LIVRE I, CHAPITRE XXXIX
aucun pur, que nous ne l'acheptions au poids de quelque mal. Aussi la tristesse n'est point pure et sans quelque alliage de plaisir, labor voluptasque dissimillima natura , societaie quadam nalurali in ter se sunt juncla; —
• . . . Est quaedam flere voluptas8.
Ainsi toutes choses en ce monde sont mixtionnées et destrempées avec leurs contraires : les mouvemens et plis du visage qui servent au rire , servent aussi au pleurer, comme les peinctres nous apprennent. Et nous voyons que l'extrémité' du rire se mesle aux larmes. Il n'y a point de bonté' en nous, qu'il n'y aye quelque teincture vicieuse, omnes justitiae noslrae sunt tâmquam pannus menstruatae 9 ', comme se monstrera en son lieu. Il n'y a aussi aucun mal sans quelque bien : nullum sine authoramento malum est10. Tousjours à quelque chose sert malheur; nul mal sans bien, nul bien sans mal en l'homme; tout est mesle', rien de pur en nos mains. Secondement tout ce qui nous advient, nous le prenons et en jouyssons de mauvaise main : nostre goust est irrésolu et incertain ; il ne sçait rien tenir ny jouyr de bonne façon : de là est
8 « La peine et le plaisir , quoique de nature très-différente , sont unies entre elles par un certain lien naturel ». Tit. Liv. « Il y a quelque volupté à pleurer ». Ovid.
9 « Toutes nos justices ressemblent au linge qui a servi : il y a toujours quelque souillure ». Senec.
10 Ce passage est traduit par la phrase qui le précède.
25o DE LA SAGESSE,
venue la question interminable du souverain bien. Les choses meilleures souvent en nos mains par nostre foiblesse, vice, et insuffisance , s'empirent, se corrompent, deviennent à rien, nous sont inutiles, voire quelques fois contraires et dommageables.
Mais la foiblesse humaine se monstre richement au bien et au mal , en la vertu et au vice ; c'est que l'homme ne peust estre, quand bien il voudroit, du tout bon ny du tout meschant. Il est impuissant à tout. Quant au bien et à la vertu considérons trois pomcts; le premier est, que l'on ne peust faire tout bien, ny exercer toute vertu; d'autant que plusieurs vertus sont incompatibles, et ne peuvent demeurer ensemble au moins en un mesme subject , comme la continence filiale et viduale, qui sont entièrement différentes , le célibat et le mariage ; estans les deux seconds estats de viduité et de mariage bien plus pénibles et affaireux, et ayant plus de difficulté' et de vertu que lés deux premiers de filiage et de célibat, qui ont aussi plus de pureté', de grâce et d'aysance: virgo jœlicior , vidua laboriosior, in illagratia, in ista virtus coronatuf '.La constance qui est en la pouvreté , indigence , adversité , et celle qui est en l'abondance et prospérité; la patience de mendicité et la libéralité.
11 « La vierge est plus heureuse , la veuve a plus de peines et de tourmens ; dans celle-là c'est la grâce qui est couronnée, dans l'autre c'est la vertu ». Tertul.