‹ De la sagesseChapitre 187 sur 280 · LIVRE I, CHAPITRE XLII. 3i · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XLII. 3i

suffisance le vray et le fauls des choses ; ce qui est requis pour ainsi et avec telle fierté' et asseurance resouldre et définir d'icelles. Car voicy leur jargon : cela est fauls , impossible , absurde. Et combien y a-t-il de choses, lesquelles pour un temps nous avons rejettées avec risée comme impossibles, que nous avons esté contraincts d'advouer après , et encore passer outre à d'autres plus estranges ! et au rebours combien d'autres nous ont esté comme articles de foy, et puis vains mensonges !

La seconde, qui suit et vient ordinairement de cette première , est d'affirmer ou reprouver certainement et opiniastrement ce que l'on a légèrement creu ou mescreu. Ce second degré adjouste au premier opiniastreté, et ainsi accroist la présomption. Cette facilité de croire avec le temps s'endurcist et dégénère en opiniastreté invincible et incapable d'amendement ; voire l'on va jusques là, que souvent l'on soustient plus les choses que l'on sçait et que l'on entend moins : majoremjidem homines adhibent us quae non intelligunt... cupiditate humani ingeniï lubentius obscura credunlur22 :

z- « Les hommes ont une plus grande foi dans les choses qu'ils ne comprennent pas... L'envie de savoir, propre à l'esprit humain , lui fait croire plus volontiers les choses obscures ». Tacit. Hist. L. i, c. 22.

Lucrèce a dit la même chose en beaux vers :

Omnia enim stolidi magis admirantur , amantque Inversis quœ sub verbis latitantia cernunt , etc.

De Rer. Natur. L. I, v. 641.

3i4. DE LA SAGESSE,

l'on parle de toutes choses par résolution*23. Or l'affirmation et opiniastreté sont signes ordinaires de bestise et ignorance , accompagne'e de folie et arrogance.

La troisiesme, qui suit ces deux, et qui est le faiste de présomption, est de persuader , faire valoir et recevoir à autruy ce que l'on croit, et les induire voire impérieusement avec obligation de croire, et inhibition d'en doubter. Quelle tyrannie ! Quiconque croit quelque chose , estime que c'est œuvre de charité' de le persuader à un autre ; et pour ce faire ne craint point d'adjouster de son invention autant qu'il voit estre nécessaire à son compte , pour supplir *24 au défaut et à la résistance qu'il pense estre en la conception d' autruy. Il n'est rien à quoy communément les hommes soient plus tendus qu'à donner voye à leurs opinions : nemo sîbi tantïun errât, sed aliis errons causa et author est25. Où le moyen ordinaire fault, l'on y adjouste le commandement, la force, le fer, le feu2b. Ce

*23 D'une manière tranchante.

*24 Suppléer.

25 « L'homme n'erre pas seulement pour lui seul ; mais il est encore la cause et l'auteur de l'erreur des autres ». Sen. de Vita beata. cap. i.

26 C'étaient-là les moyens employés par la sainte inquisition , moyens que réprouve l'évangile. — Nous observerons ici que tout ce chapitre de Charron dut paraître hardi , dans le tems où il écrivait; et l'on ne doit pas être surpris des per-

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