LIVRE I, CHAPITRE XLI
veux-tu, dict le bon compagnon, ne l'aymer plus, espouse-la. Nous estimons plus le cheval, la maison, le valet cTautruy, pource qu'il est à autruy et non à nous27. C'est chose bien estrange d'estimer plus les choses en l'imagination qu'en la realite', comme on faict toutes choses absentes et estrangeres , soit avant les avoir, ou après les avoir eues. La cause de ce en tous les deux cas se peust dire qu'avant les avoir l'on les estime, non selon ce qu'elles valent, mais selon ce que l'on s'est imaginé qu'elles sont, ou qu'elles ont esté vantées par autruy : et les possédant l'on ne les estime que selon le bien et le proffit que l'on en tire ; et après qu'elles nous sont ostées, l'on les considère et regrette toutes entières et en blot, ou auparavant l'on n'en jouyssoit et usoit-on que parle menu, et par pièces successivement : car l'on pense qu'il y aura tous] ours du temps assez pour en jouyr : et à peine s'apperçoiton de les avoir et tenir. Voylà pourquoy le dueil est plus gros et le regret de ne les avoir, que le plaisir de les tenir : mais en cecy il y a bien autant de foiblesse que de misère. Nous n'avons la suffisance de jouyr, mais seulement de désirer. Il y a un autre vice tout contraire , qui est de s'arrester et agréer tellement à soy-mesme et à ce qu'on tient, que de le
27 Pline l'ancien dit : tanta mortalibus rerurn suanini satielas est ; et alienarum aviditas. Hist. Nat. L. xn, c. 17.
préférer à tout le reste, et ne penser rien meilleur, Si ceux-cy ne sont plus sages que les autres, au moins sont-ils plus heureux.
10. Faire le zèle' à tout propos, mordre à tout, prendre à cueur et se monstrer outre' et opiniastre en toiites choses, pourveu qu'il y aye quelque beau et spécieux prétexte de justice, religion, bien public, amour du peuple,
ii. Faire l'attriste' , l'affligé, et pleurer en la mort ou accident d'autruy, et penser que ne s'esmouvoir poinct, ou que bien peu , c'est faute d'amour et d'affection, il y a aussi de la vanité.
12. Estimer et faire compte des actions qui se font avecbruict, remuement, esclat; desestimer celles qui se font autrement, et penser que ceux qui procèdent de cette façon sombre , douce , et morne , ne font rien, sont comme sommeillans et sans action; bref estimer plus l'art que la nature. Ce qui est enflé , bouffi et relevé par estude, qui esclatte, bruict, et frappe le sens (c'est tout artifice) , est plus regardé et estimé que ce qui est doux, simple, uny, ordinaire, c'est-à-dire naturel ; celuy-là nous esveille , cettuy-cy nous endort.
i3. Apporter de mauvaises et sinistres interprétations aux belles actions d'autruy, et les attribuer à des viles et vaines, ou vitieuses causes et occasions, comme ceux qui rapportoient la mort du jeune Caton à la crainte qu'il avoit de César, dont se picque Plu-