‹ De la Richesse dans les Sociétés ChrétiennesChapitre 8 sur 74 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DE l'inégalité des CONDITIONS ET DES CARACTÈRES DE LA MISÈRE.

L'inégalité des conditions est un fait aussi ancien que les sociétés humaines ; avec ou sans la liberté, on la rencontre partout. Même dans les sociétés où les petits sont le mieux garantis contre l'oppression des grands, elle est la conséquence inévitable de la diversité des aptitudes et des caractères. La supériorité des vertus, de l'intelligence et des forces physiques, quelquefois même une combinaison fortuite de circonstances heureuses, auront pour effet, dans tous les états de so* ciété, d'élever certains individus ou certaines familles au-dessus des autres individus et des autres familles, et de créer dans la masse des différences de richesse, de

80 DK L\ lUCHESSK

culture inlellecluelle et d'influence, qui aboutissent, même sous le régime de l'égalité civile et politique la plus complète, à des distinctions de classes parfois trèstranchées. Tant que la liberté et la propriété n'auront point fait place au despotisme égalilaire de la communauté socialiste, on verra dans la société des classes riches, des classes aisées et des classes pauvres. Il est même à croire que les pauvres y seront toujours assez nombreux. Pour assurer à tous les hommes, non point la richesse, mais simplement l'aisance, il faudrait changer en même temps les conditions du monde physique et les conditions de la nature humaine. N'est-ce point par là, en effet, qu'ont commencé ou fini tous les systèmes qui, depuis trois mille ans, ont tenté de réaliser dans la vie sociale l'utopie du bien-être universel ?

Tous les rêves de la philanthropie, de quelque nom qu'ils s'appellent, n'y pourront rien. La vie pénible sera toujours la condition de l'humanité, et la pauvreté sera toujours une des épreuves imposées aux sociétés humaines. C'est un fait qu'atteste une expérience de six mille ans, et nous en avons donné plus haut les raisons*. Mais si l'humanité est condamnée à subir la pauvreté, elle n'est pas condamnée à subir la misère. Celle-ci porte avec elle des caractères d'abaissement moral et matériel, que n'a pas nécessairement la pauvreté. La pauvreté consiste en un état de gêne, où les

* V. livre 1, chap. x.

ressources à la rigueur suffisent aux besoins ; mais à la condition que ceux-ci soient renfermés, par un acte continuel d'énergie morale, dans les limites les plus strictes. Qu'on invoque le témoignage de tous ceux qui ont étudié de près la vie des classes ouvrières, il en résultera que telle est la condition de la plus grande partie des familles qui les composent. Dans une des enquêtes les plus récentes et les plus sûres qui aient été faites sur ce sujet, M. Reybaud s'exprime comme suit sur la condition des ouvriers en soie : « Il est un point sur lequel les calculs s'accordent d'une manière peu consolante. Après en avoir bien vérifié les termes, pour ne laisser aucune prise à l'erreur, après les avoir comparés sans parti pris et sans en forcer les conséquences, je trouvais, et les hommes du métier trouvaient avec moi, que les chiffres se balançaient presque toujours et laissaient peu de chances à l'épargne. Et ce n'est pas dans un ou deux centres de production seulement que ce résultat est sensible, mais dans tous. En Allemagne comme en Suisse, comme en France, le salaire de l'ouvrier en soie se met strictement en équilibre avec les plus urgentes nécessités de la vie ^ »

Parcourez les savantes et patientes recherches de M. Yillermé, sur l'état moral et physique des ouvriers employés dans les manufactures de colon, de laine et de soie, et vous verrez que tout aboutit à la même conclusion. Ce même fait est constaté, avec non moins de

* Journal des Écon., 2* série, tome XVII, p. 195.

Page 1