LIVRE I, CHAPITRE XLII. 3o
plus glorieux que l'homme ? Car d'une part il se feinct de très-hautaines et riches opinions de l'amour, soin et affection de Dieu envers luy , comme son mignon, son unique; et cependant il le sert très-indignement : comment se peuvent accorder et subsister ensemble une vie et un service si chetif et misérable d'une part, et une opinion et créance si glorieuse et si hautaine de l'autre ? C'est estre ange et pourceau tout ensemble : c'est ce que reprochoit un grand philosophe aux chrestiens , qu'il n'y avoit gens plus fiers et glorieux à les ouyr parler, et en effet plus lasches et vilains. C'est un ennemy qui parle injure , mais qui touche bien justement les hypocrites.
Il nous semble aussi que nous pesons et importons fort à Dieu , au monde , à toute la nature , qu'ils se peinent et ahannent en nos affaires, ne veillent que pour nous, dont nous nous esbahissons des accidents qui nous arrivent; et cecy se voit encore mieux à la mort. Peu de gens se résolvent et croient que ce soit leur dernière heure ; et presque tous se laissent lors piper à l'espérance. Cela vient de présomption, nous faisons trop de cas de nous, et nous semble que l'univers a grand interest à nostre mort ; que les choses nous faillent à mesure que nous leur faillons, ou qu'elles mesmes se faillent à mesure qu'elles nous faillent; qu'elles vont mesme bransle avec nous, comme à ceux qui vont sur l'eau ; que le ciel, la terre, les villes, se remuent: nous pensons i. 20
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tout entraisner avec nous ; nul de nous ne pense assez
n'estre qu'un.
Après cela l'homme croit que le ciel , les estoiles , tout ce grand mouvement céleste et bransle du monde , n'est faict que pour luy. Tôt circa unum caput tumulîuantes deos9. Et le pouvre misérable est bien ridicule. Il est ici bas logé au dernier et pire estage de ce monde, plus eslongne' de la voulte céleste, en la cloaque et sentine de l'univers, avec la bourbe et la lie, avec les animaux de la pire condition, subject à recevoir tous les excréments et ordures, qui luy pieuvent et tombent d'en haut sur la teste, et ne vist que de cela , et à souffrir les accidents qui luy arrivent de toutes parts : et se faict croire qu'il est le maistre commandant à tout; que toutes créatures, mesmes ces grands corps lumineux, incorruptibles, desquels il ne peust sçavoir la moindre vertu , et est contraint tout transi les admirer, ne branslent que pour luy et son service. Et pour ce qu'il mendie, chetif qu'il est, son vivre , son entretien, ses commodités, des rayons, clarté et chaleur du soleil , de la pluye , et austres desgouts du ciel et de l'air, il veust dire qu'il jouist du ciel et des éléments, comme si tout n'avoit esté faict et ne se remuoit que pour luy. En ce sens l'oy-
9 « Tant de Dieux qui s'agitent en tumulte autour d'une seule tête ». Sen. Suasor. iv. — Vojez aussi Montaigne, L, il, c. 12.