‹ De la sagesseChapitre 237 sur 280 · LIVRE I, CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE LI

de gens qui osassent m'accuser, et vitupérer mes actions contraires, quand elles y seroient 3l.

Le septiesme poinct de leurs misères , pire peustestre que tous et plus pernicieux au public, est qu'ils ne sont pas libres aux choix des personnes, îry en la science vraye des choses. 11 ne leur est permis de sçavoir au vray Testât des affaires, ny de cognoisire, et par ainsi ny employer et appeler tels qu'ils voudroient bien, et seroit bien requis. Ils sont enfermés et assiégés de certaines gens qui sont ou de leur sang propre , ou qui , pour la grandeur de leurs maisons et offices, ou par prescription, sont si avant en authorité, force et maniement des affaires, qu'il n'est loysible , sans mettre tout au hasard , les mescontenter, reculer, ou mettre en jalousie. Or ces gens là qui couvrent et tiennent comme caché le prince , empeschent que toute la vérité des choses ne luy apparoisse, et- qu'autres meilleurs et plus utiles ne s'en approchent et ne soient cognus ce qu'ils sont : c'est pitié de ne voir que par les yeux et n'entendre que parles oreilles d'autruy, comme font les princes32. Et ce qui achevé de tous poincts cette misère , c'est qu' ordinairement et comme par un destin les princes et grands sont possédés par trois sortes de gens ,

31 Ammien Marcellin. L. xxn , c. 10.

32 Voyez dans Senèque, un passage admirable à ce sujet: de Beneficiis , L. vi , c. 3o.

pestes du genre humain, flatteurs, inventeurs d'imposts , délateurs, lesquels, sous beau et fauls prétexte de zèle et amitié envers le prince , comme les deux premiers, ou de preud'hommie et reformation comme les derniers , gastent et ruinent et le prince et Testât.

La huictiesme misère est qu'il sont moins libres et maistres de leurs volontés que tous autres ; car ils sont forcés en leurs procédures par mille considérations et respects , dont il faut souvent qu'ils captivent leurs desseins, désirs et volontés : in maximâ fortunâ minimalicentia}1 '. Et cependant au lieu d'estre plaincts, ils sont plus rudement traités et jugés que tous autres : car l'on veust deviner leurs desseins , pénétrer dedans leurs cœurs et intentions, ce que ne pouvant, abditos principis sertsus et si quid occuliïus parât , exquirere , illicitum , an ceps; nec ideb assequare*^ et regardant les choses par autre visage, ou n'entendant assez aux affaires d'estat, requièrent de leurs princes ce qui leur semble qu'ils doivent, blasment leurs actions , ne veulent souffrir d'eux ce qui est nécessaire , et leur font le procez bien rudement.

33 « C'est dans la fortune la plus élevée qu'il y a le moins de liberté ». Sallust. Bellum Catilin. cap. 34 •

•"*■ « Scruter les sentimens secrets du prince , et ce qu'il se propose de plus caché , c'est une chose illicite et incertaine ; ne cherchez donc poinfà deviner sa pensée». Tacit. Annal. L. VI, c. 8.

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