LIVRE I, CHAPITRE XXXII. i
en femmes les hommes qui estoient en deuil : et clict quelqu'un que la tristesse rend les hommes eunuques. Les loix romaines premières plus masles et généreuses Y. \mn.J$t: defendoient ces efféminées lamentations, trouvant hoi\ rible de se desnaturer de cette façon , et faire chose contraire à la virilité' , permettant seulement ces premières larmes qui sortent de la première poincte , d'une fresche et récente douleur, qui peuvent tomber mesme des yeux des philosophes qui gardent avec l'humanité la dignité, qui peuvent tomber des yeux sans que la vertu tombe du cœur.
Or, non-seulement elle fane le visage, change et desguise deshonnestement l'homme au dehors ; mais pénétrant jusques à la mouelle des os, tristitîa exsiccat ossa1*, fletrist aussi l'ame, trouble son repos, rend l'homme inepte aux choses bonnes et dignes d'honneur, luy ostant le goust, l'envie, et la disposition à faire chose qui vaille , et pour soy et pour autruy, et non-seulement à faire le bien, mais encores à le recevoir. Car mesme les bonnes fortunes qui luy arrivent luy desplaisent, tout s'aigrist en son esprit comme les viandes en l'estomach desbauché ; bref elle enfieîle nostre vie et empoisonne toutes nos actions.
Elle a ses degrés. La grande et extrême, ou bien qui n'est pas du tout telle de soy, mais qui est arrivée subitement par surprinse et chaulde allarme ,
4 « La tristesse dessèche les os», 3???*. RVili Z2-»
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saisit, transit, rend perclus de mouvement et sentiment comme une pierre , à l'instar de cette misérable * mère Niobe' :
Diriguit visu in medio , calor ossa reliquit , Labitur, et longo vix tandem tempore fatur5.
Dont le peintre représentant diversement et par degre's le deuil des parens et amis d'Iphigenia en son sacrifice, quand ce vint au père, il le peignist le visage couvert, comme ne pouvant l'art suffisamment exprimer ce dernier degré de deuil. Voire quelques fois tue tout à faict. La médiocre , ou bien la plus grande, mais qui par quelque laps de temps s'est relaschée, s'exprime par larmes, sanglots, souspirs, plainctes.
Curae levés ioquuntur, ingentes stupent6.
Advis et remèdes particuliers contre ce mal sont liv. III, chap. XXIX.
5 « Tous les traits de son visage s'altèrent, la chaleur abandonne ses os ; elle tombe , et elle parle avec peine enfin après un long intervalle ». Virg. Enéide.
6 « Les douleurs légères s'exhalent en paroles, les grandes gardent un silence stupide ». Sen. Hipp. acte II, se. 3. Ce vers se trouve déjà cité dans un précédent chapitre.
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