans les relations, cette
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pratique générale et constante de l'assistance mutuelle, auxquelles l'orgueil et la passion de jouir ont porté de si graves atteintes. Parla seulement seront réparées les ruines dont le paganisme révolutionnaire a couvert l'Europe depuis un siècle. Au sein des sociétés ainsi restaurées, et guéries du mal de l'individualisme d'où viennent présentement les plus grands obstacles à l'amélioration du sort des masses, nous tirerons tous les fruits de cette puissance du travail que dix-huit siècles de christianisme ont si prodigieusement développée. La richesse, purifiée par l'amour de la pauvreté et par la charité, cessera d'être un péril et ne sera plus qu'une force et un bienfait; elle servira à élever la vie et à affranchir les âmes, seule fin légitime que l'homme puisse se proposer dans la recherche des biens matériels, et la seule aussi qui soit digne de lui.