LIVRE I, CHAPITRE XXXVI. 23i
nées de tous costés ; il n'y a que mal qui coule , que mal qui se prépare, et le mal pousse le mal, comme la vague pousse l'autre; la peine est tousjours présente, et l'ombre de bien nous déçoit; la bestise et l'aveuglement possède le commencement de la vie; le milieu est tout en peine et travail, la fin en douleur, mais toute entière en erreur.
La vie humaine a ses incommodités et misères communes, ordinaires et perpétuelles : elle en a aussi de particulières et distinctes , selon que ses parties, aage et saisons sont différentes; enfance, jeunesse, virilité, vieillesse, chacune a ses propres et particulières tares15.
La pluspart du monde parle plus honorablement et favorablement de la vieillesse, comme plus sage, meure, modérée, pour accuser et faire rougir la jeunesse comme vicieuse , foie , desbauchée , mais c'est injustement; car à la vérité les défauts et vices de la vieillesse sont en plus grand nombre , et plus grands et importuns que de la jeunesse; elle nous attache encores plus de rides en l'esprit qu'au visage, et ne se voit point d'ames qui en vieillissant ne sentent l'aigre et le moisi : avec le corps l'esprit s'use et s'empire , et vient enfin en enfantillage : bis pueri senes16. La vieillesse est une maladie nécessaire et puissante , qui
,5 Défauts , faiblesses.
16 « Les vieillards sont enfans pour la seconde fois ».
23a DE LA SAGESSE,
nous charge imperceptiblement de plusieurs imperfections. On veust appeller sagesse une difficulté d'humeurs , un chagrin et desgoust des choses présentes , une impuissance de faire comme devant : la sagesse est trop noble pour se servir de tels officiers ; vieillir n'est pas assagir*17 ny quitter les vices, mais seulement les changer et en pires. La vieillesse condamne les voluptés , c'est pource qu'elle est incapable de les gouster , comme le chien d'Esope ; elle dict qu'elle n'en veust point, c'est pource qu'elle n'en peust jouyr; elle ne les laisse pas proprement, ce sont elles qui la desdaignent; elles sont tousjours enjouées et en feste; il ne faut pas que l'impuissance corrompe le jugement, lequel doibt en la jeunesse cognoistre le vice en la volupté, et en la vieillesse la volupté au vice. Les vices de la jeunesse sont témérité, promptitude indiscrète , desbauche , et desbordement aux voluptés, qui sont choses naturelles, provenantes de ce sang bouillant, vigueur et chaleur naturelle, et par ainsi excusables ; mais ceux de la vieillesse sont bien autres. Les légers sont une vaine et caduque fierté , babil ennuyeux, humeurs espineuses et insociables, superstition, soin des richesses lors que l'usage en est perdu, une sotte avarice et crainte de la mort, qui vient proprement non de faute d'esprit et de courage, comme l'on dict, mais de ce que le vieillard s'est lon-
*'7 Devenir sage.