‹ De la sagesse (volume 2)Chapitre 47 sur 164 · LIVRE m, CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE m, CHAPITRE XIV

dresser le corps , reigler les mœurs. Mais avant que donner les advis particuliers servans à ces trois, il y en a de généraux qui appartiennent à la manière de procéder en cet affaire pour s'y porter dignement et heureusement, qu'il faut sçavoir par un préalable.

Le premier est de garder soigneusement son ame *^'^ pucelle et nette de la contagion et corruption du monde, qu'elle ne reçoive aucune tache ny atteincte mauvaise. Et pour ce faire il faut diligemment garder les portes : ce sont les oreilles principalement, et puis les yeux; c'est à dire donner ordre qu'aucun, fust-il raesme son parent, n'approche de cet enfant, qui luy puisse dire ou souffler aux oreilles quelque chose de mauvais. Il ne faut qu'un mot , un petit propos, pour faire un mal difficile à reparer. Garde les oreilles surtout , et puis les yeux. A ce propos Platon est d'advis de ne permettre que valets, servantes et viles personnes entretiennent les enfans, car ils ne leur peuvent dire que fables , propos vains et niais, si pis ils ne disent ^'^. Or c'est desjà abbreuver et embabouyner cette tendre jeunesse de sottises et niaiseries.

Le second advis est au choix , tant des personnes qui auront charge de cet enfant, que des propos que l'on luy tiendra, et des livres que l'on luy baillera. Quant aux personnes, ce doibvent estre gens de bien, bien

■^■^^ L'ame de l'enfant.

=** Voyez Plutarque ; Comment il faut nourrir les enfans.

8o DE LA SAGESSE,

nays, doux et «agréables , ayant la teste bien faicte plus pleine de sagesse que de science, et qu'ils s'entendent bien ensemble , de peur que par advis contraires, ou par dissemblable voye de procéder, l'un par rigueur, l'autre par flatterie, ils ne s'entrempeschent, et ne troublent leur charge et leur dessein ^^. Les livres et les propos ne doibvent point estre de choses petites , sottes , frivolles ; mais grandes , sérieuses, nobles et généreuses, qui reiglent les sens, les opinions, les mœurs, comme ceux qui font cognoistre la condition humaine , les branles et ressorts de nos âmes, affin de se cognoistre et les autres; luy apprendre ce qu'il faut craindre, ay mer, désirer; que c'est que passion, vertu ; ce qu'il y a à dire entre l'ambition et l'avarice, la servitude et la subjection, la liberté et la licence. Aussi bien leur fera-t-on.avaller les unes plus que les autres. L'on se trompe : « il ne faut pas plus d'esprit à entendre les beaux exemples de Valere-Maxime , et toute l'histoire grecque et romaine (qui est la plus belle science et leçon du monde) , qu'à entendre Amadis de Gaule , et autres pareils comptes *^'' vains. L'enfant qui peut sçavoir combien

=5 Yoyez sur le choix de ceux qui doivent élever les enfans , Platon , in Euthidemo ^ vers la fin. Tout ce passage de Platon est extrêmement sensé, et applicable à plusieurs pensées de Charron, qu'il pourrait servir soit à appuyer, soit à rectifier

*''^ Lisez contes ^ mais ce mot est écrit comptes ^ dans toutes les éditions.

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