LIVRE I, CHAPITRE XLII. 3n
ainsi mené , nous nous en fions et remettons à autruy : unusquisque mavult credere quàin judicare ; versât nos et praecipîtal traduits permanus error, ipsa consuetudo asseniiendi periculosaet lubricalZ . Or cette telle facilite' populaire, bien que ce soit en vérité' foiblesse, toutesfois n'est pas sans quelque présomption. Car c'est trop entrer prendre que croire, adhérer et tenir pour vray et certain si légèrement, sans sçavoir que c'est; ou bien s'enquérir des causes, raisons , conséquences, et non de la vérité'. On dict, d'où vient cela ? comment se faict cela? présupposant que cela est bien vray ; il n'en est rien : on traicte, agite les fondements et effects de mille choses, qui ne furent jamais, dont tout le^ro et contra1 9 est faux. Combien de bourdes , fauls et supposés miracles, visions et révélations receuës au monde, qui ne furent jamais ! (les vrays miracles auctorisés par l'église, sont à part, l'on ne touche point à cela). Et pourquoy croira-t-on une merveille, une chose non humaine ny naturelle, quand l'on peust destourner et elider la vérification par voye naturelle et humaine ?
ils y restent attachés comme à un roc ». Cicer. Acad. Quœst. L. il , c. 3. — Ce qui , dans le teste , précède la citation , est tiré des Questions académiques , même chapitre , n°. 8.
,8 « Chacun aime mieux croire que juger. L'erreur passant de mains en mains , nous entraîne avec elle , et nous fait tomber dans le précipice ; l'habitude même de donner son assentiment n'est pas sans danger». Sen. de Vita beata, cap. i.
'9 « Le pour et le contre ».
3t2 DE LA SAGESSE,
«La vérité et le mensonge ont leurs visages conformes; le port, le goustet les alleures pareilles ; nous les regardons de mesme œil 20» : ita suntfinitimafalsa veris, ut in praecipitem locum non debeat se sapiens committere 2 ' . L'on ne doibt croire d'un homme que ce qui est humain, s'il n'est authorise' par approbation surnaturelle et surhumaine , qui est Dieu seul , qui seul est à croire en ce qu'il dict , pource qu'il le dict.
L'autre vice contraire est une forte et audacieuse témérité de condamner et rejetter, comme faulses, toutes choses que l'on n'entend pas, et qui ne plaisent et ne reviennent au goust. C'est le propre de ceux qui ont bonne opinion d'eux-mesmes , qui font les habiles et les entendus, spécialement hérétiques, sophistes, pedans : car se sentant avoir quelque poincte d'esprit, et de voir un peu plus clair que le commun , ils se donnent loy et authorité de décider et resouldre de toutes choses. Ce vice est beaucoup plus grand et vilain que le premier ; car c'est folie enragée de penser sçavoir jusques où va la possibilité, les ressorts et bornes de nature, la portée de la puissance et volonté de Dieu, et vouloir ranger à soy et à sa
20 Tout ce qui est entre deux guillemets , est mot pour mot dans Montaigne, L. m, c. 2.
21 « Le faux est si près-voisin du vrai, que le sage doit toujours craindre de s'engager dans l'abîme ». Cic. Acad. Quœst. L. iv, c. 21.