LIVRE I, CHAPITRE XXXIX
souffrir les extrémités. Car si elles sont petites, et en leur monstre viles, il les desprise et desdaigne comme indignes, et s'offence de les considérer; si elles sont fort grandes et esclatantes, il lesredoubte, les admire et s'en scandalise. Le premier touche principalement les grands et subtils , le second se trouve aux plus foibles.
Elle se monstre aussi bien clairement à l'ouie, veue , et au coup subit des choses nouvelles et inopinées, qui nous surprennent et saisissent à l'impourveu : car elles nous estonnent si fort, qu'elles nous ostent les sens et la parole :
Diriguit visu in medio , calor ossa reliquit. Labitur , et longo vix tandem tempore fatur w.
quelques fois la vie mesme : soient-elles bonnes, tesmoin la Dame romaine qui mourust d'ayse voyant son fds retourné de la desroutte ; tesmoins Sophocles et Denys le tyran : soient mauvaises , comme Diodorus, qui mourust sur le champ de honte, pour ne pouvoir développer un argument.
Encores cettuy-cy , mais qui sera double et de deux façons contraires. Les uns cèdent et sont vaincus par les larmes48 et humbles supplications d'autruy, et
^7 « H pâlit , sa langue se glace dans sa bouche , sa chaleur l'abandonne, il tombe, et peut à peine parler après un long intervalle ». Virg.
^8 Qui oserait blâmer César laissant tomber de ses mains la sentence contre Ligarius?. . .
a7o DE LA SAGESSE,
se piequent du courage et de la braverie ; les autres au rebours ne s'esmeuvent par toutes les submissions et plainctes, mais se laissent gaigner à la constance, et resolution. 11 n'y a point de doubte que le premier ne vienne de foiblesse : aussi se trouve-t-il volontiers es âmes molles et vulgaires. Mais le second n'est sans difficulté', etsetrouveen toute sorte de gens. Il semble que se rendre à la vertu et à une vigueur masle et généreuse, est d'ame forte aussi et généreuse : et il est vray, s'il se faict par estimation et révérence de la vertu ; comme fit Scanderberg 49 recevant en grâce un soldat pour l'avoir veu prendre party de se deffendre contre luy ; Pompeius pardonnant à la ville des Mammertins en considération de la vertu du citoyen Zenon ; l'Empereur Conrard pardonnant au Duc de Bavieres et autres hommes assiégés , pour la magnanimité' des femmes, qui les luy desroboient et emportoient sur leurs testes. Mais si c'est par estonnement et effray de son esclat, comme le peuple Thebain qui perdit le cueur oyant Epaminondas accuse' , raconter ses beaux faicts et luy reprocher avec fierté son ingratitude, c'est foiblesse et lascheté. Le faict d'Alexandre mesprisant la brave resolution de Betis prins*50 avec la ville de Gaza où il commandoit, ne
^9 Ces exemples sont empruntés des Essais de Montaigne. liv. i, c. i.
*5oPris,