LIVRE I, CHAPITRE XXXV
passent en cet endroict, nous en surpassons plusieurs autres. L'usage du manger est aussi en eux et en nous tout naturel et sans instruction. Qui doubte qu'un enfant arrive' à la force de se nourrir, ne sceut quester sa nourrriture ? Et la terre en produict et luy en offre assez pour sa nécessité, sans autre culture et artifice, tesmoins tant de nations , qui, sans labourage, industrie, et soin aucun, vivent plantureusement*4. Quant au parler, l'on peust bien dire que s'il n'est point naturel, il n'est point nécessaire; mais il est commun à l'homme avec tous animaux. Qu'est-ce autre chose que parler, cette faculté' que nous leur l^hi^.if^ voyons de se plaindre, se resjouïr, s'entr'appeller au secours, se convier à l'amour ? Et comme nous parlons par gestes et par mouvement des yeux, de la teste, des mains, des espaules (en quoy se font sçavans les muets), aussi font les bestes, comme nous voyons en celles qui n'ont pas de voix, lesquelles toutesfois s' entrefont des offices mutuels; et comme à certaine mesure les bestes nous entendent, aussi nous les entendons. Elles nous flattent, nous menacent, nous requièrent, et nous elles. Nous parlons à elles, et elles à nous ; et si nous ne nous en tr' entendons parfaictement , à qui tient-il ? à elles ou à nous '{ c'est à deviner. Elles nous peuvent bien estimer bestes par cette raison , comme nous elles ; mais encore nous
*4 Abondamment.
ao8 DE LA SAGESSE,
reprochent-elles que nous ne nous entr'entendons pas nous-mesmes. Nous n'entendons pas les Basques, les Bretons , et elles s'entr'entendent bien toutes , non seulement de mesme espèce ; mais, qui plus est, de diverse : en certain abbayer du chien, le cheval cognoist qu'il y a de la cholere ; et en autre voix il cognoist qu'il n'y en a point. Au reste elles entrent en intelligence avec nous. En la guerre , aux combats , les elephans, les chiens, les chevaux s'entendent avec nous, font leurs rnouvemens accordans à poursuyvre, arrester, donner, reculer; ont paye, solde et part au butin, comme il s'est practiqué en la nouvelle conqueste des Indes5. Voilà des choses communes à tous et à peu près pareilles.
Venons aux différences et advantages des uns sur les autres. L'homme est singulier et excellent en aucunes choses par dessus les animaux; et en d'autres, les bestes ont le dessus, affin que toutes choses soyent ainsi entrelassées et enchaînées en cette generalle police du monde et de nature. Les advantages certains de l'homme sont les grandes facultés de l'ame, la subtilité', vivacité' et suffisance d'esprit à inventer , juger, choisir : la parole pour demander et offrir ayde et secours ; la main pour exécuter ce que l'esprit aura de soy inventé, et apprins d'autruy. La forme aussi
5 Allusion aux chiens que les Espagnols dressaient à la chasse des malheureux Américains.