‹ De la sagesseChapitre 235 sur 280 · LIVRE I, CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE LI

vent estre. Vespasien a esté seul, dict Tacite, de ses prédécesseurs qui s'est, rendu meilleur22; et selon le dire d'un ancien , tous les bons princes se pourroient bien graver en un anneau 23.

Secondement aux voluptés et plaisirs dont on pense qu'ils ont bien meilleure part que les autres. Ils y sont certes de pire condition que les privés24; car, outre que ce lustre de grandeur les incommode à la jouyssance de leurs plaisirs, à cause qu'ils sont trop esclairés , et trop en butte et en eschec , ils sont contreroollés et espiés jusques à leurs pensées que l'on veust deviner et juger. Encores la grande aisance et facilité de faire ce qu'il leur plaist, tellement que tout ployé soubs eux, oste le goust et l'aigre douce poincte qui doibt estre aux plaisirs; lesquels ne resjouyssent que ceux qui les goustent et rarement et avec quelque difficulté : qui ne donne loisir d'avoir soif ne sçauroit avoir plaisir à boire : la satiété est ennuyeuse et faict mal au cœur :

Pinguis amor nimiùmquc potens in teedia nobis Vertitur : et stomacho dulcis ut esca nocet25.

2* Solus omnium ante se principum , in melius mutatus est, Tacit. Histor. L. i , c. 5o, in fine.

23 In uno annulo bonos principes posse prescribi alque depingi. Vopiscus , in Aureliano , cap. 4-2 •

a4 Pris dans Montaigne, L. I, c. l^-x.

a5 « Un amour qui peut se satisfaire trop facilement , se change en dégoût, semblable à ces alimens trop doux qui donnent des nausées »„ Oyid. Amor. eleg. xiv. y. 25.

Il n'est rien si empeschant, si degousté que l'abondance : voire ils sont privés de toute vraye et vive action, qui ne peust estre sans quelque difficulté' et résistance : ce n'est pas aller, vivre, agir à eux, c'est sommeiller et comme insensiblement glisser.

Le troisiesme chef de leurs incommodite's est au mariage : les mariages populaires sont plus libres et volontaires , faicts avec plus d'affection , de franchise et de contentement. Une raison de cecy peust estre que les populaires trouvent plus de partis de leur sorte à choisir; les roys et princes qui ne sont pas en foule, comme l'on sait, n'ont pas beaucoup à choisir. Mais l'autre raison est meilleure, qui est que les peuples en leurs mariages ne regardent qu'à faire leurs affaires et s'accommoder ; les mariages des princes sont souvent force's par la nécessité publique , sont pièces grandes de Testât et outils servans au bien et repos gênerai du monde. Les grands et souverains ne se marient pas pour eux-mesmes, mais pour le bien de Testât, duquel ils doibvent estre plus amoureux et jaloux que de leurs femmes et de leurs enfans. A cause de quoy il faut souvent qu'ils entendent à des mariages où n'y a amour ny plaisir, et se font entre personnes qui ne se cognoissent et ne se virent jamais, et ne se portent aucune affection : voire tel grand prend une grande, que s'il estoit moindre, il ne la voudroitpas ;mais c'est pour servir au public, pour asseurer leurs estats et mettre en repos les peuples.

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