LIVRE I, CHAPITRE XL 8g
toiles fixes : a plus de choses, car à toutes choses par tout y a lumière et couleur, objects de la veue : est plus exquise, exacte et particulière, jusques aux choses plus menues et minces : est plus prompte et subite appercevant en un moment jusques au ciel, d'autant que c'est sans mouvement : aux autres sens y a mouvement qui requiert du temps : est plus divine, les marques de divinité sont plusieurs, sa liberté , non pareille aux autres , par laquelle l'œil voyt ou ne voyt, dont il a les paupières promptes à ouvrir et fermer : sa force à ne travailler et ne se lasser à voyr : son activité et puissance à plaire ou déplaire, et contenter, ou mescontente» , signifier et insinuer les pensers, volontés, affections, car l'œil parle et frappe , sert de langue et de main ; les autres sont purement passifs : la plus noble est la crainte aux •ténèbres, qui est naturelle, et vient de ce que l'on se sent* privé et destitué d'un tel guide, dont l'on désire compagnie pour soulagement : or la veue en la lumière est au lieu de compagnie : l'ouye en revanche a bien plusieurs singularités excellentes, elle est bien plus spirituelle et servant au dedans : mais la particulière comparaison de ces deux qui sont les plus nobles, et
pables de plaisir et de douleur, si est ce que l'attouchement peust recevoir très grand douleur et presque point de plaisir ; et le goust au contraire grand plaisir et presque point de douleur. Edit. de 1601 , 1. 1, ch. 1.2, §. £•
9o DE LA SAGESSE,
du parler, sera au chapitre suivant. Au plaisir et desplaisir, combien que tous en soient capables, si estce que l'attouchement peust recevoir très grand douleur et presque point de plaisir ; le goust au contraire grand plaisir et presque point de douleur. En l'organe et instrument, l'attouchement est universel, respandu par tout le corps , pour sentir les coups du chaud et du froid ; les autres sont assignés à certain lieu et membre.
De la foiblesse et incertitude de nos sens viennent ignorance, erreurs, et tout mesconte : car puis que par leur entremise vient toute cognoissance , s'ils nous faillent en rapport, il n'y a plus que tenir : mais qui le peust dire et les accuser qu'ils faillent, puis que par eux on commence à apprendre et cognoistre ? Aucuns ont dict, qu'ils ne faillent jamais, et que quand ils semblent faillir, la faute vient d'ailleurs, et qu'il s'en faut prendre plustost à toute autre chose, qu'aux sens : autres ont dict tout au rebours, qu'ils sont tous faux, et qu'ils ne nous peuvent rien apprendre de certain ; mais l'opinion moyenne est la plus vraye.
Or que les sens soyent faux ou non, pour le moins il est certain qu'ils trompent, voyre forcent ordinairement le discours, la raison : et en eschange sont trompés par elle. Voilà quelle belle science et certitude l'homme peust avoir, quand le dedans et le dehors est plein de fausseté et de foiblesse ; et que ces