‹ De la sagesseChapitre 123 sur 280 · LIVRE I, CHAPITRE XXXIL îo · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XXXIL îo

qui, pour nous ennuyer, nous représente les choses qui nous tourmentent, ou plustost qu'elles ne doibvent, par anticipation, crainte et appréhension de l'advenir; ou plus qu'elles ne doibvent.

Mais elle est bien contre nature, puisqu'elle enlaidist et efface tout ce que nature a mis en nous de beau et d'aymable, qui se fond à la force de cette passion , comme la beauté' d'une perle se clissoult dedans le vinaigre : c'est pitié lors de nous voyr ; nous nous en allons la teste baissée, les yeux fichés en terre , la bouche sans parole , les membres sans mouvemens, les yeux ne nous servent que pour pleurer ; et diriez que nous ne sommes rien que des statues suantes, et comme Niobé, que les poètes disent avoir esté convertie en pierre par force de pleurer.

Or elle n'est pas seulement contraire et ennemie de nature , mais elle s'attaque encores à Dieu ; car qu'est-elle autre chose qu'une plaincte téméraire et. outrageuse contre le Seigneur dé l'univers, et la loy commune du monde, qui porte que toutes choses qui sont soubs le ciel de la lune sont muables et périssables ? Si nous sçavons cette loy, pourquoy nous tourmentons-nous ? si nous ne la sçavons , de quoy nous plaignons-nous , sinon de nostre ignorance de ne sçavoir ce que nature a escrit par tous les coings du monde ? Nous sommes icy, non pour donner la loy , mais pour la recevoir , et suyvre ce que nous y i. i3

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trouvons estably ; et nous tourmentant au contraire, ne sert que nous donner double peine.

Après tout cela elle est très pernicieuse et dommageable à l'homme , et d'autant plus dangereuse , qu'elle nuit soubs couleur de profiter ; soubs un faux semblant de nous secourir, elle nous offense; de nous tirer le fer de la playe , l'enfonce jusqucs au cueur ; et ses coups sont d'autant plus difficiles à parer , et ses entreprises à rompre , que c'est un ennemy domestique , nourry et eslevé cliez nous , que nous avons mesme engendré pour nostre peine.

Au dehors par sa deformité et contenance nouvelle, toute altérée et contrefaicte , elle deshonore et infâme l'homme : prenez garde quand elle entre chez nous , elle nous remplit de honte tellement que nous n'osons nous monstrer en public, voire mesme en particulier à nos amis : depuis que nous sommes une fois saisis de cette passion, nous ne cherchons que quelque coing pour nous accroupir et musser de la veue des hommes. Qu'est-ce à dire cela, sinon qu'elle se condamne soy-mesme , et recognoist combien elle est indécente ? Ne diriez-vous pas que c'est quelque femme surprime en desbauche, qui se cache et craint d'estre recognue ? Après regardez ses vestemens et ses habits de deuil, estranges et efféminés, qui monstrent que la tristesse oste tout ce qu'il y a de masle et généreux, et nous donne toutes les contenances et infirmités des femmes. Aussi les Thraces habilloient

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