LIVRE I, CHAPITRE XLI
Ce n'est pas assez que l'homme soit de faict et par nature misérable, et qu'outre les vrays et substantiels maux, il s'en feigne et s'en forge de faux et" fantastiques, comme dict est; il faut encores qu'il les estende , allonge et fasse durer et vivre , tant les vrays que les faux, plus qu'ils ne peuvent, tant il est amoureux de misère : ce qu'il faict en diverses façons. Premièrement, par mémoire du passe' et anticipation de l'advenir, nous ne pouvons faillir d'estre misérables, puisque nos principaux biens , dont nous nous glorifions, sont instrumens de misères, mémoire et providence :futuro torquemur et praeterito, mulia bona nostra nobis nocent , timons tormentum memoria reducit , providentiel anticipât , nemo praesentibus tantum miser est I0. Est-ce pas grande envie d'estre misérable, que de n'attendre pas le mal qu'il vienne, mais l'aller rechercher, le provoquer à venir, comme ceux qui se tuent de la peur qu'ils ont de mourir , c'est-à-dire préoccuper par curiosité' ou foiblesse et vaine appréhension, les maux et inconveniens, et les attendre avec tant de peine et d'allarme, ceux mesmes qui par adventure ne nous doivent point toucher ? Ces gens icy veulent estre misérables avant le temps , et double-
10 « Nous sommes tourmentés par l'avenir et par le passé. Il est même plusieurs avantages que nous possédons, qui nous sont nuisibles : la mémoire nous ramène le tourment de la crainte; la prévoyance f anticipe ; ce n'est pas seuiement par les maux présens que Ion est malheureux". Sen. épis t. S^injîne.
ment misérables , par un real Ir sentiment de la misère , et par une longue préméditation d'icelle , qui souvent est cent fois pire que le mal mesme : minus afjicit sensus fatigatio , quam eogitatio 1 2 . L'estre de la misère ne dure pas assez ; il faut que l'esprit l'allonge, l'estende, et avant la main s'en entretienne. Plus dolet quam necesse est, gui ante dolet quam necesse est. Quaedam inagis , quaedam antequam debeant , quaedam cwn omninb non debeant, nos torquent : aut augemus dolorem. autjingimus, autpraecipimus1*. Les bestes se gardent bien de cette folie et misère, et ont à dire grand mercy à nature, de ce qu'elles n'ont point tant d'esprit, tant de mémoire et de providence. César disoit bien que la meilleure mort estoit la moins préméditée, Et certes la préparation à la mort, a donne' à plusieurs plus de tourment que la souffrance mesme. Je n'entens icy parler de cette préméditation vertueuse et
11 C'est ainsi qu'on lit dans la première édition, et dans celle de Bastien : l'édition de Dijon a rajeuni ce mot et a écrit réel.
12 « La souffrance du mal nous affecte moins que îa pensée même de la souffrance ». Quintil. L. I , ch. 12.
13 « Celui qui a de la douleur avant qu'il soit nécessaire d'en avoir , a plus de douleur qu'il ne faut. — Certains maux nous tourmentent plus qu'ils ne doivent , d'autres avant qu'ils le doivent , d'autres lorsqu'ils ne le doivent pas du tout. Ou nous augmentons la douleur, ou nous la feignons , ou nous. la prenons d'avance ». Sen. epist. 98 et epist. i3.