DU RAPPORT DES SALAIRES AVEC L INTERET DU CAPITAF
Rien ne s'oppose à ce que, dans l'analyse des phénomènes de la distribution de la richesse, on établisse les lois qui régissent le taux des salaires et de l'intérêt, ainsi que les relations qui rattachent l'une à l'autre ces deux sortes de revenus, en faisant abstraction de la rente. En effet, la rente se fixe par un ensemble de causes qui n'ont pas de reUition nécessaire avec les fails qui agissent sur le taux des salaires et de l'intérêt. Si la rente ne pouvait augmenter que par un renchérissement des denrées alimentaires, le taux des deux autres catégories de revenus serait affecté par les modifications survenues dans le taux de la rente. Mais nous avons vu qu'il n'en est point ainsi, et que, la plupart du temps, le taux de la rente s'élèvera sans que le prix des subsistances en soit en aucune façon accru. Nous pouvons
DE U RICHESSE DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. 50 donc considérer la rente comme un prélèvement opéré sur l'ensemble de la production de la société, laquelle forme la masse à partager. Il ne restera plus alors en présence que deux des copartageants, les travailleurs et les capitalistes, dont les intérêts sont, par la nature des choses, intimement liés, et, à certains égards, corrélatifs. Ces deux copartageants débattront ensemble les conditions de la répartition de la masse qui leur est dévolue, déduction faite de la part du propriétaire, et, suivant les circonstances, l'un ou l'autre aura l'avantge dans le débat.
Il y aura donc entre le taux des salaires et le taux de l'intérêt une certaine proportion. Et il n'en peut pas être autrement, parce que ce qui ne sera pas attribué à l'un sera attribué à l'autre, et que l'une des parts ne pourra diminuer sans que l'autre ne s'augmente d'autant. La proportion s'établira en faveur de celui des deux éléments producteurs qui, étant peu offert relativement à l'autre, aura par là le moyen de dicter ses conditions dans le marché. Le travail ne peut rien sans les avances et les moyens d'action que leur fournit le capital, et, d'autre part, le capital resterait stérile s'il n'était mis en œuvre par le travail. Il résulte de là que le capital demande le travail en même temps que le travail s'offre au capital, et réciproquement. Quand le travail s'offrira en abondance au capital, celui-ci fera hi loi. La part du travail sera faible, celle du capital sera élevée; l'inverse se produira quand ce sera le capital qui s'offrira en grande quantité et que le travail
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sora, par rapport au capilal, en quantité moindre. Suffira-t-il de ces éléments pour déterminer le taux des salaires cl le taux de l'iniérêl? Quant au taux de l'intérêt, nous pouvons répondre affirmalivemenl. Le taux de l'intérêt, en effet, est essentiellement proportionnel et rien que proportionnel. Ce n'est autre chose que le rapport de la part qui revient au capital dans la production avec la somme des avances qu'il y a apportées. Si le capital avancé est de cent mille francs et que la part attribuée au capilaliste, en sus de ses avances, dans le résultat de la production, soit de cinq mille francs, l'intérêt sera de cinq pour cent ; il ne serait que de quatre si cette part était de quatre mille francs. Dans toutes les spéculations relatives au taux de l'intérêt, on ne considère pas autre chose que ce rapport, et ce rapport est déterminé parla situation respective du travail et du capital, au point de vue de l'offre et de la demande. 11 en est autrement pour les salaires. Tandis que rintérét n'est qu'une simple relation de valeur, le salaire implique une relation des valeurs attribuées au travail avec les besoins du travailleur. Personne ne songera à considérer les salaires comme élevés, par cela seul que la part proportionnelle de l'ouvrier dans le produit est considérable. Si la puissance productive du travail est faible, par une conséquence nécessaire, la masse des j)roduits à partager sera peu considérable; en vain l'ouvrier prendrait-il dans cette masse une part proportionnellement très-élevée, la somme des choses applicables à ses besoins, qui constituera son salaire,
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sera toujours en réalité peu élevée. Avec une part considérable relativement au résultat du travail, l'ouvrier pourra manquer du nécessaire. Il faudra donc distinguer entre le salaire pi'oporlionnel et le salaire réel. Pour saisir les causes qui agissent sur le taux du premier, il suffira de considérer le rapport du capital au travail; mais quand on voudra se rendre compte des faits qui déterminent le taux du salaire réel, il faudra considérer, en outre, la puissance productive du travail. On voit donc que s'il y a des relations intimes entre le taux du salaire et le taux de l'intérêt, l'un et l'autre pourtant se fixent par l'action de lois propres, qui demandent à être envisagées séparément. Dans les deux chapitres qui vont suivre, nous étudierons successivement les causes par lesquelles les salaires s'élèvent ou s'abaissent, et les causes qui agissent sur le (aux de l'intérêt.
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Le salaire est la somme d'objets utiles attribués à l'ouvrier, en rémunération de son travail. Cette somme s'évalue d'ordinaire et se solde en monnaie. Si tous les travailleurs étaient associés entre eux, au lieu de travailler sous la direction et aux gages d'un entrepreneur, la part de l'ouvrier lui reviendrait sous une autre forme, sous la forme d'un partage des bénéfices de l'entreprise, déduction faite de ses charges qui seraient la rente et l'intérêt. Mais au fond cette part du travailleur se déterminerait par les mômes causes; nous en avons dit la raison dans le premier chapilre de ce livre. Nous montrerons plus loin quelle influence l'associa lion ouvrière pourrait avoir sur le taux du salaire : ici nous considérerons la rétribution de l'ouvrier dans sa forme ordinaire, en tant qu'elle consiste en une cer-
DE LA RICFIESSE DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. 45 taine somme payée par l'entrepreneur à l'ouvrier pour l'emploi de son travail pendant un temps déterminé.
Les salaires seront d'autant plus élevés que la part proporlionnelle que prend le travailleur dans la masse à partager sera plus forte, et que, par la puissance productive du travail, celte masse sera plus considérable.
La première de ces conditions dépendra du rapport de la population au capital. Si la population est considérable par rapport au capital, les bras s'offriront en abondance, tandis que la demande sera restreinte et le travail sera déprécié. Pour que le travail soit à haut prix, et pour qu'une part considérable lui soit attribuée dans le résultat de la production, il faut, au contraire, que le capital soit abondant par rapport à la population. La part du travail sera d'autant plus élevée que le capi- LtI sera, relativement à la population, plus considérable. Mais, la population étant naturellement progressive, il faudra, pour que la proportion continue d'être favorable au travail, que la masse du capital s'augmente en même temps que le nombre des bras. C'est quand les capitaux s'accumuleront rapidement, de façon à devancer dans leur mouvement d'extension le mouvement d'accroissement de la population, c'est dans ces conditions que le salaire proportionnel sera constamment élevé. C'est alors qu'on verra, suivant la pittoresque expression de M. Cobden, deux maîtres courir après un ouvrier; tandis qu'au contraire, quand deux ouvriers courent après un maître, le travail baisse. Dans le premier cas, les maîtres, abondamment pourvus de capi-
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lauXjOnt peine à trouver des ouvriers pour lesmellre en valeur; dans le secondcas; au contraire, les maîtres, ne disposant qne d'un capital peu considérable relativement au nombre d'ouvriers qui demandent à ôlre employés, n'ont entre ceux qui s'offrent à eux (jue l'embarras du choix, et les ouvriers sont contraints de se contenter d'une part moins forte. C'est ce qu'on a exprimé par une formule scientifique en disant : la part proportionnelle de l'ouvrier dans le résultat de la production est en raison directe du capital qui demande le travail, et en raison inverse du travail qui s'offre au capital.
Pour que le salaire réel soit élevé, il faut quelque chose de plus; il faut que la masse du produit à partager soit telle, que la part qui en revient à l'ouvrier en échange de son travail pendant un temps donné, pendant une année par exemple, représente une quantité de choses utiles suffisante pour assurer largement sa subsistance pendant cette année. 11 faut pour cela que le travail delà société, pris dans rcnsemble de ses applications, soit doué d'une puissance productive suffisante. En effet, par Taction des lois qui président aux échanges, tous les producteurs sont solidaires les uns des autres. Le prix des choses, c'est-à-dire leur valeur respective, est constamment ramené, par l'effet de la loi d'offre et de demande, au niveau de leurs frais de production. Si la production de certains objets de consommation est difficile, s'il faut, pour l'opérer, surmonter de sérieux obstacles, prendre beaucoup de peine, en un
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mot, faire de grands sacrifices, le prix de ces objets s'élèvera en proportion de ces sacrifices. Tous ceux qui les consommeront ressentiront, par cette élévation de leur prix, les conséquences de la difficulté que l'on éprouve à les produire. Qu'il faille, pour produire la quanlilé de blé nécessaire 5 la subsistance d'un homme pendant une journée, une somme de peine équivalente aux quatre cinquièmes du Iravail d'une journée, personne ne pourra obtenir celte quantité de blé qu'en cédant, en produits de quelque espèce qu'ils soient, les quatre cinquièmes du travail d'une journée. C'est en vain que l'ouvrier qui file le coton applique ses bras à un travail qui possède par lui-même une rare puissance; comme il faut, pour vivre, qu'il se procure des subsistances, si le travail agricole est peu fécond, il sera obligé, pour obtenir l'alimentation d'une journée, de sacrifier une quantité considérable de ce produit que son travail obtient en si grande masse en unejournée. La question de savoir si la vie matérielle sera pour lui facile ou difficile dépend donc de la question de savoir jusqu'où est parvenue la puissance du travail dans la production de tous les objets qui entrent dans sa consommation.
Parmi toutes les choses que réclament les besoins de l'homme, les denrées alimentaires tiennent, dans la vie de l'ouvrier, la plus grande place. Si, par un accroissement désordonné de la population ou par une fausse direction donnée aux forces productives, le travail agricole perdait de sa puissance, l'effet de cette décadence de l'agriculture se ferait très-promptement sentir sur la
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condition de la classe ouvrière loul entière. J.e salaire diminuerait dans la proportion même où la puissance du travail agricole se trouverait réduite. Le mal serait moindre si la puissance du travail se trouvait diminuée pour les industries qui ne fournissent que les objets accessoires de la consommation du grand nombre. Mais ses effets n'en seraient pas moins réels, et toujours ils se résumeraient en une réduction dans les salaires.
Non-seulement l'influence de la puissance du travail est décisive et directe quand il s'agit des salaires réels, mais elle se fait sentir encore, indirectement il est vrai, mais très-positivement, quand il s'agit des salaires proportionnels. En effet, le salaire proportionnel ne peut être élevé que quand les capitaux s'accroissent rapidement; or l'accumulation des capitaux est subordonnée à deux conditions : l'épargne et la puissance productive du travail, qui fournit à l'épargne les richesses qu'elle met en réserve pour les appliquer à la production. On voit donc qu'à tous égards la question de la puissance du travail social est décisive dans la question des salaires et la domine de tous côtés. Dans une société où le travail sera vraiment puissant dans ses principales applications, les salaires seront d'habitude suftisamment élevés.
De l'action de ces causes résultera pour chaque pays, à une époque donnée, un certain état général des choses, quant aux salaires, qui seront d'une façon constante élevés ou réduits, suivant que des tendances favorables ou défavorables seront dominantes dans les masses. Le
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laux des salaires, délerminé par cel état général des choses, sera comme le centre vers lequel seront toujours ramenés les salaires, dans les oscillations que les circonstances locales et passagères pourront leur imprimer. Le laux élevé des salaires est la condition première de la prospérité des classes les plus nombreuses, lesquelles vivent de leur travail . Quand il se présentera avec les caractères d'un fait constant, il pourra être considéré comme le signe, dans l'ordre matériel, d'une situation sociale où toutes les forces de la vie collective se trouvent dans leur équilibre, et dans les meilleures conditions de leur expansion.
Les fluctuations passagères des salaires, dans le cercle tracé par l'état général de la société, tiendront particulièrement 5 la proportion du capital avec les bras à employer. C'est en cet ordre de choses que se produiront les modifications, quelquefois assez rapides, dans la demande du travail, qui auront sur la condition de l'ouvrier des conséquences qui, pour n'être que passagères, n'en seront pas moins souvent très-douloureuses à supporter. Par suite des incidents de la vie politique ou de la vie industrielle des peuples, le rapport du capital, qui demande le travail, au nombre des bras à employer, peut se modifier assez rapidement. La guerre est souvent, à ses débuts, accompagnée d'une hausse dans les salaires, parce qu'en même temps qu'elle enlève des bras au travail, elle emploie, à la création du matériel des armées, des capitaux considérables. Mais au bout d'un certain temps, elle amène une situation
louledilTérenleparla destruction des capitaux qui en est l'inévitable suite. De même l'immobilisalion d'une portion notable du capital circulant d'un pays, par la construction de grands travaux publics, après avoir fait hausser momentanément les salaires, aura pour conséquence de les réduire ensuite, jusqu'à ce que l'accroissementdela puissance productive qulrésulle des Iravaux cffec(ués, ait permis au capital circulant de se reconstituer dans ses proportions antérieures. L'introduction des machines produira, au premier moment du moins, des effets semblables. Les machines remplaceront les bras; le capital circulant, qui autrefois alimentait les Iravailleurs, se trouvera remplacé par un capilal fixe qui ne demandera, pour être rendu productif, que le concours d'un petit nombre de travailleurs La demande du travail diminuera donc d'aulant, et, par suite, le salaire se trouvera réduit dans les métiers où les machines nouvelles seront appliquées. Au bout d'un certain temps, la consommation augmentant considérablement par l'effet de la réduction dans les prix, les métiers où fonctionnent les machines offriront au travail un emploi égal, quelquefois même supérieur, à celui qu'ils lui offraient avant l'introduction du procédé mécanique. Mais il n'en est pas moins vrai que les ouvriers de ces industries auront à traverser une période de dépression des salaires, dont les conséquences auront été pour eux très-pénibles, douloureuses même parfois; et il est vrai aussi que les difficultés qu'éprouvent ordinairement les travailleurs à changer de profession étendront quelque-
fois sur plusieurs générations les souffrances inséparables de ces sortes de transitions.
Les révolutions et les troubles politiques, en arrclant tout d'un coup la consommation, laissent engagée, sous forme d'ouvrage fait, une partie souvent considérable du capital circulant qui alimente le travail. Aussi voit-on d'ordinaire, dans les commotions politiques, les salaires s'abaisser en raison directe de la profondeur de Tébranlementque subit la société. Une année de mauvaise récolte, des spéculations folles, des entreprises hasardeuses, qui engloutissent , dans des productions que l'état de la société ne demandait pas, une partie de son capital, produisent des effets également désastreux. Tout le monde sait de notre temps, dans les pays de grande industrie, jusqu'où le salaire peut être réduit parles crises commerciales et industrielles. Dans tous les cas, c'est le capital qui, par une cause ou par une autre, est détruit ou momentanément retiré de la circulation. Le travail se trouve alors surabondant relalivement au capital disponible pour la production, et il est obligé de se contenter d'une rétribution d'autant plus faible que, par le retrait du capital, la masse des moyens de subsistance destinée aux travailleurs est plus réduite.
Dans tout ce qui vient d'être dit, nous avons supposé que le travail élait également rétribué pour tous les emplois. Ce n'était là qu'une hypothèse, que nous avons admise pour dégager la question de complications qui auraient pu l'obscurcir. En fait, les salaires diffc-