‹ De la sagesseChapitre 171 sur 280 · LIVRE I, CHAPITRE XLI. a · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XLI. a

philosophique , qui est la trempe par laquelle l'ame est rendue invincible , et est fortifiée à l'espreuve contre tous assauts et accidens, de laquelle sera parlé ; mais de cette paoureuse *l4, et quelques fois fausse et vaine appréhension des maux qui peuvent advenir, laquelle afflige et noircit de fumée toute la beauté et sérénité de l'ame, trouble tout son repos et sa joye ; il vaudroit mieux du tout s'y laisser surprendre. Il est plus facile et plus naturel n'y penser point du tout. Mais laissons encores cette anticipation de mal. Tout simplement le soin et pensement pénible et béant après les choses advenir, par espérance, désir, crainte, est une très grande misère ; car outre que nous n avons aucune puissance sur l' advenir , moins que sur le passé (et ainsi c'est vanité, comme a esté dict15), il nous en demeure encores du mal et dommage , calamitosus est animus futuri anxius l6 , qui nous desrobe le sentiment, et nous oste la jouyssance paisible des biens presens, et empesche de nous y rasseoir et contenter.

Ce n'est pas encores assez, car affin qu'il ne luy manque jamais matière de misère , voire qu'il y en aye tousj ours à foison , il va tous] ours furetant. et cher-

*'4 Peureuse.

,5 Au chapitre xxxvm.

,6 « Un esprit qui se chagrine de l'avenir, vit avec beaucoup de calamité. Sen. ep. 98.

chant avec grande estude les causes et alimens de misère : il se fourre aux affaires de gayeté de cueur, et tels que quand ils s'offriroient à luy , il leur devroit tourner le dos : ou bien par une inquiétude misérable de son esprit, ou pour faire l'habile, l'empesché, et l'entendu, c'est-à-dire le sot et misérable, il entreprend et remue besongne nouvelle, ou s'entremesle de celle d'autruy. Bref, il est si fort et incessamment agite' de soing et pensemens, non-seulement inutiles et superflus, mais espineux , pénibles et dommageables, tourmenté par le présent, ennuyé du passé, angoissé pour l'advenir , qu'il semble ne craindre rien plus que de ne pouvoir pas estre assez misérable : dont l'on peust justement s'escrier, ô pauvres gens, combien endurez- vous de maux volontaires, outre les nécessaires que la nature vous envoyé ! Mais quoy, l'homme se plaist en la misère , il s'opiniastre a remascher et remettre continuellement en mémoire les maux passés. Il est ordinaire à se plaindre , il enchérit quelques fois le mal et la douleur, pour petites et légères choses, il se dira le plus misérable de tous, est quaedam dolendivoluptas1 7 . Or c'est encores plus grande misère de trop ambitieusement faire valoir la misère , que ne la cognoistre et ne sentir pas, homo animal auerulum , cupide suis incumbens misems

'7 « Il y a un certain plaisir à se plaindre ». Ovid. Trist. L. IV, El. 3; et Plin. epist. xvi , L. VIII.

,8 « L'homme est un animal qui aime à se plaindre , et qui se complaît dans ses maux ». Apuleius.

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