III
roît accrochée, quelqu'un en passant la luy auroit deschirée? Un vil frippier peut-estre s'en plaindroit, qui en voudroit faire son proffit; mais un grand et riche s'en riroit, et n'en feroit compte, comparant cette perte au reste des biens qu'il a. Or ce corps n'est qu'une robbe empruntée, pour faire paroistre pour un temps nostre esprit sur ce bas et tumultuaire théâtre, duquel seul debvons faire cas, et procurer son honneur et son repos. Et d'où vient que l'on souffre avec tant d'impatience la douleur? c'est que l'on n'est pas accoustumé de chercher son contentement en l'ame, non assueverunt aniino esse contenu, nimium mis cum corpore fuit ". L'on a trop de commerce avec le corps. Il semble que la douleur s'enorgueillisse nous voyant trembler soubs elle^ ».
Elle nous apprend à nous degouster de ce qu'il nous faut laisser, et à nous desprendre de la pipperie de ce monde, service très notable.
La joye et le plaisir de la santé recouvrée, après que la douleur aura faict son cours, ce sera comme une lumière belle et claire, tellement qu'il semble que nature nous aye preste la douleur pour l'honneur et service de la volupté et de l'indolence.
== Senec. Epist. Lxxviii. — La traduction se trouvé dans
le texte.
^ Tout ce qui est ici indiqué par des guillemets, est pris de ia Philosùphie morale des Sioïques , par Duvair , p. 88g.
LïVRE m, CHAPITRE XXII. 179
Or sus donc si la douleur est médiocre, la patience sera facile; si elle est grande, la gloire le sera aussi: si elle semble trop dure, accusons notre mollesse et lascheté ; si peu y en a qui la puissent souffrir, soyons de ce peu. N'accusons nature de nous avoir faicts trop foibles, car il n'en est rien : mais noua sommes trop délicats. Si nous la fuyons, elle nous suyvra; si nous nous rendons à elle laschement et nous laissons vaincre, nous n'en serons traictés que plus rudement, et le reproche nous en demeurera. Elle nous veut faire peur, tenons bon, et qu'elle nous trouve plus résolus qu'elle ne pense. Nostre tendreur luy apporte cette aigreur et dureté. Stare jidenier : non guia difficilia , non audemus; sed quia non audemus , difjicilta sunt ^.
Mais affm que l'on ne pense pas que ce soyent de beaux mots de rhétorique, mais que la practique en est impossible, nous avons les exemples tant frequens et tant'riches, non seulement d'hommes, mais de femmes et enfans, qui non seulement ont soustenu de longues et douloureuses maladies avec tant de constance, queja douleur leur a plustost emporte' Ta vie que le courage, mais qui ont attendu, ont supporté avec gayeté, voire ont. cherché les grandes douleurs
^ « Ayons plus de confiance en nous-mêmes. Nous n'osons pas, parce que les choses nous paraissent trop difficiles; mais elles Be sont difficiles que parce que nous n'osons pas ». — Senec. Epist. civ.
i8o DE LA SAGESSE,
et les exquis tourraens. En Lacedemone les jeunes enfans s'entrefouettoient vivement, quelquefois jusques à la mort,' sans nionstrer en leur visage aucun ressentiment de douleur, pour s'accoustumer à endurer pour le pays ^. Le page d'Alexandre se laissa brusler d^un charbon sans faire frime aucune ny contenance de se plaindre, pour ne troubler le sacrifice ^; et un garçon de Lacedemone se laissa ronger le ventre à un renard , plustost que descouvrir son larcin K Pompée surpris par le roy Gentius , qui le vouloit contraindre de déceler les affaires publiques de Rome , pour monstrer qu'aucun tourment ne le luy feroit dire , il mit luy-mesmele doigtaufeu, et le laissa brusler, jusque» à ce que Gentius mesme l'en retira ^ : pareil cas avoit auparavant faict Mutius devant un autre roy, Porsenrla; et plus que tous a enduré le bon vieil Regulus desCartfiaginois^. Mais sur tous est Anaxarque, qui demy-brisé dedans les mortiers du tyran , ne' voulut jamais confesser que son esprit fust touché de tour-
^ G'est ce que Cîcéron , dans ses Tusculanes CL. V, cap, xxvii ) , témoigne avoir vu lui-même. — Voyez aussi Lucien, Dialogue des Exercices du corps.
^ Valère-Maxime attribue tout l'honneur de cette action S un enfant macédonien. Voyez Val.-Max. L. , III, chap. iir,f in extern.
7 Plutarque , Vie de Lycurgue , chajp. xiv.
^ Valère-Maxime , L. III, c. III.
9 Tite-Live , L. II , cap. xii , et Val.-Max. loco citato.