SUR LE COMPAGNONNAGE
Dans la monographie de l'ouvrier charpentier de Paris (Ouvrier'^ des deux mondes^ n° i), M. Leplay caractérise comme suit le compagnonnage des charpentiers :
« On nomme compagnonnages des sociétés formées entre les ouvriers d'un même corps d'état, dans un but d'assurance mutuelle, d'instruction prolessionnelle et de moralisation.
(( La société des charpentiers du devoir a pour but de former des ouvriers habiles et éprouvés ; elle exerce en même temps sur eux une pression morale dont l'influence est considérable, et qui les astreint à une certaine régularité de conduite, précisément à l'âge où les passions rendraient dangereuse pour eux la vie errante qu'ils mènent de ville en ville. A ce prix, le compagnonnage leur assure partout sur. leur route une protection fraternelle et des secoure contre la détresse ou la maladie.
« Une antique organisation réalise ces heureux résultats, et celle-ci se maintient, nonobstant le contraste qu'elle forme avec les habitudes modernes, en s' appuyant sur le respect des traditions et sur l'expérience journalière des avantages qu'en retirent ceux qui s'y soumettent. La ville de Lyon est le chef-lieu du compagnonnage des charpentiers du devoir; elle renferme les codes sacrés de cette corporation, et des archives qu'un incendie a malheureusement détruites en partie, il y a quelques années. Ce chel-heu est tenu par «me cabaretière que les compagnons ont choisie, et qui, sous le titre de mèrey personnifie en quelque sorte leur société : elle est de leur part l'objet d'un respect filial. Un commis l'assiste pour l'expédition des afiaiies de la société. Près d'eux se trouve encore le routeur plus spécialement chargé de recevoir les nouveaux venus et de leur
NOTES. oS;>
procurer de l'ouvrage. Le rouleur et le commis doivent être des compagnons.
t( La société des compagnons du devoir, se conformanL à des traditions séculaires, a organisé en laveur des compagnons un voyage d'instruction, nommé tour de Erance. A cet elfet elle a Ibndé, à l'imitation de ce qui existe au chef-lieu, un certain nombre de bureaux, à la tête desquels se trouvent placées autant de mères. Les villes qui offrent aux compagnons cet avantage sont nommées villes du devoir, et leur ensemble constitue le tour de France : Ce sont aujourd'hui, à partir de Lyon, Nîmes, Toulouse, A gen, Bordeaux, Ro-. chefort, Nantes, Angers, Tours, Blois, Orléans, Paris, Auxerre et Dijon. Les autres villes situées sur le tour de France se nomment villes bâtardes; elles ne renferment pas assez de compagnons poujentretenir une mère.
(( La mère est élue par les compagnons, suivant les Ibrmes traditionnelles, c'est toujours une femme mariée; l'état de veuvage serait un obstacle à son élection, mais ne détermine pas l'exclusion d'une mère déjà en ibnctions. L'honnêteté, la régularité des mœurs, sont les qualités premières qu'on exige d'elle. Des commissaires délégués par l'assemblée générale préparent son installation; ils font dresser l'acte notarié qui assure à la mère la maison où la société s'établi! ; ils passent avec elle le contrat qui règle ses obligations. Après la i éception, qui est une lête solennelle, elle a droit aux égards partout où elle paraît ; sa présence est indispensable dans toutes les cérémonies; elle suit la première le convoi lunèbre du compagnon ; elle a la place d'Iionneur à la fête patronale des charpentiers. Le commis est un compagnon rétribué par la société, parce qu'il lui doime tout son temps. Il est en quelque sorte le chel' de la société, et il en connaît les secrets et les traditions. Souvent cependant ses connaissances à cet égaid sont insuflisantes, et l'on a recours alors à queltjue ancien compagnon qui a laissé dans la société une réputation ; on va auprès de lui recueillir les traditions du compagnomiage pour y demeuier lidèle en tous points et en toutes circonstances. Le rouleur est un compagnon, qui, pendant une semaine, donne son temps à la société; chacun paye cette dette à tour de rôle. Il reçoit les nouveaux venus, et, après leur inscription, il les lait embaucher, c'est-à-dire qu'il les met en raj)port avec les patrons qui ont besoin d'ouvriers. A Paris
il n'a même pas cette mission qui serait trop difficile, et il se borne à les adresser au\ divers compagnons chefs de chantier. Il doit encore lever les acquits des compagnons qui partent ; celte formalité consiste à s'enquérir si l'ouvrier ne laisse aucune dette, ou n'a luimême aucune réclamation d'argent à exercer. Cela constaté, il lui en délivre un certificat, que l'ouvrier emporte pour justifici- de si^ position dans les Tilles du devoir qu'il visitera successivement.
« Les compagnons du devoir ont des assemblées mensuelles au chef-lieu de leur résidence; elles ont pour but de traiter des intérêts de la société et d'en régler périodiquement les comptes. Il n'est dû par les compagnons aucune cotisation fixe : à la Saint-Joseph, à la Saint-Pierre et à la Toussaint, on annonce à l'assemblée le montant des obligations, et chaque membre en paye sa quote-part. A Paris, la cotisation d'un compagnon s'élève habituellement à trois ou quatre francs par mois ; ce qui pour cinq cents compagnons passants suppose une dépense annuelle de vingt et un mille francs. Elle consiste en frais de réunion, fi-ais de la fête patronale, secours aux compagnons malades, blessés, ou très-endettés sans inconduite, frais de réciption des nouveaux venus, loyer du local occupé par la mère et tenu par elle à la dis|)Osition de la société. »
Dans le compagnonnage ibrmé par les ouvriers tisseurs, connu sous le nom de Société des ferrandiniers, on rencontre une institution que les compagnons charpentiers n'ont point réalisée, et qui pourlait, en se généralisant, offrir de très-grands avantages aux classes ouvrières. Elle est décrite, en ces termes, dans la monographie n* 7 des Ouvriers des deux mondes : « Toute ville dans laquelle existe une fabrique un peu importante d'un tissu quelconque a rang de ville du devoir, et les ferrandiniers peuvent s'y rendre sans suivre aucun ordre systématique, sans être astreints à laire le voyage de l'une à l'autre dans un temps limité. Leurs déplacements sont le plus Souvent décidés par des avis émanés des bureaux de renseignements établis dans chaque chef-lieu du compagnonnage. Ces bureaux communiquent tous ensemble dans un certain rayon, et leur action a pour eflet de répartir les ouvriers disponibles selon les besoins du travail, dans les difiérentes villes de fabricpie. Sous ce rapport, ils sont destinés à rendre aux industriels de véritables services, en prévenant la rareté des bras et l'élévation des salaires qu'elle entraîne nécessaire-
ment. D'un autre côté des renseignements ainsi obtei. us permettent aux ouvriers d'éviter le chômage et de se diriger sans jx^rte de temps vers les points où le travail est demandé. »
«L'apprenti charpentier qui désire s'instruire est affdié par cpielques compagnons rencontrés dans les chantiers, et bientôt, par leur entremise, il est admis comme aspirant. Dès lors il travaille sous leur direction et se perfectionne par leurs conseils, en même temps que le soir il étudie le trait qui comprend le dessin linéaire et le tracé des coupes de bois. Le trait est enseigné dans des écoles ouvertes par quelques compagnons habiles à démontrer ; les ouvriers qui les suivent payent une légère rétribution, et fournissent la chandelle, le papier, les règles et les crayons. On peut citer à Paris, ou dans les environs, six écoles de trait, qui habituellement ouvrent à la Toussaint et ferment vers la lin de mars; elles se tiennent le soir de six à dix heures. Cette éducation se donne pendant la durée du tour de Fiance; elle fait connaître aux jeunes ouvriers toutes les méthodes, et les met en contact avec les meilleurs maîtres. L'aspirant obtient h titre de compagnon dans une épreuve solennelle; les réceptions ont lieu surtout à la Saint-Joseph, et, en moindres proportions, à la Saint- Pierre et à la Toussaint. On n'admet comme candidats que les aspinmts libérés du service militaire, exempts de dettes, et dont la conduite a été laborieuse et honnête. A ces diverses époques, et dans les salles souterraines où se tiennent toutes les assemblées du compagnonnage, chaque candidat subit un examen de une à deux heures devant des compagnons experts. Les plus capables (la moitié environ) obtiennent leur titre, et aussitôt ils passent dans la salle spéciale des réceptions, où le conmiis, assisté d'un ancien compagnon, les initie aux secrets du compagnonnage.
« Le titre de compagnon est aux yeux de l'ouvrier un témoignage honorable pour sa vie passée, une obligati( n sévère pour l'avenir. La société lui enjoint de payer exactement ses dettes; aux premières plaintes portées chez la mère, le commis, informations prises, secourt le compagnon malheureux ou provoque une réprimande contre celui qui se conduit mal. S'il ne s'ismende pas, il peut être en dernière ressource chassé de la société et rayé de son livie d'inscription. Le vol semit puni d'une expulsion ignominieuse Pendant toute la durée du tour de France, le compagnon doit un