LIVRE III, CHAPITR'e X
ment s'y laissent prendre ; sçavoir les princes , chez qui les raeschans gaignent crédit par-là; et les femmes, car il n'y a rien si propre et ordinaire à corrompre la chasteté des femmes , que les paistre et entretenir de leurs louanges.
La flatterie est très difficile à esviter et à s'en garder, non seulement aux femmes a cause de leur foiblesse, et de leur naturel plein de vanité, et amateur de louange ; et aux princes à cause que ce sont leurs parens, amys, premiers ofticiers, et ceux doùt ils ne se peuvent passer, qui font ce mestier. « Alexandre ce grand roy et philosophe ne s'en put deffendre ^ : et n'y a aucun des privés qui ne fit pis que les roys , s'il estoit assiduellement essayé et corrompu par cette canaille de gens, comme ils sont» : mais généralement à tous *^, voire aux sages et à cause de sa douceur, tellement qu'encores qu'on la rebutte si plaistelle, bien qu'on s'y oppose, toutes fois l'on ne luy ferme jamais du tout la porte, undè saepè exclusa novissimè recipitur^. Et à cause de sa feinte qui la rend
7 Voyez Plutarque , Vie d' Alexandre. — La partie de la phrase qui est entre des guillemets CvSt tirée de Montaigne , L. III , c. xiiî.
*^ Pour entendre ceci , il faut se rappeler qu'il commence le paragraphe par ces mots : La flatterie est très-difficile à esviter... , non-seulement aux femmes , etc.
9 « Quoique souvent bannie , on la reçoit de nouveau. » Séncque , l^at. Quœst , L. IV , in prœfat.
3o DE LA SAGESSE,
très difficile à descouvrir : car elle est si bien fardée et couverte du visage d'amitié , qu'il est malaisé de la discerner. Elle en usurpe les offices, en a la voix, en porte le nom, et la contrefaict si artificiellement, que vous diriez que c'est elle. Elle estudie d'agréer et complaire; elle honore et loue; elle s'embesongne fort, et se remue pour le bien et service, s'accommode aux volontés et humeurs. Quoy plus! elle entreprend raesme le plus haut et le plus propre poinct d'amitié, qui est de remonstrer et reprendre librement. Bref le flatteur se veust dire et raonstrer supérieur en amour à celuy qu'il flatte. Mais au rebours n'y a rien plus contraire à l'amitié, pire et plus contraire que la mesdisance, l'injure, l'inimitié toute ouverte : c'est la peste et la poison de la vraye amitié : elles sont du tout incompatibles , non potes me simul amicoetadulatoreuti^°. Meilleures sont les aigreurs et poinctures de l'amy que les baisers du flatteur, meliora vulnera dillgentis, quam oscula blandientis ".
Parquoy pour ne s'y mescompter, voicy par sa vraye peinture les moyens de la bien recognoistre et remarquer d'avec la vraye amitié, i. La flatterie est
•^'» « Vous ne pouvez faire de moi tout ensemble un ami et flatteur. » — C'est ce que répondit Phocion à Ântipater , qui lui commandait une action déshonnête. Voyez Plutarque dans les Tréceptes de mariage ^ et aussi dans la Vie de Phocion.
" Proverbes , c. XXVll , v. 6.