LIVRE I, CHAPITRE XLVIII
il y faut un rencontre de beaucoup de qualite's ; tant de considérations , outre et hors les personnes mariées. Car quoy qu'on die , l'on ne se marie seulement pour soy ; la postérité , la famille , l'alliance , les moyens y poisent beaucoup I2 : voylà pourquoy il s'en trouve si peu de bons ; et ce qui s'en trouve si peu , c'est signe de son prix et de sa valeur, c'est la condition des plus grandes charges. La royauté' est aussi pleine de difficultés13, et peu l'exercent bien et heureusement. Mais ce que naus voyons souvent qu'il ne se porte pas bien , cela vient de la licence et desbauche des personnes, et non de Testât et institution du mariage, dont il se trouve plus commode aux âmes bonnes , simples et populaires , où les délices , la curiosité, l'oysiveté, le troublent moins : les humeurs desbauchées , les âmes turbulentes et détraquées ne sont pas propres à ce marché.
Mariage est un sage marché, un lien et une cousture saincte et inviolable , une convention honorable : s'il est bien façonné et bien prins, il n'y a rien plus beau au monde ; c'est une douce société de vie , pleine de constance , de fiance , et d'un nombre infini d'utiles et solides offices et obligations mutuelles : c'est une compagnie non point d'amour, mais d'amitié. Ce
12 Tout cela est pris dans Montaigne , loc. cil.
13 Multa curasummo imperio inest, mullique ingénies labores. — Sallust. in Fragm. Lu, hist.
sont choses fort distinctes que l'amour et l'amitié, comme la chaleur de fièvre et maladifve , et la chaleur naturelle et saine. Le mariage a pour sa part l'amitié, l'utilité, la justice , l'honneur , la constance; un plaisir plat voirement , mais sain, ferme et plus universel. L'amour se fonde au seul plaisir, et l'a plus vif, aigu et cuisant : peu de mariages succèdent bien , qui sont commencés et acheminés par les beautés et désirs amoureux ; il y faut des fondemens plus solides et constants; et y faut aller d'agpet : cette bouillante affection n'y vaut rien , voire est mieux conduict le mariage par main tierce.
Cecy est bien dict sommairement et simplement. Pour une plus exacte description, nous sçaurons qu'au mariage y a deux choses qui luy sont essentielles, et semblent contraires, mais ne le sont pas; sçavoir une equalité, comme sociale et entre pareils; et une inequalité , c'est-à-dire supériorité et infériorité. L'equalité consiste en une entière et parfaicte communication et communauté de toutes choses, âmes, volontés, corps, biens; loy fondamentale du mariage , laquelle en aucuns lieux s'estend jusques à la vie et la mort, tellement que le mari mort, faut que la femme suive incontinent. Cela se practique en aucuns lieux par loix publiques du pays , et souvent de si grand'ardeur, qu'estant plusieurs femmes à un mary, elles contestent et plaident publiquement à qui aura l'honneur d'aller dormir (c'est leur mot) avec
LIVRE I, CHAPITRE XLVIIL 355 leur espoux l4, alléguant pour l'obtenir et y estre prefere'es , leur bon service , qu'elles estoient les mieux aimées, et ont eu de luy le dernier baiser, ont eu enfans de luy.
Et certamen habent lethi , quae vivà sequatur Conjugium ; pudor est non licuisse mori.
Ardent victrices , et flammae pectora prsebent, Imponuntque suis ora perusta viris lS.
En autres lieux s'observoit, non par les loix publiques , mais par les pactes et conventions du mariage , comme fust entre Marc Antoine et Cleopatra, Cette equalité aussi consiste en la puissance qu'ils ont sur la famille en commun, dont la femme est dicte compagnonne du mary , dame de la maison et famille , comme le mary, le maistre et seigneur; et leur authorité conjoincte sur toute la famille est compare'e à l'aristocratie.
La distinction de supériorité et infériorité consiste en ce que le mary a puissance sur la femme , et la femme est subjecte au mary : cecy est selon toutes loix et polices, mais plus ou moins selon la diversité d'icelles. Par-tout la femme bien qu'elle soit beaucoup
i4 Voy. Cicéron, Tusculan. Quœst. L. v, n°: 78.
l5 « Elles se disputent à qui mourra, à qui suivra vivante son époux sur le bûcher; c'est une honte pour celle à qui il n'est pas permis de mourir. Celles qui l'emportent, se livrent elles-mêmes aux flammes, et collent leurs lèvres sur les restes brûlans de leurs maris ». Propert. L. III , élég. Xïll, v. iq.
plus noble et plus riche, est subjecte au mary : cette supériorité' et infériorité' est naturelle, fondée sur la force et suffisance de l'un , foiblesse et insuffisance de l'autre. Les théologiens la fondent bien sur d'autres raisons tirées de la bible ; l'homme a esté faict le premier, de Dieu seul et immédiatement, par exprès, pour Dieu son chef, et à son image, et parfaict, car nature commence toujours par chose parfaicte : la femme faicte en second lieu , après l'homme , de la substance de l'homme, par occasion et pour autre chose, mulier est vir occasion atus l6, pour servir d'aide et de second à l'homme qui est son chef, et par ainsi imparfaicte. Yoylà par l'ordre de la génération. Celuy de la corruption et de péché preuve le mesme : la femme a esté la première en prévarication , et de son chef a péché , l'homme second , et à l'occasion de la femme ; la femme donc dernière au bien, et en la génération, et occasionnée, première au mal, et occasion d'iceluy, et est justement assubjectie à l'homme premier au bien et dernier au mal.
Cette supériorité et puissance maritale a esté en aucuns lieux telle que la paternelle , sur la vie et la
j6 « La femme est homme par hasard ». — ■ Cette petite utation paraît avoir été prise cTAristote , L. il, de Générât, animal, c. 3 , non procul a fine. « La femme , y lit-on , est comme un homme imparfait ». Voici la traduction latine du <^rec ijcemina enini quasi mas lœsus est.