LIVRE I, CHAPITRE XLI. a
*Ne conterons-nous pas pour misère humaine, puisque c'est un mal commun et gênerai aux hommes, et qui n'est point aux bestes, que les hommes ne peuvent bien s'accommoder et faire leur proffit sans le dommage et reculement les uns des autres, maladie, folie, desbauche, perte, mort. Nous nous entre-empeschons, heurtons, et pressons l'un l'autre, tellement que les meilleurs , mesmes sans y penser ny le vouloir , d'un désir quasi insensible , et innocemment , souhaittent la mort , le mal , et la peine d'autruy.
Le voilà donc bien misérable et naturellement et volontairement , en vérité et par imagination , par obligation, et de gayete' de cueur. Il ne l'est que trop, et il craint de ne l'estre pas assez, et est tous] ours en queste et en peine de s'en rendre encore davantage. Voyons maintenant comment, quand il vient à le sentir et s'ennuyer de quelque certaine misère (car il ne se lasse jamais de l'estre en plusieurs façons sans le sentir) , il faict pour en sortir, et quels sont ses remèdes contre le mal. Certes tels qu'ils importunent plus que le mal mesme qu'il veust guarir : de sorte que voulant sortir d'une misère , il ne la faict que changer en une autre, et peust-estre pire. Mais quoy, encores le
* A commencer d'ici, on trouve dans la première édition, une courte indication des remèdes que demandent tous ces maux. Mais cet alinéa, qui n'était pas à sa place, a été transporté ailleurs , dans la seconde édition,
changement le délecte , au moins le soulage ; il pense guarir le mal par un autre mal : cela vient d'une opinion qui tient le monde enchanté et misérable, qu'il n'y a rien utile s'il n'est pénible, rien ne vaut s'il ne couste, l'aisance luy est suspecte. Cecy vient encores de plus haut ; c'est chose estrange , mais véritable , et qui convainq l'homme d'estre bien misérable , qu'aucun mal ne s'en va que par un autre mal, soit au corps, soit en l'âme. Les maladies spirituelles et corporelles ne sont guaries et chassées que par tourment, douleur, peine ; les spirituelles, par pénitence , veilles, jeusnes, haires , prisons, disciplines , qui doivent estre vrayement afflictions et poignantes, nonobstant la resolution et dévotion à très volontiers les souffrir; car si elles venoient à plaisir ou proffit et commodité, elles n'auroient point d'effect, ce seroyent exercices de volupté et d'avarice, ou ménagerie, et non de pénitence et contrition : les corporelles de mesme , par médecines, incisions, cautères, diettes ; comme sentent bien ceux qui sont obligés aux règles médicinales , lesquels sont battus d'une part du mal qui les poingt*19, et d'autre de la reigle, qui les ennuyé. Item les autres maux. L'ignorance, par grand, long, et
**9 Qui les poigne ou poind , ainsi qu'on écrit aujourd'hui. L'ancienne orthographe était préférable , comme plus conforme au mot latin pungit , et même à la prononciation , puisque le d final de poind se prononce t deyant une voyelle.