LIVRE I, CHAPITRE XLL
hors de luy il n'y en a point au monde. C'est le propre de l'homme d'estre misérable; le seul homme, et tout homme est tousjours misérable, comme se verra: homo natus de muliere , brevi vivens tempore , repletus multis miseras I. Qui voudroit représenter toutes les parties de la misère humaine, faudroit discourir toute sa vie, son estre, son entrée, sa durée, sa fin. Je n'entreprens donc pas cette besongne, ce seroit œuvre sans fin ; et puis c'est un subject commun traitté par tous : mais je veux icy cotter certains poincts qui ne sont pas communs, ne sont pas prins *2 pour misères, ou bien que l'on ne sent et l'on ne considère pas assez, combien qu'ils soyent les plus pressans, si l'on sçavoit bien juger.
Le premier chef et preuve de la misère humaine est, que sa production, son entrée est honteuse , vile, vilaine, mesprisée; sa sortie, sa mort et ruyne, glorieuse et honorable. Dont il semble estre un monstre et contre nature, puis qu'il y a honte aie faire, honneur à le desfaire : nostri nosmet pœnitet et pudet1 '. Sur cecy voicy cinq du six petits mots. L'action de planter et faire l'homme est honteuse, et toutes ses parties , les approches, les apprests, les outils, et tout ce qui y
1 « L'homme est né de la femme ; il n'a que peu de tems à vivre; il est rempli de misères ». Job. ch. XIV, v. i.
*2 Pris.
3 « Nous avons regret et honte de nous-mêmes ». Terent. Phorm, act. i, se- 3.
a7G DELASAGESSE,
sert, est tenu et appelle honteux, et n'y a rien de si honteux en la nature humaine : l'action de le perdre et tuer, honorable , et ce qui y sert est glorieux ; l'on le dore et enrichist, l'on s'en pare, l'on le porte au costé, en la main, sur les espaules. L'on se desdaigne d'aller voir naistre un homme : chascun court et s'assemble pour le voir mourir, soit au lict, soit en la place publique, soit en la campagne raze. On se cache, on tue la chandelle pour le faire; l'on le faict à la dcsrobée : c'est gloire et pompe de le desfaire ; l'on allume les chandelles pour le voir mourir, l'on l'exécute en plein jour, l'on sonne la trompette, l'on le combat , et en faict-on carnage en plein midy. Il n'y a qu'une manière de faire les hommes ; pour les desfaire et ruyner, mille et mille moyens, inventions, artifices. Il n'y a aucun loyer, honneur ou recompense assignée pour ceux qui sçavent faire, multiplier , conserver l'humaine nature ; tous honneurs , grandeurs, richesses, dignite's, empires, triomphes, trophées sont décernés à ceux qui la sçavent affliger , troubler, destruire. Les deux premiers hommes du monde, Alexandre et César, ont desfaict chacun d'eux (comme dict Pline) plus d'un million d'hommes, et n'en ont faict ny laissé après eux. Et anciennement, pour^e seul plaisir et passe-temps aux yeux du peuple , se faisoient des carnages publics d'hommes : homo sacra res per jocum et lusum occiditur: — satis speclacuïi in homine mors est : innocentes in ludum veniunt ut