LIVRE I, CHAPITRE XI
parties principales, outils essentiels de la science, se trompent l'un l'autre. Que les sens trompent et forcent l'entendement, il se voyt es sens, desquels les uns eschauffent en furie, autres adoucissent, autres chatouillent l'ame. Et pourquoy ceux qui se font saigner, inciser, cautériser, destournent-ils les yeux, sinon qu'ils s ça vent bien l'authorité grande que les sens ont sur leurs discours ? la veue d'un grand précipice estonne celui qui se sait bien en lieu asseuré , et en fin le sentiment ne vainq-il pas et renverse toutes les belles resolutions de vertu et de patience ? Qu'aussi au rebours les sens sont pipés par l'entendement, il appert , par ce que l'ame estant agitée de cholere , d'amour, de haine et autres passions, nos sens voyent et oyent les choses autres qu'elles ne sont ; voyre quelques fois nos sens sont souvent hébétés du tout par les passions de l'ame : et semble que l'ame retire au dedans et amuse les opérations des sens ; l'esprit empesché ailleurs, l'œil n'apperçoit pas ce qui est devant, et ce qu'il voyt; la veue et la raison jugeant tout diversement de la grandeur du soleil, des astres, de la figure d'un baston en* l'eau.
Aux sens de nature les animaux ont part comme nous , et quelquesfois plus : car aucuns ont l'ouye plus aiguë que l'homme ; autres la veue ; autres le fleurer*7; autres le goust : et tient-on qu'en l'ouye le
*7 Voyez la note *6 ci-dessus.
cerf tient le premier lieu, et en la veue l'aigle, au fleurer le chien, au goust le singe, en l'attouchement la tortue; toutes fois la pree'minence de l'attouchement est donne'e à l'homme, qui est de tous les sens le plus brutal. Or si les sens sont les moyens de parvenir à la cognoissance , et les bestes y ont part , voyre quelquesfois la meilleure , pourquoy n'auront-elles cognoissance ?
Mais les sens ne sont pas seuls outils de la cognoissance, ny les nostres mesmes ne sont pas seuls à consulter et croire; car si les bestes par leurs sens jugent autrement des choses que nous par les nostres, comme elles font, qui en sera creu ? Nostre salive nettoyé et dessèche nos playes , elle tue aussi le serpent8 : qui sera la vraye qualité' de la salive? dessécher, et nettoyer, ou tuer ? Pour bien juger des opérations des sens, il faut estre d'accord avec les bestes , mais bien avec nous-mesmes ; nostre œil pressé et serré voyt autrement qu'en son estât ordinaire; l'ouye resserrée reçoit les objects autrement que ne l'estant; autrement voyt, oyt *9, gouste un enfant, qu'un homme faict, et cestuy-cy qu'un vieillard, un» sain qu'un malade, un sage qu'un fol. En une si grande diversité et contrariété, que faut-il tenir pour
8 C'est , sans nul doute , une erreur populaire , fondée sur quelque superstition ou allégorie ancienne.
*9 Cette phrase est ainsi ponctuée dans l'édition de Bastien : voyt, oyt : gouste , etc. ; mais c'est évidemment une faute.