‹ De la sagesseChapitre 137 sur 280 · LIVRE I, CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XXXV

plus estrange et contraire vice, c'est cruauté. Or en cecy les bestes ont bien de quoy faire rougir l'homme en ces huict mots : elles ne s'attaquent et n'offensent gueres ceux de leur .genre , major serpentumferarumque concordia quam hominum 23 : ne combattent que pour très grandes et justes causes, deffense et conservation de leur vie, liberté', et leurs petits : avec leurs armes naturelles et ouvertes, par la seule vive force et vaillance d'une à une , comme en duels et non en troupe , ny par dessein : ont leurs combats courts et tost expédiés, jusques à ce que l'une soit blessée ou qu'elle cède : et le combat fmy, la querelle, la haine, et la cholere est aussi terminée. Mais l'homme n'a querelle que contre l'homme : pour des causes non-seulement légères , vaines et frivoles, maïs souvent injustes : avec armes artificielles et traistresses : par fraudes et mauvais moyens : en troupe et assemblée faicte avec dessein : faict la guerre fort longuement et sans fin , jusques à la mort : et ne pouvant plus nuire , encores la haine et la cholere dure.

La conclusion de cette comparaison est que vainement et mal l'homme se glorifie tant pardessus les bestes. Car si l'homme a quelque chose plus qu'elles , comme est principalement la vivacité de l'esprit et de l'entendement, et les grandes facultés de l'ame : aussi

23 « Il y a plus de concorde entre les serpens et les bêtes féroces qu'entre les hommes ».

en eschange est-il subject à raille maux, dont les bestes n'en tiennent rien : inconstance , irrésolution , superstition, soin pénible des choses à venir, ambition, avarice, envie, curiosité, detraction, mensonge, un monde d'appétits desreiglés, de mescontentemens et d'ennuis. Cet esprit dont l'homme faict tant de feste , luy apporte un million de maux, et plus lors qu'il s'agite et s'efforce. Car non-seulement il nuict au corps , trouble , rompt et lasse la force et les fonctions corporelles, mais encore soy-mesme s'empesche. Qui jette les hommes à la folie, à la manie, que la poincte, l'agilité et la force propre de l'esprit ? Les plus subtiles folies et excellentes manies viennent des plus rares et vives agitations de l'esprit, comme des plus grandes amitiés naissent les plus grandes inimitiés; et des santés vigoureuses, les mortelles maladies. Les melancholiques , dict Platon, sont plus capables de science et de sagesse ; mais aussi de folie. Et qui bien regardera, trouvera qu'aux élévations et saillies de l'ame libre il y a quelque grain de folie ; ce sont à la vérité choses fort voisines .

Pour simplement vivre bien selon la nature, les bestes sont de beaucoup plus advantagées, vivent plus libres, asseurées, modérées, contentes. Et l'homme est sage qui les considère, qui s'en faict leçon et son

24 Helvétius a très-bien démontré cette vérité , dans son livre , de l'Esprit.

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