DU REVENU DES CAPITAUX
C'est de l'intérêt que nous avons à nous occuper en premier lieu. L'inléiêt est la forme sous laquelle se perçoit le revenu du capilal circulant; or c'est du capital circulant que proviennent les capitaux fixes; l'intérêt est donc l'élément fondamental pour la détermination du revenu de ces capitaux. Quand nous en aurons reconnu la loi, nous aurons établi, dans son principe, la loi qui règle le revenu du capital dans toutes les conditions où il s'emploie à la production. Il n'y aura plus alors à considérer que les circonstances qui, sans changer la nature des revenus, ajoutent certaines complications aux causes par lesquelles ils se fixent.
L'intérêt se délcrniine uniquement par l'offre et la demande des capitaux. Quand les capitaux sont rares relativement au travail qui les demande, l'intérêt est
élevé; a l'inverse quand les capitaux sont abondants relativement au travail, l'intérêt s'abaisse, et il s'abaisse d'autant plus que les capitaux abondent davantage. Nous l'avons dit plus baut, le taux de l'intérêt n'exprime qu'une simple proportion ; or la loi que nous venons d'énoncer est la seule par laquelle se règle cette proportion.
Pour l'intérêt des capitaux,, de même que pour les salaires, il y a des causes générales et constantes qui déterminent, dans chaque pays, un certain état des choses duquel résulte le taux normal de l'intérêt. C'est ainsi que l'intérêt est habituellement plus élevé aux Etats- Unis qu'en France, et plus élevé en France qu'en Angleterre. Mais, outre ces causes générales, il y a des causes particulières dont l'action n'est que momenlanée, et qui portent l'intérêt au-dessus ou au-dessous du taux normal. Les causes particulières qni modifient ainsi le aux de l'intérêt sont en général les mêmes que celles qui agissent sur le taux des salaires; il arrive même, par une contradiction qui n'est qu'apparente, que les mêmes causes qui font hausser les salaires font aussi hausser l'intérêt. Par exemple, quand on emploie des sommes considérables en préparatifs de guerre, la demande extraordinaire de capitaux que font les gouvernements, au moment même où les capitalistes se montrent plus circonspects, élèvera le taux de l'intérêt, et, en même temps, lac demande extraordinaire des bras fera hausser les salaires. Mais ce ne sera là qu'une situation exceptionnelle, conséquence des sacrifices ex-
ceptionnels que feront les gouvernements pour obtenir immédiatement les travaux que les circonstances réclament; une fois ces circonstances passées, les choses reprendront leur cours, et, tandis que l'intérêt restera élevé à raison de la destruction des capitaux par la guerre, les salaires baisseront par suite de la réduction survenue dans la masse du capital.
Du reste, ce serait, en principe général, une erreur de ranger parmi les causes qui agissent sur le (aux de lintérêt l'abondance ou la rareté du numéraire. Le numéraire sert à transmettre et à évaluer les choses qui constituent le capital, mais il ne se confond point avec lui. L'accroissement dans la quantité du numéraire n'augmente pas la masse du capital; seulement, par suite de cet accroissement, le numéraire se déprécie, et les prix de toutes choses augmentent. Si l'on offre en prêt des sommes de numéraire plus considérables, d'un autre côté, les emprunteurs ont besoin, pour une même opération productive, de sommes plus fortes, puisque le prix de tous les objets qu'ils emploient dans la production s'est élevé en proportion. Il résulle de là que l'offre et la demande des capitaux restent dans la même relation, et que, par conséquent, l'intérêt n'est point modifié. Les opérations dont le capital est l'objet s'effectueront sur des valeurs plus élevées, la masse des intérêts perçus en argent se trouvera accrue, mais le rapport du revenu du capitaliste au montant de son capital restera le même. Toutefois il pourra arriver, dans les premiers moments, quand l'accroissement dans la
masse du numéraire n'aura pas encore pu agir pour en abaisser la valeur, que l'intérel baissera; mais celle baisse ne sera que passagère; les cboses reprendront bienlôt leur cours naturel, et l'inléret remontera à son taux ordinaire.
Dans le prêt à intérêt, le capital s'offre sous la forme de choses que l'emprunteur consomme et remplace par d'autres choses de même nature et de même valeur, ou plus souvent sous la forme d'une valeur en numéraire. Mais très-souvent le capital se présente sous une autre forme, il consiste en objels déterminés, destinés à être restitués à celui qui les loue tels qu'ils sont, et qui constituent le capital fixe. Alors, au lieu de rapporter un intérêt, le capital rapporte un loyer. Le loyer comprend des éléments divers; le plus important est l'intérêt du capital circulant employé à constituer le capilal fixe. Mais lecapital fixe se détériore par l'usage; il exige, enouire, un entretien plus ou moins coûteux; il faudra donc que celui qui le donne en location relire, par le loyer, outre l'intérêt de la somme que représente l'objet loué, le montant des frais d'entretien, et une certaine somme destinée à l'amortissement de la valeur de l'objet, somme qui sera calculée suivant la durée probable de cet objet. Dans le cas où le producteur emploiera des capitaux fixes qui lui appartiennent, il comptera ces sommes dans ses frais de pioduction, et il les prélèvera successivement sur le prix de ses j)roduits. Ces sommes ne seront point comptées dans le revenu proprement dit du capital^ puisqu'elles ne serviront qu'à rembourser
un fonds successivement consommé par les opérations productives. Ces remboursements devront être mis sur le môme rang que les remboursements de la valeur des matériaux absorbés par l'opération productive. Il restera donc, comme revenu du capital, l'intérêt des sommes employées à créer le capital fixe, et rien par conséquent ne sera changé, par suite de l'emploi de ces capitaux, aux lois générales qui règlent le revenu du capitaliste. Il est toutefois à remarquer que, dans certains cas, par cela même que le capital se trouve engagé de façon à ne pas pouvoir être à volonté appliqué à un autre emploi, le loyer des capitaux fixes pourra subir une déprécialion, parfois d'assez longue durée, et qui se prolongera d'autant plus que les capitaux surabondants srront plus longtemps à êlre détruits par l'usage. L'effet contraire se produira dans le cas oiji,la demande de ces objets s'accroissant, il faudra un certain temps pour en augmenter le nombre.
Dans tous les cas, qu'il s'agisse du capital circulant ou du capital fixe, toutes les fois qu'il y aura pour le prêteur des risques à courir, lintérêt et le loyer du capital s'augmenteront d'une certaine somme, par laquelle le capitaliste sera indemnisé des chances de perle auxquelles il s'expose en prêtant ou en louant son capital.
On voit par ce qui précède que le revenu du capitaliste, pour le capital circulant comme pour le capital fixe, lorsqu'il est fixé suivant le cours naturel des faits qui règlent les valeurs, n'est pas autre chose que la ré-
muiiération d'un service rendu moyennant une certaine privation de la part de celui qui le rend. C'est en prenant les choses de cette façon que la doctrine de l'Église catholique a toujours déclaré légitime le prêt à intérêt, d.ms los cas où il ne porte avec lui aucun des caractères de l'usure. Il est bien vrai qu'en même temps l'Église, par l'enseignement de ses doclcurs, conservait au mutmimson caractère essentiel, qui est la gratuité; mais en cela elle était dirigée par des vues éminemment favorables aux masses, et par cette intelligence des vrais intérêts sociaux qui ne lui a jamais fait défaut. Les abus du prêt à intérêt ont été, dans tous les temps, extrêmes; l'usure a toujours été un des moyens les plus actifs et les plus odieux de l'exploitation des faibles par les puissants. Par la discipline de l'Église, qui limite le prêt à intérêt aux cas où la légitimité de la rétribution payée au capitaliste ne peut pas être contestée, l'usure est contenue dans les bornes les plus rigoureuses possibles; de plus, les capitaux sont portés de préférence vers les emplois les plus sûrs et les plus profitables aux classes les plus nombreuses, surtout vers les placements agricples.
L'Église, en défendant le principe de la gratuité du mutuum, se fonde principalement sur l'obligation où sont les chrétiens de se prêter mutuellement assistance. Il est des cas, en effet, où le précepte de la charité exige le prêt gratuit. La charité est une loi de la vie sociale aussi bien que la justice, et la doctrine catholique a toujours fermement maintenu ce principe contre la doc-
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Irine du rationalisme, qui place dans la justice toute la loi des relations sociales. Là est, nous semble-t-il, le véritable sens des décisions de l'Église touchant le mutuum. Mais à côté du prêt de charité il y a le prêt dont l'intérêt est le mobile, et qui a aussi, suivant les circonstances, sa légitimité. C'est ainsi qu'à côté du •muluum^ contrat essentiellement gratuit, dans le droit romain comme dans le droit canonique, la doctrine catholique autorise le prêt des capitaux circulants, dans des conditions telles qu'il reste toujours possible, lorsqu'il s'agit d'employer sérieusement le capital aux entreprises du travail \
^ Voir la note A à la fin de ce volume, sur la doctrine des théologiens au sujet du prêt à intérêt.
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