‹ De la sagesseChapitre 168 sur 280 · LIVRE I, CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XLI

publicœ voluptatîs hostiae fiant '4 :. Il y a des nations qui maudissent leur naissance, bénissent leur mort. Quel monstrueux animal qui se faict horreur à soy-mesme ! Or rien de tout cecy ne se trouve aux bestes ny au monde.

Le second chef et tesmoignage de sa misère est au retrancher des plaisirs si petits et chetifs qui lui appartiennent (car des purs, grands et entiers, il n'en est capable , comme a esté dict en sa foiblesse) , et au rabattre du nombre et de la douceur d'iceux : si ce n'est qu'il se face pour Dieu, quel monstre qui est ennemy de soy-mesme , se desrobe et se trahist soymesme , à qui ses plaisirs pèsent, qui se tient au malheur ! Il y en a qui évitent la santé, l'allégresse, la joye, comme chose mauvaise.

O miseri quorum gaudia crimen habent 5 !

Nous ne sommes ingénieux qu'à nous mal mener, c'est le vray gibbier de la force de nostre esprit.

Il y a encore pis : l'esprit humain n'est pas seulement rabbat-joye, trouble - feste , ennemy de ses appétits, naturels et justes plaisirs, comme je viens

4 « L'homme , cet objet sacré , on le tue par jeu , par divertissement : — la mort d'un homme est un spectacle. Des innocens viennent dans les jeux de l'amphithéâtre, pour servir de victimes aux plaisirs publics ». Sen. epist. g5. — Tertul. de Spectac.

5 « O malheureux dont les plaisirs sont des crimes , Cornel. Gallus , Eleg. I , v. ï8o

de dire ; mais encores il est forgeur de maux. Il se peinct et figure, craint, fuit, abhorre, comme bien grands maux, des choses qui ne sont aucunement maux en soy et en vérité', et que les bestes ne craignent point, mais qu'il s'est feinct par son propre discours et imagination estre tels, comme sontn'estre advance' en honneur, grandeur, biens, item cocuage, stérilité' d'enfans, la mort6. Car à vray dire il n'y a que la douleur qui soit mal, et qui se sente. Et ce qu'aucuns sages semblent craindre ces choses , ce n'est pas à cause d'elles , mais à cause de la douleur qui quelques fois les accompagne de près : car souvent elle devance et est avant-coureuse de la mort, et quelques fois suit la disette des biens, de crédit et honneur. Mais ostez de ces choses la douleur, le reste n'est que fantasie, qui ne loge qu'en la teste de l'homme qui se taille de la besongne pour estre misérable ; et imagine à ces fins de faux maux outre les vrays, employant et estendant sa misère , au lieu de la ehastrer et raccourcir. Les bestes ne sentent et sont exemptes de ces maux , et par ainsi nature ne les juge pas tels. Quant à la douleur, qui est le seul vray mal, l'homme y est du tout ne', et tout propre : les Mexicaines saluent les enfans sortans du ventre de leur

6 Charron ne parle ici que de la mort physique , qui est plutôt une cessation de maux qu'un mal réel : elle n'est un mal que par l'idée d'un ayenir qu'on craint , parce qu'on l'ignore,

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