‹ De la sagesseChapitre 31 sur 280 · LIVRE I, CHAPITRE VI. 3g · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE VI. 3g

La beauté du visage gist en un front large et quarré, tendu , clair et serein ; sourcils bien rangés , menus et déliés; l'œil bien fendu, gay et brillant; je laisse la couleur en dispute : le nais bien vuidé , bouche petite, lèvres coralines, menton court et forchu, joues relevées, et au milieu le plaisant gelasin*7, oreille ronde et bien troussée, le tout avec un teint vif, blanc et vermeil. Toutesfois cette peincture n'est pas reçue par-tout ; les opinions de beauté sont bien différentes selon les nations. Aux Indes la plus grande beauté est en ce que nous estimons la plus grande laideur , sçavoir en couleur basanée , lèvres grosses et enflées , nais plat et large, les dents teintes de noir ou de rouge , grandes oreilles pendantes ; aux femmes , front petit et velu, les tetins grands et pendans, afin qu'elles puissent les bailler à leurs petits par dessus les espaules, et usent de tout artifice pour parvenir à cette forme : sans aller si loin, en Espagne la beauté est vuidée et estrillée ; en Italie grosse et massive : aux uns plaist la molle , délicate et mignarde ; aux autres , la forte, vigoureuse, fiere et magistrale.

La beauté du corps, spécialement du visage, doibt selon raison demonstrer et tesmoigner une beauté en

sur sa face ». — On trouve la même pensée dans Cicéron : Corpus est quasi vas animi , aut aliquod receptaculum , etc. Tusc. i.

*7 L'agréable petite fossette qui se fait au milieu des joues, quand on rit; du grec ys^acwoç, rieur, yùâw , je ris.

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l'ame 8 (qui est une qualité et reiglement d'opinions et de jugemens avec une fermeté et constance), car il n'est rien plus vray-semblable que la conformité et relation du corps à l'esprit : quand elle n'y est, il faut penser qu'il y a quelque accident qui a interrompu le cours ordinaire, comme il advient, et nous le voyons souvent. Car le laict de la nourrice, l'institution première , les compagnies apportent de grands ehangemens au naturel originel de l'ame, soit en bien . . soit en mal : Socrates confessoit que la laideur de son

</ " corps accusoit justement la laideur naturelle de son

ame, mais que par institution il avoit corrigé celle de l'ame. C'est une foible et dangereuse caution que la mine ; mais ceux qui démentent leur bonne physionomie , sont plus punissables que les autres ; car ils falsifient et trahissent la promesse bonne que nature a planté en leur front, et trompent le inonde *.

8 L'auteur de Y Analyse de la Sagesse de Charron , imprimée en 1763 , et auquel j'emprunterai quelques observations morales , prétend qu'on a remarqué que presque toutes les jolies femmes n'avaient point de caractère ! Ce n'est guère galant , et il méritait de rencontrer une belle femme qui lui prouvât le contraire.

"* Variante. Nous debvrions, selon le conseil de Socrates, nous rendre plus attentifs et assidus à considérer les beautés des esprits , et y prendre le mesme plaisir que nous faisons aux beautés du corps , et par là , nous approcher , rallier , conjoindre et concilier en amitié; mais il faudroit à cela des yeux propres et philosophiques.

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