LIVRE I, CHAPITRE XLVIII. 35i
A tout cela l'on peust dire que la nature humaine n'est pas capable de perfection et de chose où n'y ait rien à redire, comme a este' dict ailleurs; ses meilleurs remèdes et expediens sont tousjours un peu malades, mesle's d'incommodités : ce sont tous maux nécessaires : c'a esté le meilleur que l'on a peu adviser pour sa conservation et multiplication. Aucuns , comme Platon et autres , ont voulu subtiliser et inventer des moyens pour éviter ces espines 9 : mais outre qu'ils ont faict et forgé des choses en l'air, qui ne se pouvoient bien tenir longuement en usage , encores leurs inventions , quand elles seront mises en practique , ne seroient pas sans plusieurs incommodités et difficultés. L'homme les cause et les produict luy-mesme par son vice et intempérance, et par ses passions contraires; et n'en faut pas accuser l'estat, ny autre que l'homme qui ne sçait bien user d'aucune chose. Et peust-on dire encores qu'à cause de ces espines et difficultés , c'est une eschole de vertu , un apprentissage , et un exercice familier et domestique : et disoit Socrates, le docteur de sagesse, à ceux qui luy objectaient la teste de sa femme , qu'il apprenoit par là en sa maison à estre constant et patient par- tout ailleurs,
9 Charron fait sans doute allusion ici à la communauté des femmes que Platon voulait introduire dans sa république , ainsi que celle des biens. Aristote a réfuté ces chimères platoniciennes. Voyez sa Politique, L. il, c. i , 2 et 3.
et à trouver douces les poinctures delà fortune10. Et puis enfin on ne contredict pas que celuy qui s'en passe ne fasse encores mieux. Mais à l'honneur du mariage , le chrestien dict que Dieu l'a institué au paradis terrestre avant toute autre chose , en l'estat d'innocence et de perfection ; voylà quatre recommandations , la quatriesme passe tout et sans réplique. Depuis , le fils de Dieu l'a approuve' et honoré de sa présence , son premier miracle , et miracle faict en faveur dudict estât et des gens mariés , et l'a honoré de ce privilège , qu'il sert de figure de^cette grande union de luy avec son église , et pour ce il a esté appelle mystère et grand.
A la vérité le mariage n'est point chose indifférente ou médiocre ; c'est du tout un grand bien ou grand mal , un grand repos ou un grand trouble , un paradis ou un enfer ; c'est une très douce et plaisante vie , s'il est bien faict ; un rude et dangereux marché , et une bien espineuse et poisante liaison , s'il est mal rencontré ; c'est une convention où se vérifie bien à poinct ce que l'on dict : homo homini deus, aut lupus V.
Mariage est un ouvrage basti de plusieurs pièces ;
10 Voy. Plutarquc , comment on pourra recevoir utilité de ses ennemis.
11 « L'homme est pour l'homme un dieu ou un loup ». Plaute , Asinaire , act. II , se. IY, v. 88. dit seulement : Lupus est homo homini, — F oyez aussi Montaigne, L. ni, chap. 5.