‹ De la sagesseChapitre 133 sur 280 · LIVRE I, CHAPITRE XXXV. 2iï · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XXXV. 2iï

Les advantages , que l'homme prétend sur les bestes, mais qui sont disputables, et qui peust-estre sont au rebours pour les bestes contre les hommes , sont plusieurs. Premièrement , les facultés raisonnables, discours, ratiocination, discipline, jugement, prudence. Il y a icy deux choses à dire : l'une est de la vérité du faict. C'est une question grande , si les bestes sont privées de toutes ces facultés spirituelles. L'opinion qui tient qu'elles n'en sont pas privées, ains qu'elles les ont , est la plus authentique et plus vraye : elle est tenue des plus graves philosophes , mesmement de Democrite, Anaxagoras, des stoïciens Galien, Porphyre, Plutarque : soustenue par cette raison ; la composition du cerveau , qui est la partie de laquelle l'ame se sert pour ratiociner*12, est toute pareille et mesme aux bestes qu'aux hommes : confirmée par expérience ; les bestes des singuliers concluent les universels ; du regard d'un homme seul cognoissent tous hommes; sçavent conjoindre et diviser, et distinguer le bon du mauvais , pour leur vie , liberté, et de leurs petits. Voire se lisent et se voyent, si l'on y veust bien prendre garde , plusieurs traicts faicts par les bestes, qui surpassent la suffisance, subtilité et tout l'engin*13 du commun des hommes; j'en veux ici rapporter quelques-uns plus signalés. Le re-

*12 Raisonner.

*t3 Toute la ruse : du latin ingenium.

2i2 DE LA SAGESSE,

nard voulant passer sur la glace d'une rivière gelée , applique l'oreille contre la glace, pour sentir s'il y a du bruict, et si l'eau court au dessoubs, pour sçavoir s'il faut advancer ou reculer ; dont s'en servent les Thraciens voulans passer une rivière gelée. Le chien, pour sçavoir auquel des trois chemins se sera mis son maistre, ou l'animal qu'il cherche, après avoir fleuré et s'estre asseuré des deux, qu'il n'y a passé pour ny sentir la trace , sans plus marchander ny fleurer , il s'eslance dedans le troisiesme. Le mulet du philosophe Thaïes portant du sel et traversant un ruisseau , se plongeoit dedans avec la charge , pour la rendre plus légère , l'ayant une fois trouvée telle , y estant par accident tombé; mais estant après chargé de laine ne s'y plongeoit plus. Plutarque diet avoir veu en un batteau, un chien jettant en un vaisseau des cailloux, pour faire monter l'huile qui esloit trop basse. Autant s'en dict des corbeaux de Barbarie, pour faire monter l'eau, quand elle est basse, et qu'ils veulent boire. De mesme , les elephans portans des pierres et pièces de bois dedans la fosse où un autre leur compagnon se trouve engagé, pour luy ayder à en sortir. Les bœufs des jardins royaux de Suze , apprins à faire cent tours de roue à l'entour d'un puits , pour en tirer de l'eau, et en arrouser les jardins , n'en vouloyent jamais faire d'advantage , et ne failloyent aussi jamais au compte. Toutes ces chos es comment se peuvent-elles faire sans discours et ratio-

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