LIVRE I, CHAPITRE XXXV
retranchées et baillées chetifVes et foibles pour leur grand bien et repos , et données à l'homme pour son grand tourment : car par icelles il s'agite et travaille, se fasche du passé , s'estonne et se trouble pour l'advenir ; voire il imagine , appréhende et craint des maux qui ne sont et ne seront point. Les animaux n'appréhendent le mal, que lorsqu'ils le sentent; estans eschappés sont en pleine seureté et repos. Voilà comment l'homme est le plus misérable, par où l'on le pensoit plus heureux : dont il semble qu'il eust mieux valu à l'homme n'estre point doué et garni de toutes ces belles et célestes armes, puisqu'il les tourne contre soy à son mal et sa ruyne. Et de faict nous voyons que les stupides et foibles d'esprit vivent plus en repos , et ont meilleur marché des maux et accidens , que les fort spirituels.
Un autre advantage que l'homme prétend sur les bestes , est une seigneurie et puissance de commander, qu'il pense avoir sur elles ; mais outre que c'est un advantage que les hommes mesmes ont et exercent les uns sur les autres, encores cecy n'est-il pas vray. Car où est ce commander de l'homme , et cet obeïr des bestes ? C'est une chimère 20, et les hommes craignent plus les bestes, qu'elles ne font les hommes.
20 Les objections sont bien faibles , et il me semble entendre J. J. Rousseau, qui a souvent copié Cbarron, prendre également parti contre la civilisation de l'bomme.
L'homme a bien à la vérité grande prééminence pardessus les bestes, ut praesit piscibus maris , volatilibus cœli , bestiis terme21. Et c'est à cause de sa belle et droicte forme , de sa sagesse et prérogative de son esprit; mais non pas qu'il leur commande , ny qu'elles luy obéissent.
Il y a encores un autre advantage voisin de cettuy-cy , prétendu par l'homme, qui est une pleine liberté, reprochant aux bestes la servitude , captivité , subjection , mais c'est bien mal à propos. Il y a bien plus de subject et d'occasion de le reprocher à l'homme, tesmoins les esclaves non seulement faicts par force , et ceux qui descendent d'eux, mais encore les volontaires, qui vendent à purs deniers leur liberté, ou qui la donnent de gayeté de cueur, ou pour quelque commodité, comme les escrimeurs anciens à outrance, les femmes à leurs dames , les soldats à leurs capitaines. Or il n'y a rien de tout cela aux bestes : elles ne s'asservissent jamais les unes aux autres ; ne vont point à la servitude , ny activement, ny passivement, ny pour asservir , ny pour estre asservies : et sont en toutes façons plus libres que les hommes. Et ce que l'homme va à la chasse , prend, tue , mange les bestes , aussi est-il prias , tué , mangé par elles à son tour , et plus noblement , de vive force , non par finesse , et
21 « Pour dominer sur les poissons de la mer , sur les osseaux du ciel et les animaux de la terre ». Gen. I, 26.
LIVRE I, CHAPITRE XXXV. 219 par art , comme il faict ; et non-seulement d'elles, mais de son compagnon , d'un autre homme , chose bien vilaine : les bestes ne s'assemblent point en troupe , pour aller tuer , destruire , ravager et prendre esclave une autre troupe de leurs semblables, comme font les hommes.
Le quatriesme et grand advantage prétendu par l'homme est en la vertu ; mais de la morale il est disputable (j'entends morale matériellement pour l'action externe); car formellement la moralité, bonne ou mauvaise , vertu et vice , (qui ne peust estre sans le franc arbitre et est matière de mérite et démérite) ne peust estre en la beste : la recognoissance , l'amitié officieuse , la fidélité , la magnanimité , et tant d'autres , qui consistent en société et conversation , sont bien plus vives, plus expresses et constantes qu'au commun des hommes. Hircanus le chien de Lysimachus demeura sur le lict de son maistre mort sans vouloir jamais manger ny boire ; et se jetta au feu où fut mis le corps de son maistre, et s'y laissa brusler avec luy : tout le mesme en fist un autre appartenant à un certain Pyrrhus : celuy du sage Hésiode décela les meurtriers de son maistre : un autre de mesme en la présence du roi Pyrrhus et de toute son armée : un autre qui ne cessa, comme affirme Plutarque, allant de ville en ville , jusques à ce qu'il eust faict venir en justice le sacrilège et voleur du temple d'Athènes. L'histoire est célèbre du lyon hoste et nourricier
22o DE LA SAGESSE,
d'Androclus*22 esclave son médecin, qu'il ne voulust toucher luy ayant esté exposé, ce qu'Apion dict avoir veu à Rome. Un éléphant ayant par cholere tué son gouverneur, par repentance ne voulust plus vivre, boire, ny manger. Au contraire il n'y a animal au monde injuste , ingrat, mescognoissant, traistre, perfide, menteur et dissimulé au pris de l'homme. Au reste puis que la vertu est en la modération de ses appétits et à brider les voluptés , les bestes sont bien plus reiglées que nous , et se contiennent mieux dedans les bornes de nature. Car non-seulement elles ne sont point touchées ny passionnées de cupidités non naturelles , superflues et artificielles , qui sont vicieuses toutes , et infinies , comme les hommes qui y sont pour la pluspart tous plongés ; mais encores aux naturelles, comme boire et manger, l'accoinctance des masles et femelles , elles y sont beaucoup plus modérées et retenues. Mais pour voyr qui est plus vertueux et vicieux de l'homme ou de la beste , et faire à bon escient honte à l'homme devant la beste , prenons la plus propre et convenable vertu de l'homme , c'est comme porte son nom, l'humanité; comme le
*22 La première édition ayant imprimé Androdus pour Androclus , ou plutôt pour Androclès , par erreur typographique , toutes les autres éditions que j'ai sous les yeux , excepté celle de Dijon , ont répété cette faute ; mais il est évident que les lettres cl ont été prises pour la lettre d.