LIVRE I, CHAPITRE XLII. 3o
portion, estant infini; et ainsi est- il impossible de les avoir assez pour ce regard : mais j'entends assez pour le regard de ce que pouvons et debvons. Nous n'eslevons ny ne guindons pas assez haut et ne roidissons assez la poincte de nostre esprit , quand nous imaginons la Divinité : comment assez ? nous la concepvons très-bassement ; nous la servons de mesme très-indignement; nous agissons avec elle plus vilement qu'avec certaines créatures. Nous parlons nonseulement de ses œuvres, mais de sa majesté, volonté, jugements, avec plus de confidence *2 et de hardiesse, que l'on ne feroit d'un Prince , ou autre homme d'honneur. Il y a plusieurs hommes qui refuseroient un tel service et recognoissance , et se tiendroient offensés et violés, si l'on parloit d'eux, et que l'on employast leur nom si vilement et sordidement : l'on entreprend de le mener, flatter, ployer, composer avec luy, affm que je ne dise, braver, menacer, gronder et despiter. César disoit à son pilote qu'il ne craignist de voguer et le conduire contre le destin et la volonté du ciel et des astres, se fiant sur ce que c'est César qu'il meine 3. Auguste ayant esté battu de la tempeste sur
*2 Confiance.
3 Voy. Lucain , L. V, v. 57g-583 ; Plutarque , de la Fortune des Romains ; Suétone , in Cœsare ; maïs surtout Florus qui cite le mot même de César : Quid times ? Ccesarem velus. Lib. IV, cap. il, num. 3j.
3o£ DE LA SAGESSE,
mer, se prist à deffier le Dieu Neptune 4 : et en la pompe des jeux Circenses, fist oster son image du rang , où elle estoit parmy les autres Dieux, pour se venger de luy. Les Thraces, quand il tonne et esclaire , se mettent à tirer flèches contre le ciel , pour ranger Dieu à raison 5. Xerxès fouetta la mer, et escrivist un cartel de deffi au mont Athos 6. Et compte l'on d'un roy clirestien, voisin du nostre, qu'ayant receu une bastonnade de Dieu , jura de s'en venger , et voulust que de dix ans on ne le priast et ne parlast-on de luy 7.
Audax Japeti g'enus ! . . . .
Nil mortalibus arduum :
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Per nostrum patimur scelus Iracunda Jovem ponere fulmina 8.
Et laissant ces extravagances estranges , tout le commun ne verifie-t-il pas bien clairement le dire de Pline, qu'il n'y a rien plus misérable, et ensemble
4 Voyez Suétone, Vie d'Auguste , c. 16.
5 Hérodote. L. IV.
6 Hérodote. L. VII.
.7 Ce conte est tiré de Montaigne, L. I , c. 4; tom. i, page 34 de notre édition.
8 « O race audacieuse de Japet ! — Rien n'est difficile aux mortels ; nous avons la folie d'attaquer même le ciel , et nos crimes sont tels qu'ils ne permettent pas à Jupiter irrité de déposer ses foudres ». Hor. L. I , od. m, y. 21. — Même Ode , v, 37 et suiv.