LIVRE I, CHAPITRE LI
Le qtiatriesme est qu'ils n'ont aucune vraye part aux essais que les hommes font les uns contre les autres par jalousie d'honneur et de valeur, aux exercices de l'esprit ou du corps26, qui est une des plus plaisantes choses qui soit au commerce des hommes. Cela vient que tout le monde leur cède, tous les espargnent et ayment mieux celer leur valeur et trahir leur gloire, que de heurter et offenser celle de leur souverain, s'ils cognoissent qu'il aye affection à la victoire. C'est à la vérité par force de respect les traiter desdaigneusement et injurieusement, dont disoit quelqu'un27 que les enfans des princes n'apprenoient rien à droict qu'à manier chevaux, pource qu'en tout autre exercice chascun fleschist soubs eux et leur donne gagné : mais le cheval, qui n'est ny flatteur ny courtisan , met aussi bien par terre le prince que son escuyer. Plusieurs grands28 ont refusé des louanges et approbations offertes, disans : Je les estimerois, accepterais et m'en ressentirois , si elles partoient de gens libres qui osassent dire le contraire, et me taxer advenant subject de le faire.
Le cinquiesme est qu'ils sont privés de la liberté
26 Pris dans Montaigne , L. III , c. 7.
27 C'était Carneades. Voyez Plutarque : Comment on pourra distinguer le flatteur d'avec l'ami.
28 Charron veut probablement parler de Julien l'Apostat , dont il va citer une réponse.
d'aller et voyager par le monde 29, estant comme prisonniers en leurs pays , voire dans leurs palais mesmes , comme enveloppés de gens , de parleurs et regardais, et ce par-tout où ils sont en toutes leurs actions, voire jusques à leur chaire percée, dont le roy Alphonse disoit qu'en cela les asnes estoient de meilleure condition que les roys.
Le sixiesme chef de leurs misères est qu'ils sont privés de toute amitié et société mutuelle30, qui est le plus doux et le plus parfaict fruict de la vie humaine , et ne peust estre qu'entre pareils ou presque pareils. La disparité si grande les met hors du commerce des hommes : tous ces services , humilités et bas offices , leur sont rendus par ceux qui ne les peuvent refuser , et ne viennent d'amitié mais de subjection, ou pour s'agrandir, ou par coustume et contenance ; tesmoin que les meschants roys sont aussi bien servis , révérés, que les bons; les hays que les aymés : l'on n'y cognoist rien, mesme appareil, mesme cérémonie: dont respondit l'empereur Julien à ses courtisans qui le louoyent de sa bonne justice : Je m'enorgueillirois par adventure de ces louanges si elles estoient dictes
29 Voyez le Dialogue de Xénophon , intitulé Hiéron. Au reste , Charron copie ici Montaigne qui a cité Xénophon, Voyez les Essais , L. I , c. 4-2. .
30 C'est encore une réflexion de Hiéron dans Xénophon , Loc. cit.