CHAPITRE LV
Distinction et comparaison des trois sortes de degrés de
vie.
Sommaire. — Il y a trois sortes de vies, l'une intérieure ou privée , l'autre domestique , et la troisième publique. — De
* C'est le quarante-neuvième chap. de la première édition.
4o4 DE LA SAGESSE,
ces trois manières de vivre , la dernière est celle qui offre le plus de difficultés , soumet à plus de contrainte et de contrariétés.
1 L y a trois sortes de vie , comme trois degre's : l'une privée d'un chascun au dedans et en sa poictrine , où tout est caché, tout est loisible : la seconde en la maison et famille, en ses actions privées et ordinaires, où n'y a point d'estude ny d'artifice , desquelles nous n'avons à rendre compte : la tierce est publicque aux yeux du monde. Or, tenir Tordre et reigle en ce premier estage bas et obscur, est bien plus difficile et plus rare qu'aux deux autres, et au second qu'au tiers : la raison est qu'où il n'y a point de juge, de contreroolleur, de regardant, et où nous n'imaginons poinct de peine ou recompense , nous nous portons bien plus laschement et nonchalamment , comme aux vies privées, où la conscience et la raison seule nous guide , qu'aux publicques, où nous sommes en eschec et en butte aux yeux et jugemens de tous , où la gloire , la crainte du reproche , de mauvaise réputation , ou quelqu'autre passion nous meine (or la passion nous commande bien plus vivement que la raison), dont nous nous tenons prests et sur nos gardes ; d'où il advient que plusieurs sont estimés et tenus saints, grands et admirables en public, qu'en leur privé il n'y a rien de louable. Ce qui se faict en public est