‹ De la sagesseChapitre 205 sur 280 · LIVRE I, CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XLV

c'est la seule , ou bien la meilleure reigle de bien vivre. Ces gens sont de Peschole et du ressort d'Aristote, affirma tifs, positifs, dogmatistes, qui regardent plus l'utilité que la vérité, ce qui est propre à l'usage et trafic du monde , qu'à ce qui est bon et vray en soy. En cette classe y a très grand nombre et diversité de degrés; les principaux et plus habiles d'entr'eux gouvernent le monde, et ont les commandemens en main. Au troisiesme et plus haut estage sont les hommes doués d'un esprit vif et clair, jugement fort, ferme et solide, qui ne se contentent d'un ouy dire, ne s'arrestent aux opinions communes et receues , ne se laissent gagner et préoccuper à la créance publique , de laquelle ils ne s'estonnent point, sçachant qu'il y a plusieurs bourdes, faulsetés et impostures receues au monde avec approbation et applaudissement, voire adoration et révérence publique : mais examinent toutes choses qui se proposent, sondent meurement , et cherchent sans passion les causes, motifs et ressorts, jusques à la racine , aimant mieux doubter et tenir en suspens leur créance , que par une trop molle et lasche facilité, ou légèreté , ou précipitation de jugement, se paistre de faulseté , et affirmer ou se tenir asseurés de chose de laquelle ils ne peuvent avoir raison certaine3. Ceux-cy sont en petit nombre , de l'eschole et

3 « On ne doit juger de rien, lorsque rien n'est évident ». Bayle, République des Lettres, mois d'Août i6&£.

ressort de Socrates et Platon, modestes, sobres, retenus, considérant plus la vérité et realité des choses que l'utilité ; et s'ils sont bien nais , ayant avec ce dessus la probité et le reiglement des mœurs , ils sont vrayement sages et tels que nous cherchons icy. Mais pource qu'ils ne s'accordent pas avec le commun quant aux opinions, voyent plus clair , pénètrent plus avant , ne sont si faciles , ils sont soupçonnés et mal estimés des autres qui sont en beaucoup plus grand nombre , et tenus pour fantasques et philosophes ; c'est par injure qu'ils usent de ce mot4. En la première de ces trois classes y a bien plus grand nombre qu'en la seconde ,«Ét en la seconde, qu'en la troisiesme. Ceux de la première et dernière , plus basse et plus haute , ne troublent point le monde, ne remuent rien, les uns par insuffisance et foiblesse , les autres par grande suffisance , fermeté et sagesse. Ceux du milieu font tout le bruict et les disputes qui sont au monde , présomptueux, tousjours agités et agitans. Ceux de la plus basse marche, comme le fond, la lie, la sentine, ressemblent à la terre, qui ne faict que recevoir et souffrir ce qui vient d'en haut. Ceux de la moyenne ressemblent à la région de l'air en laquelle se forment tous les météores et se font tous les bruicts et altérations qui puis*5 tombent en terre. Ceux du plus haut

4 On voit que ce n'est pas d'aujourd'hui que le mot de philosophe a été pris en mauvaise part. *5 Qui ensuite tombent.

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