‹ De la sagesseChapitre 122 sur 280 · LIVRE I, CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XXXII

exterminant ceux qui les peuvent offenser , dont ils s'attaquent à tous jusques aux femmes ; car ils craignent tous. Cuncia ferit dum cuncta timet^. Les chiens couards mordent et deschirent dans la maison les peaux des bestes sauvages qu'ils n'ont ose' attaquer aux champs. Qui rend les guerres civiles et populaires si cruelles , sinon que c'est la canaille et lie du peuple qui les meine ? L'empereur Maurice , adverty qu'un soldat Phocas le debvoit tuer, s'enquit qui il estoit , et de quel naturel ; et luy ayant este' dict par son gendre Philippes qu'il estoit lasche et couard , il conclud qu'il estoit meurtrier et cruel. Elle vient aussi de malignité' interne d'ame, qui se paist et délecte au mal d'autruy; monstres, comme Caligula.

3 « Il frappe tout parce qu'il craint tout ». Uiimi. JL lu^f*9lê.,I",/tt.

CHAPITPiE XXXII*,

Tristesse.

Sommaire. — La tristesse est une langueur d'esprit et un découragement ; elle n'est pas naturelle. — Les deuils publics et particuliers ne sont que des impostures. — La tristesse est impie et pernicieuse : au dehors , elle est messeante et efféminée; au dedans elle flétrit l'ame. Elle a divers de-

* C'est le trente- troisième de la première édition,

i9o DE LA SAGESSE,

grés ; elle saisit et tue , ou s'exprime par des plaintes et des

larmes.

Exemples : Niobé. — Les Thraces. — Les lois romaines, — Niobé encore. — Le peintre du sacrifice d'Iphigénie.

IrISTESSE est une langueur d'esprit et un descouragement engendre' par l'opinion que nous sommes afflige's de grands maux : c'est une dangereuse ennemie de nostre repos qui flestrit incontinent nostre ame si nous n'y prenons garde , et nous oste l'usage du discours , et le moyen de pourvoir à nos affaires , et avec le temps enrouille et moisist l'ame , abatardist tout l'homme , endort et assoupist sa vertu , lorsqu'il se faudroit esveiller pour s'opposer au mal qui le ..mejne^ et J& presse. Mais il faudroit descouvrir la laideur et folie, et les pernicieux effects , voire l'injustice qui est en cette passion couarde , basse et lasche , affm d'apprendre à la bayr et fuir de toute sa puissance, comme très indigne des sages, selon la doctrine des Stoïciens. Ce qui n'est pas du tout tant aisé à faire , car elle s'excuse et se couvre de belles couleurs, de nature, pieté1, bonté", voire la pluspart du monde tascbe à l'honorer et favoriser : ils en habillent la sagesse, la vertu, la conscience.

1 On a remarqué que les jeunes gens dévots sont tous tristes , moroses et ennuyeux, tandis que ceux qui ont une longue habitude de la piété, sont souvent gais et aimables.

LIVRE I, CHAPITRE XXXII. 191 Or premièrement, tant s'en faut quelle soit naturelle, comme elle veust faire croire, qu'elle est partie formelle et ennemie de la nature, ce qui est aisé à monstrer. Quant aux tristesses cérémonieuses et deuils §. . » ~* publics tant affecte's et practique's par les anciens , et ' encores à présent presque par-tout (ceci ne touche point l'honnêteté et modération des obsèques et funérailles , ni ce qui est de la pieté et religion) , quelle plus grande imposture et plus vilaine happelourde *3 pourroit-on trouver par-tout ailleurs ? Combien de feinctes et mines contrefaictes et artificielles , avec coust et despense , et en ceux-là à qui le faict touche et qui jouent le jeu , et aux autres qui s'en approchent et font les officieux ? Mais encores pour accroistre la fourbe*3 on loue des gens pour venir pleurer et jetter des cris et des plainctes qui sont , au sceù de tous , toutes feinctes et extorquées avec argent; et larmes qui ne sont jettées que pour estre veues, et tarissent sitost qu'elles ne sont plus regardées; où est-ce que nature apprend cela ? Mais qu'est-ce que nature abhorre et condamne plus ? c'est l'opinion (mère nourrice , comme dict est , de la plupart des passions) ty~ rannique , faulse et populaire , qui enseigne qu'il faut pleurer en tel cas. Et si l'on ne peust trouver des larmes et tristes mines chez soy , il en faut acheter à

*2 Chose qui n'attrape et ne trompe que les lourdauds, *3 La fourberie.

iga DE LA SAGESSE,

beaux deniers comptans chez autruy ; tellement que pour bien satisfaire à cette opinion , faut entrer en grande despense , de laquelle nature , si nous la vou- I» I lions croire, nous deschargeroit volontiers. Est-ce

pas volontairement et tout publiquement trahir la raison, forcer et corrompre la nature, prostituer sa virilité', et se mocquer du monde et de soy-mesmç,, pour s'asservir au vulgaire , qui ne produict qu'erreur, et n'estime rien qui ne soit farde' et desguise' ? Les autres tristesses particulières ne sont non plus de la nature , comme il semble à plusieurs ; car si elles procedoient de la nature, elles seroient communes à tous hommes, et les toucheroient à peu près tous également : or nous voyons que les mesmes choses qui attristent les uns resjouissent les autres, qu'une province et une personne rient de ce dont l'autre pleure ; que ceux qui sont près des autres qui se lamentent, • les exhortent à se resouldre et quitter leurs larmes. Escoutez la pluspart de ceux qui se tourmentent, quand vous avez parlé à eux , ou qu'eux-mesmes ont prins le loisir de discourir sur leurs passions, ils confessent que c'est folie que de s'attrister ainsi, et loueront ceux qui , en leurs adversités , auront faict teste à la fortune , et opposé un courage masle et généreux à leurs afflictions. Et il est certain que les hommes n'accommodent pas leur deuil à leur douleur , mais à l'opinion de ceux avec lesquels ils vivent; et si l'on y regarde bien, Ton remarquera que c'est l'opinion

Page 1